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Albert Camus, écrivain français d’Algérie (1)

LITTERATURE

Albert Camus, écrivain français d’Algérie (1)

Le propos de cette étude porte sur Albert Camus, l’un des plus grands écrivains français et universels du XXe siècle, originaire d’Algérie.

La vie et l’oeuvre de Camus, largement explorées par la critique internationale, ne seront abordées ici que dans leur aspect algérien, l’élément de toute première importance pour sa personnalité d’homme et d’artiste. Albert Camus est un écrivain français et algérien mais son algérianité diffère essentiellement de celle des écrivains de souche arabe et berbère qui prennent la parole autour des années cinquante en tant que colonisés et en même temps fondateurs d’une littérature nationale de l’Algérie post-coloniale.

L’algérianité de Camus est déterminée historiquement. Par ses origines, il appartenait au peuple colonisateur, les Français d’Algérie, nés sur la terre algérienne et appelés dans le langage familier pieds-noirs.

La communauté des Européens d’Algérie (Français, Espagnols, Italiens, Maltais), au fil des générations a commencé à oeuvrer pour son émancipation en tant que peuple neuf, appelé à construire son bonheur en une Algérie prospère grâce aux qualités de leur race: force, vitalité, virilité, intelligence.

Les aspirations nationalistes de la société coloniale en formation en Algérie étaient suscitées par la haine des autres, en premier lieu du Juif (la crise antijuive de 1898) et ensuite de l’indigène, nom peu honorable, alternant avec celui de l’Arabe pour désigner la population de souche arabe et berbère, des ethnies séculaires de l’Afrique du Nord. La conquête française de l’Algérie en 1830 et l’implantation des populations européennes qui s’organisaient en une société, ont abouti à la naissance d’une idéologie et, au fur et à mesure, à une littérature produite à la gloire de la nouvelle race algérienne.

A l’époque coloniale, les nouveaux débarqués, à l’issue de leurs préoccupations d’identité, s’approprient le nom d’Algériens pour désigner les membres de la communauté des conquérants arrivés aux rivages africains pour aménager leur terre promise, sous le regard hostile de l’Arabe.

Camus lui-même, tout au long de son itinéraire, utilise cette terminologie séparatiste et discriminatoire privant l’indigène de son nom originaire. Les écrivains français d’Algérie : Gabriel Audisio (1900-1978), Albert Camus (1913-1960), Emmanuel Roblès (1914), Claude de Fréminville, (1914-1966) René- -Jean Clot (1913), Jean Pélégri (1920), Jules Roy (1907), formaient un groupe d’auteurs qui se sont imposes sous le nom d’École d’Alger. Cette expression de Gabriel Audisio (Camus en 1946, lui préférait la sienne, École nord-africaine des Lettres) désigne la production littéraire d’auteurs nourris de la même sensibilité méditerranéenne et réunis, à partir des années 1935, autour de la librairie d’Edmont Chariot à Alger.

De 1938 à 1954, dans la foulée de ce courant méditerranéiste véhiculant les thèmes de la mer, la plage, les villes côtières, des revues aux appellations évocatrices sont nées: «Rivages», «Forge», «Soleil», «Terrasses», «Simoun», tandis que «Fontaine et l’Arche» allaient s’installer à Paris. L’École d’Alger se démarque de l’algérianisme, mouvement littéraire à l’idéologie par excellence coloniale, lancé, après la Première Guerre mondiale, par des écrivains français d’Algérie comme Robert Randau (1873-1950), Louis Lecoq, Jean Pomier, qui visaient à unir les Algéries en une (Algérie française). L’effort préconisé par Randau, se réalisait à travers la création de 1’Association des écrivains algériens (A.E.A., 1919-1920), d’un prix littéraire (le Grand Prix de l’Algérie) et d’un bulletin de critique et d’idées, «Afrique».

Après 1935, l’algérianisme, figé dans son idéologie coloniale, fut emporté par le tourbillon de l’histoire et dépassé par le méditerranéisme, selon l’expression de Jean Déjeux. Dans l’histoire des lettres algériennes, l’oeuvre d’Albert Camus se situé entre l’algérianisme de Robert Randau et la littérature des Algériens de souche arabe et berbère qui débutent avec éclat dans les années cinquante.

