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Administration : clanisme, népotisme et servitude

Palais du gouvernement

L’accélération des évènements politiques en Algérie continue d’entretenir la confusion et l’inquiétude. Les regrettables voltefaces des uns et des autres contribuent gravement à accentuer les interrogations et à conforter l’écœurement généralisé. La dérive dans l’expression quotidienne touche aussi bien les discours que les concepts.

Que font ceux qui se sont investis dans le génie de la plume et des idées. Est-ce le regard qui s’éteint ou la plume qui se brise ? Pourtant ni la creuse magie du pouvoir, ni les vraies chimères des nantis du régime et encore moins le pathétique réveil des héros de la révolution ne doit nous faire renoncer à élucider un peu mieux les raisons de ce désarroi.

L’histoire recèle tant de leçons dans lesquelles biens de vérités ont déjà été énoncées, il suffit de se réformer dans ses attitudes et dans ses comportements. Il suffit de se regarder dans la glace sans rougir. Se remettre en cause et enquêter soi-même sur les avantages et les acquis d’une carrière artificiellement prospère que la jeunesse découvre et met à nu la mort dans l’âme puisque s’agissant de ses aînés que peuvent être ses parents ou ses grands-parents. C’est pourquoi la réhabilitation de la dignité de l’individu ne peut être restaurée que par la dépersonnalisation des rapports dans le travail c’est-à-dire le primat du professionnalisme sur le clientélisme voire le tribalisme.

Pour que l’esprit de la civilisation moderne s’épanouisse, il faut qu’il y est une relation entre le travail et sa rétribution. Il faut que l’entrepreneur ou le travailleur ait le sentiment qu’une augmentation de ses efforts se traduira par une amélioration de son sort. Or dans un pays où les revenus sont distribués selon des critères de proximité du cercle du pouvoir et/ou d’adhésion à une communauté d’intérêts, il devient difficile sinon impossible à un individu quel que soit son travail ou ses aptitudes d’accéder à un minimum de confort matériel sans prêter allégeance au prince du moment.et/ou sans donner des gages de compromission.

En effet, tant que les relations personnelles avec la hiérarchie sont intéressées et donc intéressantes, nombreux peuvent être les avantages, les faveurs et les privilèges. Les techniques d’approche sont personnelles, la stratégie est commune.

Le bénéfice est individuel mais le risque est collectif. « tu me prends par le ventre, je te tiens par la barbichette ». Il y a une solidarité de groupe. Il y a point de réussite sociale en dehors du groupe. La personnalité de chaque individu se fond et se confond avec le groupe et devient un élément d’un tout disparate, précaire et révocable.

Lorsque de telles relations envahissent tous les espaces et neutralisent toutes les fonctions, le pouvoir rentier distributif devient par voie de conséquence le régulateur exclusif de la société dans son ensemble. La vie politique, économique, et sociale, s’organise autour de la distribution de cette rente à travers des réseaux clientélistes et de soumission au pouvoir politique. La société algérienne est fondée sur la négation de l’individu libre et elle fonctionne au commandement. Elle ne le fait pas gracieusement, elle est rémunérée. L’obéissance est le seul critère d’ascension sociale.

En dehors point de salut. Dans les faits, le personnel des entreprises publiques perçoit des salaires sans rapport avec sa contribution à la production ou à l’amélioration de la gestion. Il n’existe aucune sanction positive ou négative du travail accompli, ce qui conduit à une déresponsabilisation ou à une dilution des responsabilités.

Bref, l’encadrement n’est donc pas la hiérarchie coercitive de surveillance des entreprises capitalistes. Sans critères d’efficacité, ni motivation au travail, les salariés sont peu productifs. A la lumière d’une expérience vécue dans le secteur public, on peut avancer que le clanisme et ses pesanteurs sociologiques ont eu des effets pervers sur l’organisation et la gestion des entreprises publiques en Algérie. C’est une attitude qui tire son origine de l’homme.

C’est avant tout un phénomène humain. De ce phénomène, on peut dégager deux aspects. Il y a d’abord un aspect primaire pour ne pas dire primitif qui correspond à cet élan irrésistible de solidarité autour d’une personne ou d’un groupe de personne issu(s) du même terroir. Il y a ensuite ce phénomène urbain résultant de l’exode rural vers les villes. En ville, l’appartenance à une famille, à une tribu, à un clan importe peu ; l’essentiel est de répondre à un impératif immédiat : reconstituer de toutes pièces une famille qui garantisse à ses membres sécurité et épanouissement.

De ce fait, qu’il s’agisse des entreprises publiques ou privées, il est notoire de trouver des services, des chantiers, ou des usines entières, où du chef de service, de chantier, ou d’usine jusqu’à l’appariteur ou du gardien se retrouvent là parce qu’ils se connaissent ou prétendent se connaître et non en fonction de leurs aptitudes. C’est ainsi que le personnage bien placé en ville, s’entoure des membres de sa famille, de son clan, de sa région sans se soucier de leur compétence ou de leur performance. D’où le spectacle affligeant d’un personnel ne sachant ni lire, ni écrire prenant la place des diplômés moins favorisés sur le plan des relations.

D’où également ce gonflement excessif du nombre de personnes sans qualifications et sans rapport avec les besoins réels des entreprises. Minées d’emblée, et à tous les niveaux par des comportements plus proches de la jouissance individuelle de privilèges acquis par le réseau de cousins que de la déontologie professionnelle, protégées de toute concurrence par leur situation de monopole, les entreprises publiques devinrent rapidement des machines à distribuer des salaires plutôt que des entreprises chargées de produire des biens et service de qualité destinés à un marché tout en dégageant un profit.

