Quand une statue nue devient le paratonnerre d’un ville qui déborde
À Sétif, la statue d’Aïn Fouara a une nouvelle fois été agressée. Encore un coup porté à cette femme de pierre, sculptée en 1898, et devenue, bien malgré elle, le réceptacle d’un mal plus profond : la frustration rampante d’une société à bout de souffle. Sans repos. Sans mer. Sans logement. Et sans second degré.
Même le ciel semble s’en mêler. L’été punit : chaleur suffocante, grêle imprévue, inondations en cascade. Le dérèglement climatique épouse le dérèglement social. Familles endeuillées, scooters meurtriers, enfants engloutis par une mer devenue hostile : même les vacances tournent au drame. Et pour ceux restés en ville, les annonces officielles finissent d’étouffer : pas de logement pour les milliers d’inscrits à l’AADL, pas de perspective concrète, pas même un peu d’air.
Comme si cela ne suffisait pas, le football ne console plus. Le club local accumule les saisons sans gloire : sept ans sans trophée, une hérésie dans les Hauts-Plateaux, où l’on tolère plus volontiers une coupure d’eau qu’une défaite à domicile. L’orgueil se flétrit, la colère monte. Et dans ce vide, surgissent les gardiens autoproclamés de la morale, prompts à juger le monde à la taille d’un genou, d’un geste de travers ou d’une silhouette trop bien dessinée.
La frustration déborde. Et il faut bien que ça sorte. Et ça sort… sur Aïn Fouara.
Encore elle. Encore visée, encore abîmée. Debout sur son socle, nue, muette, fidèle au poste depuis plus d’un siècle, elle ne bouge pas, ne parle pas, ne provoque rien. Et pourtant, on lui reproche tout : son corps, sa nudité, sa simple présence. Même sa position face à la mosquée devient suspecte, alors qu’elle lui tourne le dos. À défaut de pouvoir réparer la société, certains préfèrent corriger une statue.
Car le vrai problème n’est pas la statue. Ce qui dérange, c’est ce qu’elle incarne : un corps libre quand les autres se plient aux injonctions, un silence tranquille dans un pays saturé de cris, une nudité stable dans un discours, officiel comme officieux, drapé de pudeurs feintes et d’indignations à géométrie variable.
La société déborde. Les corps ploient sous des injonctions absurdes : être pudique sans disparaître, désirable sans s’exposer. Les nerfs lâchent, épuisés par des promesses trahies et des réalités trop lourdes.
Les colères s’accumulent, sans exutoire. Et les contradictions s’empilent : modernité sans émancipation, tradition sans question, religion sans tolérance.
Au milieu de ce trop-plein, Aïn Fouara, elle, n’a pas pris un gramme depuis 1898. Elle est mutilée, mais n’a ni vieilli, ni cédé. Et c’est bien cela qui dérange : parce qu’elle est nue, parce qu’elle est muette, parce qu’elle tient encore debout.
Et ce n’est pas nouveau. Déjà au Ve siècle, dans cette même région alors romaine, les chrétiens radicaux mutilaient les statues païennes : seins arrachés, bras sciés, visages effacés. Il suffit de faire un tour dans nos musées pour comprendre que cette rage iconoclaste n’a jamais vraiment disparu. Elle a simplement changé de cause, de siècle, et de drapeau.
Les restes que l’on admire derrière les vitrines ne sont pas que des fragments d’histoire. Ce sont les échos d’un passé qui bégaie.
Le remake de 2025 n’est ni plus profond, ni plus sacré. Il est juste plus bruyant. Et surtout, plus virtuel.
Toufik Hedna