En d’autres termes, l’oeuvre d’Albert Camus, écrivain français d ’Algérie, marque une étape de transition entre une littérature algérienne, essentiellement coloniale et celle de l’Algérie en voie de libération, née dans la déflagration du colonialisme et devenue authentique et nationale. Albert Camus (1913-1960), l’homme et l’écrivain, traverse l’époque des grands tourments de l’Histoire: deux guerres mondiales et la guerre d’Algérie qui, à trois reprises, changèrent la face du monde.

Ces grands conflits, lourds de conséquences pour les peuples et les individus, ont eu, chacun à sa manière, un impact déterminant sur Camus, sur son itinéraire et son destin. Français d’Algérie, l’enfant d’une famille pauvre et illettrée, devenu l’écrivain célèbre, Prix Nobel 1957, il était un homme complexe, plein de contradictions. Évoluant entre l’Algérie, sa vraie patrie, disait-il, et la France, considérée par lui comme pays d’exil, où il a passe la majeure partie de sa vie, Camus était en proie aux déchirements intérieurs, jusqu’à sa mort tragique et absurde sur les routes de France, le 4 janvier 1960. La Première Guerre mondiale, qu’on espérait être la der des der /la dernière des dernières/, a fait d’Albert Camus orphelin.

Né en Algérie à Mondoville (auj. Dréan), dans le Constantinois, il n’a pas connu son père, Lucien Auguste Camus, caviste à la ferme Saint-Paul près de Mondovi, mort en 1914, dans la bataille de la Marne. Sa veuve, Catherine Camus, avec ses deux fils, Lucien et Albert, a rejoint sa famille à Alger et s’installa dans le quartier des pauvres, Belcourt, où elle gagnait sa vie en tant que femme de ménage. C’est là qu’Albert Camus a passe son enfance et les années de la formation, dans la pauvreté mais heureux de vivre sous le ciel admirable et le soleil brulant de l’Algérie, le grand amour de sa vie.

« J’ai grandi, avec tous les hommes de mon âge, aux tambours de la première guerre et notre histoire, depuis, n’a pas cessé d’être meurtre, injustice ou violence », écrira-t-il en 1954, l’année du déclenchement de la guerre d’Algérie. Camus a évoqué son enfance et adolescence dans son dernier roman, inachevé, « Le premier homme » (1), oeuvre posthume, publiée 34 ans après la mort de l’auteur. Ce livre était beaucoup plus qu’une biographie pure et simple – une douloureuse et belle quête de l’identité de Camus déchiré par la guerre d’Algérie – nous y reviendrons dans la suite de cette étude. Par ailleurs, « Le premier homme » peut être considéré comme un développement, en partie, du livre matriciel d’Albert Camus, « L’Envers et L’Endroit » (qui date des années trente, la première période de sa création.

L’entre-deux-guerres, et plus particulièrement les années 1935-1940, le point de départ de son parcours littéraire, est une période importante, qui permet de cerner la personnalité du jeune Camus. Des expériences qu’il a faites (deux engagements vite termines: le premier mariage et son activité politique au sein du parti communiste, voyages en Europe centrale et en Italie) lui permettent de constituer un fonds d’idées dont ses oeuvres postérieures seront le développement.

La vocation littéraire

L’été 1937 fut une charnière; la carrière de Camus en tant qu’homme de lettres est décidée. Après avoir termine ses études à l’Université d’Alger par un diplôme d’études supérieures, consacré aux rapports entre le christianisme et l’hellénisme à travers Saint-Augustin et Plotin, il est obligé de renoncer à se présenter à l’agrégation pour des raisons de santé (la tuberculose).

Mais, à partir de cette époque, il sut que son travail serait de créer des livres à partir de la vie qu’il menait. La prise de conscience de la vocation littéraire fondée sur le vécu, aboutit à la publication d’un livre, qu’il avait mis en chantier en 1935. Le 10 mai 1937, le premier livre de Camus, « L’Envers et l ’Endroit », où le jeune auteur faisait ses gammes littéraires, fut publié par Edmond Chariot comme second titre de la collection «Méditerranéennes».

L’oeuvre dédiée à Jean Grenier représentait ainsi la première reconnaissance publique de l’influence du maitre sur le jeune auteur. La réédition de ce recueil de textes extrêmement personnels ne devait intervenir que dans les toutes dernières années de la vie de Camus, en 1958, accompagnée d’une importante préface de l’auteur.