Ces entreprises publiques furent donc en réalité le cadre de la redistribution de la rente pétrolière et gazière répondant ainsi aux vœux immédiats des algériens et conférant aux entreprises publiques, malgré leur caractère autoritaire et arbitraire, une certaine légitimité qui ne devait pas survivre à l’adoption de mesures de rigueur et de discipline.

Comme, on le constate, l’Algérie indépendante s’est avérée impuissante à mettre en place des institutions économiques jouissant de la légitimité nécessaire pour fonder un principe hiérarchique et le respect de l’autorité.

A tous les niveaux, ces entreprises publiques et les règles qu’elles édictaient furent incapables de s’imposer aux réseaux de solidarités fondées sur les liens de parenté. Profondément ancrés dans les esprits, ces réseaux se reconstituèrent très vite derrière le paravent des organigrammes qui demeurèrent les véritables canaux d’accession au pouvoir sur les ressources et sur les hommes c’est à dire au pouvoir de signature des recrutements, des commandes d’achats, des ventes, des dépenses et des licenciements.

Les structures ne sont en réalité que des façades dissimulant des réseaux occultes et mouvants de relations lucratifs entre cousins. La persistance des solidarités communautaires fondées sur les liens de parenté semble bien être l’obstacle décisif à la construction d’une économie féconde et durable.

En retour, cette solidarité d’occasion engendre un autre phénomène : celui du parasitisme lié à un certain contexte politique. En effet, quiconque détient une parcelle du pouvoir, qu’il soit Président de la République ou directeur d’entreprise, tombe immédiatement à la merci des siens, de tous les siens. Par tous les moyens, celui qui détient une parcelle de la puissance cherchera à faire intégrer les siens dans le circuit du nouvel ordre politico-économique au risque de se laisser corrompre ou compromettre pourvu qu’il soit assuré d’être maintenu à son poste.

Le tribalisme est par conséquent un obstacle à l’efficience de la gestion. Il nourrit sa clientèle en lui assurant une promotion économique et sociale. Le phénomène des interventions par lesquelles est facilitée la promotion de tous ceux qui ne répondent pas aux critères objectifs et transparents s’accommode aisément de ce réseau de relations. Ces consultations se font en privé où sont prises nombre de décisions, le bureau ne servant plus que pour formaliser ce qui a été arrêté par ailleurs.

On pourra nous rétorquer que le phénomène des interventions existe partout. Tout à fait d’accord. Mais par ailleurs, l’on défendra dans le cadre d’une intervention le dossier de quelqu’un possédant de solides références parce la concurrence est serrée. Tandis que chez nous, l’intervention s’exerce en faveur de personnes ne jouissant d’aucune qualification. En outre, dans un système à circuits multiples et parallèles, il devient difficile de déterminer qui est responsable de quoi et devant qui.

Il n’est pas exagéré de dire que l’entreprise publique est le lieu de l’irresponsabilité généralisée et institutionnalisée.  L’erreur de la stratégie algérienne de développement réside à notre sens dans l’automatisme qui consiste à vouloir se débarrasser de ce que l’on a au lieu de l’employer productivement chez soi ; la finalité de l’économie fût ainsi dévoyée, car il ne s’agissait pas d’améliorer ses conditions de vie par son travail mais par celui des autres grâce au relèvement des termes de l’échange avec l’extérieur. Or, il nous semble qu’une amélioration des termes de l’échange avec les pays développés ne peut être acquise que par une valorisation du travail local.

L’insertion dans le marché mondial fragilise l’Etat algérien soumis aux aléas de la conjoncture mondiale. Tant que les pays du Tiers Monde subiront les contraintes imposées par la logique capitaliste dominante, ils ne pourront pas mettre en place un modèle de développement endogène capable de compter sur ses propres forces afin de satisfaire les besoins essentiels de la majorité de leur population.

En prenant les problèmes à leur niveau le plus élémentaire, il s’agit pour commencer de parvenir à nourrir correctement une population croissante qui sur le plan agricole ne parvient pas à satisfaire ses besoins alimentaires, d’assurer un niveau de santé minimal en déca duquel tout espoir d’atteindre une productivité suffisante est vain, de fournir une éducation élémentaire, technique et professionnelle à une jeunesse de plus en plus nombreuse et de plus en plus désemparée.

Dans cet esprit, l’entreprise algérienne aura à jouer un rôle primordial, son efficacité à produire et à vendre dépendra de la qualité de son organisation interne, c’est à dire de l’étendue et de la profondeur de la soumission de ses employés. Dans le rapport salarial, le pouvoir consistera essentiellement à obtenir la plus grande soumission possible au moindre coût. C’est pourquoi, le développement de l’économie dépendra désormais d’une main d’œuvre instruite qualifiée et motivée.

La question est de savoir comment peut-on passer d’une logique de commandement à une logique de marché ? De l’injonction politique à l’impératif économique ? Du contrôle des énergies à la libération des énergies ? Du clanisme au professionnalisme ? Mine de rien, dites-moi, qu’est-ce qu’un Ministre ? L’encyclopédie nous fournit la réponse « Ministre, Personne qui agit avec un grand pouvoir et une faible responsabilité » Amboise Bierce dans le Dictionnaire du Diable écrit entre 1881 et 1906.

Il y a de cela plus d’un siècle. Nous sommes à l’aube du troisième millénaire, nous calculons les coûts et prix de revient de notre faible production avec des bûchettes. Alors parler d’inflation, cela relève du génie. Esprit français, es-tu là ? La reine Elisabeth est décédée après soixante-dix ans de règne dans la paix et la prospérité. « La poète a toujours raison, qui voit plus haut que l’horizon, Le futur est son royaume, face à notre génération, je déclare avec Aragon la femme est l’avenir de l’homme » chantait Jean Ferrat. Ce sera le mot de la fin.

Dr A. Boumezrag

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