Une situation largement répandue interpelle : comment se fait-il que des peuples, à peine affranchis du joug colonial, se laissent sombrer aussitôt sous la coupe de régimes autoritaires et totalitaires ?
Comment expliquer que ceux qui ont arraché leur liberté au prix de luttes acharnées, d’innombrables sacrifices et d’un courage inébranlable, acceptent, une fois l’indépendance acquise, d’être gouvernés par des dirigeants qui reproduisent un régime oppressif qui rappelle celui qu’ils ont combattu hier ?
Il est difficile d’imaginer que des peuples, animés par une soif ardente de justice et d’émancipation, puissent soudainement se retrouver paralysés et résignés face à la tyrannie. Ceux qui ont mené d’héroïques luttes de libération ne peuvent accepter de se soumettre ainsi sans résistance à des régimes d’une indigence manifeste et qui, de surcroit, leur impose une autorité qui les spolie de leurs droits légitimes de citoyens. Une autorité illégitime, enracinée dans le clientélisme, le népotisme, la corruption et l’opacité, qui exerce sa domination par le joug de la répression. L’histoire est riche d’exemples de transitions brutales d’une oppression à une autre dans de nombreuses nations ayant recouvré leur souveraineté.
Ce paradoxe s’explique en partie par les illusions qu’entretiennent ces nouveaux régimes. Promettant ordre et stabilité après les tumultes de la décolonisation, ils se présentent comme les garants de l’unité nationale et du développement. Des citoyens qui sont fatigués par les épreuves du passé, se laissent séduire, un temps, par cette détente relative, acceptant, souvent inconsciemment, de renoncer à une part de leur liberté contre la promesse d’un avenir meilleur.
Par ailleurs, le souvenir encore vif des souffrances de la colonisation, la nécessité de reconstruire une nation et l’espérance d’un changement tangible suscitent une forme de tolérance face aux dérives autoritaires.
En Algérie, le mot d’ordre “Sept ans, ça suffit !”, scandé par une population mobilisée massivement au lendemain de l’indépendance, à la suite du putsch fomenté par l’armée des frontières, exprime manifestement cet appel à la tolérance afin de préserver le pays d’une guerre fratricide.
Cependant, cette accalmie n’est qu’un leurre. Au fur et à mesure que les années passent, face à la cupidité insatiable des tenants du pouvoir, les peuples prennent conscience que la stabilité imposée masque une confiscation du pouvoir et un dévoiement des idéaux pour lesquels ils se sont battus.
Les promesses non tenues, la persistance des inégalités, la répression croissante et l’absence de libertés finissent par faire naître une contestation des fondements de l’édifice de la domination. Les aspirations à la liberté, à la justice et à la démocratie se renforcent progressivement, nourries par une mémoire collective qui refuse l’oubli.
Viendra alors le moment inéluctable où ces peuples, forts de leur histoire et de leur résilience, briseront les chaînes imposées par leurs propres concitoyens devenus oppresseurs. Car l’aspiration à la liberté ne s’éteint jamais. Elle sommeille un temps, elle mûrit dans l’ombre, et finit toujours par renaître avec une force renouvelée.
Cependant, la chute du régime totalitaire ne garantit pas la transition pacifique vers la démocratie. Bien au contraire, elle peut faire ressurgir des conflits internes, favoriser la restauration d’un régime autoritaire ou ouvrir la voie à un autre totalitarisme. Le danger est que la démocratie, au lieu de s’imposer en un projet collectif de libération et de justice, soit perçue comme une illusion, incapable de répondre aux attentes populaires.
Des citoyens, gagnés par le désenchantement après des décennies de mensonges et de manipulations, deviennent alors vulnérables et cèdent aux thèses populistes, à la montée du nationalisme ou de l’intégrisme religieux, et à la tentation d’une nouvelle régression autoritaire.
Ce risque n’est pas abstrait ; l’Algérie, qui a connu de nombreuses tentatives de soulèvements contre le régime en place, a vécu cette situation tragique. En 1988 déjà, une insurrection nationale, née d’une volonté de changement, a été dévoyée par une instrumentalisation de la religion, plongeant alors le pays dans une décennie de guerre civile.
Fatiguée d’endurer les années d’oppression, une partie de la population a failli, en effet, se détourner de la démocratie pour embrasser cette idéologie obscurantiste de l’islamisme politique.
Plus récemment, le mouvement Hirak de 2019, porteur d’un immense espoir, s’est finalement heurté à une répression implacable, ouvrant ainsi la voie au rétablissement de l'ordre autoritaire. La décision de museler la contestation et de perpétuer le régime, en parfaite adéquation avec la logique clanique de l’alternance, fut prise sans tarder. Son exécution n’a été différée que pour le besoin de combler le vide institutionnel.
C’est dans cette optique que l’élection présidentielle a été précipitée, répondant à l’impératif de doter le pays d’un pouvoir politique que l’on charge d’endosser cette entreprise de restauration du régime. Ironie du sort, le pouvoir, qui s’était autrefois appuyé sur les démocrates dans la guerre contre le terrorisme islamiste, a cette fois choisi de composer avec ce courant réactionnaire, lequel n’a jamais espéré pouvoir prendre sa revanche sur les démocrates qui lui ont barré le chemin du pouvoir.
Il en découle qu’en Algérie, une transition démocratique pacifique exige avant tout de restaurer la confiance dans la démocratie, qui a été des décennies durant trahie dans ses principes et pervertie dans ses mécanismes. La tâche est immense et ardue, mais il est crucial de maintenir vivante, dans l’esprit des Algériennes et des Algériens, l’idée démocratique et d’empêcher l’érosion de la résistance intellectuelle et civique.
Sans cet effort pour le maintien de la conscience démocratique, le cycle des régressions autoritaires risque de se perpétuer.
Hamid Ouazar, ancien député de l’opposition