Les évocations d’une enfance à Belcourt, d’un voyage solitaire en Europe centrale et en Italie, d’un autre aux Baléares sont suivies par le texte (le dernier) qui donne son titre au livre. Deux mondes/manières d’être y sont opposé(e)s: l’approche de la mort par une vieille femme qui investit dans sa tombe et le gout pour la vie d’un jeune homme, le narrateur de l’histoire. La presse locale a trouvé son livre (et avec raison) amer et pessimiste.

C’était un livre d’intériorité, très égocentrique dont la démarche annonçait un auteur de talent, sensible aux aspects métaphysiques, tragiques et absurdes de l’existence. « L’Envers et l’Endroit », contenant en filigrane les thèmes majeurs de Camus, sera par la suite considéré par l’auteur comme la matrice de son oeuvre. Les essais réunis dans ce volume ont été écrits en 1935 et en 1936, lorsque Camus avait vingt-deux ans. On a pu dire que ce petit livre contient ce que Camus a écrit de meilleur.

L’auteur disait «qu’il y a plus de véritable amour dans ces pages maladroites que dans toutes celles qui ont suivi» (4). Dans une importante préface à « L’Envers et l’Endroit » qui date de 1958, Albert Camus situe ces essais dans la structure générale de son oeuvre ; effectivement on y trouve tous ses thèmes majeurs, qui seront largement développés dans Le premier homme. L’Envers et l’Endroit est la source de son oeuvre et de sa science de la vie: Pour moi, je sais que ma source est dans « L’Envers et I’Endroit » dans ce monde de pauvreté et de lumière…(5). Sur la vie elle-même, je n’en sais pas plus que ce qui est dit, avec gaucherie, dans « L’Envers et l’Endroit » (6). 

Dans la préface, contenant une sorte d’autoanalyse et la réflexion de Camus sur le chemin parcouru, l’auteur aboutit à la conclusion un peu amère: si j’ai beaucoup marche depuis ce livre, je n’ai pas tellement progressé (7) pour la contrebalancer par une pensée prometteuse: je continue de vivre avec l’idée que mon oeuvre n’est même pas commencée (8). Dans ces citations tout Camus est là; elles révèlent la double nature de l’écrivain, son balancement entre oui et non, entre l’amour et ’’indifférence, entre la raison et le coeur, entre l’Algérie et la France. Entre oui et non, est d’ailleurs le titre de l’une des six nouvelles qui composent « L’Envers et l ’Endroit ».

En 1957, Albert Camus, romancier, journaliste, homme de théâtre, est un écrivain polyvalent; essais, romans et pièces de théâtre alternent dans l’oeuvre de cet auteur moraliste et agnostique, préoccupé de justice, de charité et de grandeur dans un monde absurde.

Le 17 octobre 1957 l’Académie royale de Stockholm décerne le Prix Nobel de littérature à Albert Camus «pour l’ensemble d’une oeuvre mettant en lumière les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes». Camus est à l’époque un écrivain célèbre; ses romans: L ’Étranger (9) La Peste10, La Chute11, essais philosophiques: Le mythe de Sisyphe » (12), « L’Homme révolté » (13), nouvelles : « L’Exil et le Royaume » une pièces de théâtre: Le Malentendu » (15), « Caligula » (16), « L’état de siège » (17), « Les Justes » (18) et de nombreux essais sont lus, applaudis, traduits en plusieurs langues.

La consécration par le Prix Nobel, aux yeux de ses ennemis politiques et littéraires, était la preuve que son oeuvre importante se trouvait désormais derrière lui tandis que Camus lui-même restait convaincu que son oeuvre ne faisait que commencer. Au cours d’une interview, faisant partie des Discours de Suède19 Albert Camus définissait son statut d’écrivain français d’Algérie. Il a répondu à la question suivante : – Vous êtes un écrivain français d ’Algérie. C’est même ce que vous avez tenu à souligner en recevant le prix Nobel. Mais lorsque vous vous sentez Français d ’Algérie, certainement, vous ne vous définissez pas par opposition avec les Algériens autres que d’origine française. Albert Camus Français d’Algérie, cela ne veut-il pas dire que vous êtes solidaire de tous les Algériens ? Comment cela est-il possible, et comment cette Algérie fait-elle partie de cette Europe de l’Esprit à laquelle vous avez conscience d’appartenir aussi ?

« – Mon rôle en Algérie n’a jamais été et ne sera jamais de diviser mais de réunir selon mes moyens. Je me sens solidaire de tous ceux, Français ou Arabes, qui souffrent aujourd’hui dans le malheur de mon pays. Mais je ne puis à moi seul refaire ce que tant d’hommes s ’acharnent à détruire. J’ai fait ce que j ’ai pu. Je recommencerai quand il y aura de nouveau une chance d ’aider à la reconstitution d’une Algérie délivrée de toutes les haines et de tous Ies racismes. Mais pour rester sur le terrain où nous nous plaçons, je veux seulement rappeler que nous avons construit, par la seule vertu d’un échange généreux et d’une vraie solidarité, une communauté d’écrivains algériens, français et arabes. Cette communauté est coupée en deux, provisoirement. Mais des hommes comme Feraoun, Mammeri, Cheraïbi, Dib, et tant d’autres, ont pris place parmi les écrivains européens. Quel que soit l’avenir, et si désespérant qu’il m ’apparaisse, je suis sûr que cela ne pourra être oublié » (20).

L’Algérie indépendante, dans le discours officiel a refusé à Albert Camus le titre d’écrivain algérien. En 1972, Ahmed Taleb Ibrahimi, intellectuel de grande envergure et ministre de l’Éducation nationale à l’époque, dans un ouvrage publié à l’occasion du Xe anniversaire de l’Indépendance21 a reproduit le texte de sa conférence, prononcée en 1967 à Alger et à Beyrouth sur le thème « Albert Camus vu par un Algérien ». Cette étude, très pertinente et documentée, est loin d’être un jugement; au contraire, l’auteur y fournit une importante contribution pour établir la vérité sur Camus et se déclare prèt à dissiper d’éventuels malentendus.

Ibrahimi regrette que Camus, qu’il a d’ailleurs connu en personne, n’ait pas supporté la charge de l’idéal humanistę impliquée dans le Prix Nobel. Et Ibrahimi, en l’occurrence vox populi algérien, de conclure : Camus n’a pas été à la hauteur de cet idéal. Pourtant, les Algériens lui auraient volontiers conféré, eux, le titre de Camus l ’Algérien, si, surmontant ses réactions viscérales, il avait reconnu la noblesse de notre combat et accepté la seule issue acceptable: l’Indépendance.

Le titre de Camus l’Algérien, c’eût été à nos yeux comme un autre Prix Nobel, quelque chose comme un Prix Nobel de la décolonisation, c ’est-à-dire du plus grand mouvement de l’histoire actuelle. Camus ne l’a pas mérité. Il restera donc pour nous un grand écrivain ou plutôt un grand stylistę, mais un étranger(22).

C’est probablement par amour déçu que Ahmed Taleb Ibrahimi a fini par enfermer Albert Camus dans la formule de grand stylistę, parce qu’il sait très bien que l’auteur de « L’Étranger » et de « La Peste fut bien plus que cela. Il est vrai que Camus a renié son idéal de justice au niveau universel, n’arrivant pas à trancher et refusant aux Algériens de racines le droit à l’indépendance, et c’était justement son drame intérieur profond qui a tourné au tragique par sa mort prématurée. Cependant le choix d’une option politique, si injuste/erroné soit-il, n’épuise pas la valeur d’un écrivain.

Dans le cas de Camus on ne peut pas négliger ses combats pour concilier les deux causes contradictoires, sa quête intérieure, les valeurs recherchées, la sincérité de son engagement et, l’élément décisif, peut-être, la qualité de son oeuvre. Personne ne conteste l’art d’Albert Camus; la magie de sa parole fait passer les controverses au second plan.

Albert Camus, est-il Algérien? – À notre sens, oui, et profondément, mais à sa manière, déterminée par ses origines, sa sensibilité méditerranéenne et ses engagements relatifs au contexte historico-politique de l’époque. Il nous semble naturel qu’il se soit exprimé en tant que membre de sa communauté, le prolétariat des Pieds-Noirs, et qu’il ait épousé leur cause, sans pour autant négliger celle des autres, les Algériens qu’il appelait Arabes sans connotation dépréciative. Ayant répondu à l’appel du sang, il était loin du racisme, bien au contraire; son postulat d’une fédération franco-arabe était fonde sur le principe de l’égalité. Peut-on lui en vouloir d’être resté solidaire de sa communauté d’origine?

Dans l’Algérie des années quatre-vingt, Camus restait relégué parmi les écrivains français tout court. Ni ses prises de position ni son oeuvre n’autorisaient apparemment pas à reconnaître l’auteur de « L’Étranger » pour Algérien. Les nouvelles générations de lecteurs, fort nombreux en Algérie, ne lui ont pas pardonné son attitude hostile vis- -à-vis du FLN (23) et de l’indépendance algérienne, résumée par lui-même dans sa fameuse phrase, prononcée en Suède après la remise du prix Nobel en 1957: «Je crois à la justice mais avant la justice je défendrai ma mère». Parmi les intellectuels, Albert Memmi, ancien colonisé, le fondateur de la littérature tunisienne de langue française et initiateur de la critique littéraire maghrébine, était le premier à faire une brèche dans l’attitude discriminatoire envers les écrivains francophones du Maghreb d’origine européenne ou juive en les faisant entrer dans sa deuxième anthologie24.

Pour Memmi, Albert Camus, qui en 1953 a préface son premier roman, La Statue de sel, est un «colonisateur de bonne volonté». La formule de Memmi nous semble plus juste que celle d’Ibrahimi, trop réductrice, à nos yeux. La publication du Premier homme a élargi notre vision de l’homme et de l’artiste qu’était Albert Camus. A la différence d’Ibrahimi nous croyons que Camus n’a pas tellement évolué; il a toujours prôné une politique fondée sur l’égalité et la justice, l’idée du fédéralisme, son œuvre de fiction était enracinée dans les rivages de l’Algérie et résonnait de la musique toute algérienne. Artiste, épris des valeurs primées par la justice, Camus n’avait pas la bosse politique, risquait des options erronées, n’était nullement qualifié pour devenir un leader. On lui reproche, avec raison, son hostilité à l’égard de l’indépendance algérienne, cependant sa logique de cœur le poussait irrésistiblement à choisir le bonheur des siens contre le malheur des autres. C’est là que réside son dramę, celui de n’avoir pas su rester fidèle à son idéal de justice et combattre pour sa mise en œuvre sous le ciel algérien.

I. L’Algérie dans l’oeuvre d’Albert Camus 

L’algérianité d’Albert Camus est un fait que nous nous proposons d’examiner dans ses deux aspects: littéraire/émotionnel et idéologique/politique. La première piste passe par ses oeuvres de fiction, qui conduit de L’Envers et L’Endroit (1937) à travers Noces (1938), L’Étranger (1942), La Peste (1947), L ’été (1954) jusqu’à L’Exil et le Royaume (1957), publiées du vivant de l’auteur. Son oeuvre posthume, Le premier homme, devient en l’occurrence une sorte de recapitulation du phénomène Camus, l’homme et l’écrivain, une sorte de conclusion sur l’artiste. L’Envers et L’Endroit, la matrice de l’oeuvre de Camus met en oeuvre le balancement entre deux extrêmes, deux pôles de sa personnalité: le oui et le non, en l’occurrence coté lumineux/sombre, positif/négatif. La vision noire du monde atteint son apogée dans La mort dans l’âme (25), révocation d’un court séjour solitaire de Camus à Prague, où ses états d’âme et sa hantise de la mort pourrait s’expliquer par les traumatismes de la maladie (la tuberculose) et du mariage raté du jeune auteur.

Au retour, la vie en pleine lumière reprend. Le soleil, la mer et les plages d’Alger et de Tipasa trouveront une expression exaltée/exaltante dans Noces. Dans ces essais lyriques (Noces à Tipasa, Le vent à Djémila, L ’été à Alger et Le désert), Camus chante son ivresse de vivre, les noces de l’homme avec la terre, la mer, le soleil. C’est un hymne au bonheur sensuel, à la chair, à la beauté de la jeunesse. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté: elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme. (…) Il n ’y a pas de honte à être heureux(26). Noces, c’est aussi un hommage à ses compatriotes (Européens, parce que les autres, les Arabes, en tant que protagonistes, sont absents de ses livres). L’auteur dit être conscient et orgueilleux de faire partie de toute une race, née du soleil et de la mer, vivante et savoureuse, qui puise sa grandeur dans sa simplicité et, debout sur les plages, adresse son sourire complice au sourire éclatant de ses ciels27.

Cependant Camus, intellectuel, découvre l’envers de son peuple: J’entends bien qu’un tei peuple ne peut pas être accepté par tous. lei, l’intelligence n’a pas de place com m e en Italie. Cette race est indifférente à l’esprit. Elle a le cuite et l’admiration du corps… On lui reproche communément sa «mentalité», c’est-à-dire sa façon de voir et de vivre. Et il est vrai qu’une certaine intensité de vie ne va pas sans injustice. Voici pourtant un peuple sans passé, sans tradition et non sans poesie28. La tendresse de Camus pour ses compatriotes, injustes et bornés mais considérés comme «le peuple enfant de ce pays» est accompagnée par le pressentiment que cette vie à l’endroit ne durera pas éternellement, dans «ce pays où tout est donne pour être retiré»29.

Algérien et Algérois avant tout, Camus continue de balancer entre oui et non lorsqu’il parie d’Alger; sa mauvaise foi qui va jusqu’à se renier et manquer à ses maîtres, nous étonne: Il faut sans doute vivre longtemps à Alger pour comprendre ce que peut avoir de desséchant un excès de biens naturels. Il n’y a rien ici pour qui voudrait apprendre, s ’éduquer ou devenir meilleur. Ce pays est sans leęons30.

En définitive, l’auteur de Noces s’identifie avec sa race, un peuple barbare mais créateur: Le contraire d ’un peuple civilisé, c ’est un peuple créateur. Ces barbares qui se prélassent sur des plages, j ’ai l’espoir insensé qu’à leur insu peut-être ils sont en train de modeler le visage d’une culture où la grandeur de l’homme trouvera enfin son vrai visage31. Noces, c’est la vie à l’endroit. Mais il y a aussi l’envers des choses. Et ce sera L’Étranger.

L’étranger

L’algérianité de L ’Étranger s’insère dans la dialectique du Même et de l’Autre, problématique fondamentale pour la littérature maghrébine qu’elle soit coloniale ou nationale. Cette dialectique est déterminée par un système de références, conditionné, lui, par l’énonciateur de la parole, son statut identitaire et son adhésion au pôle qui est le sien. La dialectique étant réversible, la question est de situer le Même par rapport à l’Autre et il va sans dire qu’à l’époque coloniale le pôle du Mème est occupé par les Européens d’Algérie, dont Camus est le porte-parole. Dans l’oeuvre des écrivains algériens nationaux cette dialectique est, par la force des choses, renversée. La littérature coloniale, fondée sur cette dialectique, illustrée particulièrement par Louis Bertrand et Robert Randeau, fondateur, ce dernier, du courant algérianiste, véhiculait manifestement une idéologie séparatiste.

Désireux d’affirmer l’émergence du peuple neuf, qui a fait de la terre algérienne SA terre, ces auteurs célèbrent un ordre colonial immuable où le colonisé ne doit pas sortir de son rang inférieur. Se proclamant Algériens, les Français d’Algérie sont des usurpateurs du titre national, partant de la raison du plus fort. La démarche de Camus dans L’Étranger est analogue, la séparation entre les deux peuples d’Algérie est un fait réel présente sous le mode conflictuel. Les deux pôles: le Même et 1’Autre se heurtent, ce qui fait la spécificité de la situation coloniale. Christiane Achour, l’éminente universitaire algérienne, fait en 1985 le point sur la question. Dans son étude Un étranger si familier. Lecture du récit d ’Albert Camus32, devenue ouvrage de référence, l’auteur situe L ’Étranger dans son contexte de l’histoire des lettres en Algérie. Mais ce qui différencie L’Etranger des récits antérieurs ou contemporains, c ’est qu’il n’est jamais démonstration d’une thèse ouvertement colonialiste. La démarche critique se doit alors de tenter de dissocier fiction et idéologie que le texte est parvenu à brouiller dans une même coherence33. Conformément à la réalité historico-politique, la relation algérianité/arabité dans L’Étranger se traduit par la compartimentation et ségrégation au niveau de la vie quotidienne.

La première partie du récit restitue les particularités existentielles de la société européenne d’Algérie au quotidien. À Alger, Meursault, un petit Blanc, jeune employé coule les jours heureux à l’instar de ces «barbares qui se prélassent sur les plages» dans Noces. Même la mort de sa mère, sur laquelle s’ouvre le récit, ne dérange pas ses habitudes, son trait dominant est l’indifférence. Cependant l’Autre/l’Arabe est là avec son regard hostile. Il est donc inexact de prétendre que les Algériens sont absents de ce roman comme c’est le cas ailleurs. Dans L ’Etranger Camus présente un cas «clinique» de la situation coloniale sur l’axe algérianité/arabité. Un conflit survient qui met en confrontation deux adversaires: Raymond, ami de Meursault, et un Arabe intervenant en faveur d’une Mauresque, amante de Raymond, battue par lui. Inutile de suivre l’histoire connue des générations de lecteurs et qui a fait couler beaucoup d’encre aux critiques.

Les deux camps, formes par leur solidarité respective, se heurtent sur la plage, c’est le meurtre, le procès, la peine capitale. Dans son aspect algérien, qui nous intéresse, le récit d’un fait divers, banal en soi, est riche de signification. L’opinion des Algériens sur la signification de L’Étranger reste immuable, leur interprétation est de caractère symbolique: ils y relèvent l’expression de l’absurdité du régime colonial ressentie par Camus, le scénario de la guerre d’Algérie et la fin dramatique de l’Algérie française.

Ahmed Taleb Ibrahimi en donne une exposition cohérente et irréfutable: …Camus a eu conscience de la situation historique originale des Européens d’Algérie.(…) L’absurdité de la situation, il la ressent: c ’est l’existence d ’une colonie de peuplement au milieu d’une population algérienne largement majoritaire. L’Étranger de Camus, c’est donc l’Européen en Algérie. La scène centrale du roman, c ’est-à-dire les cinq coups de revolver que Meursault tire sur l’Arabe inconnu, c’est le symbole de l’agressivité dont l’Européen rêve de se décharger pour mettre fin au tête à tête désagréable entre l’Arabe et lui. (…) ; je pense qu’en tuant l’Arabe, Camus réalise de manière subconsciente, le reve du pied-noir qui aime l’Algérie mais ne peut concevoir cette Algérie que débarrassée des Algériens34. D’après Ibrahimi la condamnation à mort de Meursault est invraisemblable, car en Algérie, dit-il, jamais un Européen n’a été condamné à mort pour avoir tué un Arabe. Sans doute, cette condamnation à mort n’est-elle ríen d’autre que l’annonce de la fin d’un régime coupable et injuste35.

La situation de Meursault, Français d’Algérie, est fausse dès le départ, son absurdité est due à la conquête et à la colonisation. Il est impensable que Camus, écrivain moraliste et dénonciateur de la condition du peuple arabe, n’ait pas condamné à travers le cas Meursault, ne serait-ce que d’une manière symbolique, les responsables de qu’on faisait subir à ce peuple. La condamnation à mort de Meursault, héros d’un récit allégorique, semble équivaloir à celle du colonialisme comme système; hypothèse d’autant plus plausible qu’en 1956 Camus allait rejoindre le groupe de ses amis «libéraux» français d’Algérie pour réclamer à l’unanimité avec les Arabes, la suppression du statut colonial. Reste à saluer Albert Camus l’artiste, c’est peut-être là que se trouve le secret du succès mondial de L ’Étranger.

En 1954, Pierre de Boisdeffre, en relevant dans L’Été la vocation essentielle de Camus, tournée naturellement vers la lumière, suggérait qu’on lût ces essais lyriques comme on écoutait Mozart ou Vivaldi: avec son coeur. Pour rester dans le sillage de Boisdeffre nous dirions à propos de L ’Étranger. les coups de revolver de Meursault correspondent avec le premier thème de la cinquième symphonie de Beethoven. Les paroles de Camus: «Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur»36 résonnent en écho des premières mesures de l’œuvre beethovenienne, sous-titrée symphonie du destin, conformément à ce commentaire que Beethoven lui-même aurait donne: «C’est ainsi que le destin frappe à notre porte».

Albert Camus, quant à lui, en grand artiste qu’il était, après avoir «détruit l’équilibre et le silence»37 d’un espace privilégié, abandonne du coup la scène de l’Algérie coloniale des années 1939-1940 pour hisser le drame de son héros au niveau universel et de la révolté existentielle. Dans L’Etranger, le seul roman que Camus ait écrit entièrement en Algérie, l’algérianiste de l’auteur bat son plein, pour s’effacer au fur et à mesure que l’écrivain s’enracinait dans la Métropole. En 1940, Camus, journaliste au chômage, quitte l’Algérie, à cause de ses démêlés avec la censure, pour un exil provisoire en France. Comme on sait, son «exil» s’est avéré définitif, entrecoupé par de brèves visites en Algérie. (A suivre)

STĘPNIAK Maria est née le 20.09.1931 à Mogilno. Elle est de nationalité polonaise

 1959- Diplôme de Fin d’Etudes Supérieurs Artistique avec titre professionnel d’ Artiste Musicien de la classe piano. En vertu  du statut universitaire (1963) – magister ès arts

1968 – Magister en Philologie Romane. Mémoire de maitrise: Don Juan, le héros de Molière et de Mozart   .

1984 – Docteur ès sciences humaines à l’ issue de la soutenance d’une thèse intitulé L’Acculturation et ses conséquences dans l’oeuvre des écrivains algériens de langue française. à l’Université de Varsovie

1995- Docteur de l’ Université de Paris – Sorbonne (Paris IV) après la soutenance d’une thèse intitulée: Identité et exil dans le roman maghrébin de langue  française depuis les années cinquante.

Notes

1- A. Camus, Essais: L’Été (L’énigme J, Gallimard, Paris 1965, Bibliothèque de la Plèiade, p. 865.

2- A. Camus, Le premier homme, Gallimard, Paris 1994.

3- A. Camus, L ’Envers et l ’Endroit, Chariot, Alger 1937, réimpression, Gallimard, Paris 1958.

4- Ibid., p. 13. 5- Ibid. 6- Ibid., p. 26.

7- L’Envers et l’Endroit, p. 28.

8- Ibid., p. 32.

9- A. Camus, L’Étranger, Gallimard, Paris 1942.

10- A. C a m u s, La Peste, Gallimard, Paris 1947. 11- A. Camus, La Chute, Gallimard, Paris 1956.

12- A. C a m u s, Le M ythe de Sisyphe, Gallimard, Paris 1942.

13 -A. Camus, L’Homme révolté, Gallimard, Paris 1951.

14- A. C a m u s, L’Exil et le Royaume, Gallimard, Paris 1957.

15- A. C a m u s, Le Malentendu, première représentation en 1944 au Théâtre des Mathurins.

16 -A. C a m u s, Caligula, première représentation en 1945 au Théâtre Hébertot. 17 A. C a m u s, L ’ état de siège, première représentation en 1948, au Théâtre Marigny.

18- A. C a m u s, Les Justes, première représentation en 1949, au Théâtre Hébertot.

19- A. C a m u s, Discours de Suède, Le pari de notre génération (interview donnée à «Demain», 24-30 octobre 1957), Essais, Bibliothèque de la Plèiade, p. 1898-1908.

20- Ibid., pp. 1902-1903. 21- A. T. Ibrahimi, De la décolonisation à la révolution culturelle (1962-1972), Alger, SNED, 1981, pp. 161-184.

22- Ibid., p. 184.

23- Front de Libération Nationale.

24- A. Memmi, Écrivains francophones du Maghreb, Paris, Seghers, 1985

25- A. Camus , La mort dans l’âme, in: L’Envers et l ’Endroit.

26- Noces à Tipasa, Bibliothèque de la Plèiade, p. 58.

27- Ibid., p. 60.

28- L’été à Alger, p. 74.

29- Ibid., p. 72. 30- Ibid., p. 67. 31- Ibid., p. 74.

32- Ch. Achour , Un étranger si familier. Lecture du récit d ’Albert Camus, Alger, Editions Enap., 1984.

33- Ch. Achour , op. cit., p. 49.

34- A. T. Ibrahimi, op. cit., p. 180.

35- Ibid.

36- A. Camus, L ’Étranger, Gallimard, Le Livre de Poche, Paris, p. 90. 37 Ibid.

Auteur
Maria Stepniak

 




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