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Barakat ! (ça suffit !) d’insulter le peuple !

Politiciens, intellectuels et autres

Barakat ! (ça suffit !) d’insulter le peuple !

En 1991, après son échec aux élections comme député, M. Saïd Sadi a déclaré : « Je me suis trompé de société ». Par la suite, M. Noureddine Boukrouh s’est laissé échappé l’expression « ghâchi » (foule) à propos du peuple. Et trop de fois on lit chez des intellectuel-le-s et même des militant-te-s tenir des propos méprisants sur le peuple.Encore une fois, des affirmations semblables sont publiés, cette fois-ci  par une personne (1) qui n’a pas la dimension sociale des deux hommes politiques cités auparavant. Je n’y aurais pas répondu s’il ne me semblait pas que ses propos, concernant le peuple, paraissent représentatifs d’une certaine mentalité diffuse. Dès lors, il est nécessaire d’exposer ces propos, les analyser et éclaircir leur contenu explicite et, surtout, implicite.

«Une nation est avant tout la conscience d’un peuple », lit-on. Mais, étant donné que ce « peuple » est composé majoritairement de chômeurs, de travailleurs manuels, de techniciens, d’employés de niveau hiérarchique inférieur, c’est-à-dire de personnes dominées et exploitées, donc dans l’impossibilité matérielle de se doter de conscience, laquelle s’obtient par l’instruction, la lecture, la formation, ce qui suppose disposer de temps libre et ne pas être exténué par la journée de travail, comment ce peuple, donc, aurait-il pu acquérir cette « conscience » ?

Par contre, la personne qui dispose de cette « conscience », aurait-elle pu l’avoir si elle était soumise aux conditions matérielles épouvantables de ce peuple ?… Évidemment pas. La personne qui a pu disposer de conscience bénéficie de conditions matérielles assez favorables (2) pour avoir le temps (et l’argent) pour se consacrer à l’acquisition de cette conscience, par la lecture, par les discussions et par la pratique militante.

Donc, « la conscience d’un peuple », n’est-ce pas d’abord celle des personnes qui ont le privilège de disposer des moyens matériels de disposer de cette « conscience » ? Donc « la conscience d’un peuple » n’est-elle pas, d’abord, celle de cette partie privilégiée qui a les moyens matériels de la posséder ?… Aussi, si l’on dispose d’une suffisante connaissance socio-historique, notamment concernant un peuple, une nation et une conscience, on devrait plutôt dire : une nation est avant tout la conscience d’une intelligentsia qui est la partie la plus éclairée d’un peuple. Parce que nulle part on a vu une conscience de peuple si elle n’a pas été fournie par sa composante capable de l’acquérir : la minorité d’intellectuel-le-s ayant eu la possibilité d’accéder à un savoir.

Par cette explication, on comprend que la citation en examen, mentionnée au début de ce texte, évacue (par ignorance, sinon par opportunisme) le facteur « intelligentzia » pour ne considérer que le peuple, ce qui permet, alors, de le considérer seul responsable de la conscience.

On lit encore :  « Sans conscience il n y a pas de peuple. » Je viens d’expliquer quel agent social devrait d’abord, parce qu’il bénéficie de moyens matériels, avoir cette conscience. La réalité devrait formuler donc la phrase autrement : « Sans une minorité de privilégiés matériels qui ont, malgré cela, le sens « de la liberté, de la justice et de la dignité », comment cette conscience existerait ? Et qu’est-ce, alors, que cette « conscience », sinon la capacité de la concrétiser par une résistance, une lutte pour réaliser cet idéal de « liberté, justice, dignité » ?

Ah, mais voilà l’argument qui justifie la prémisse formulée sur la conscience :  « Je ne militerai plus jamais pour des soumis. »… Doit-on militer uniquement pour des insoumis ?… N’est-ce pas trop commode ?… La militance ne se justifie-t-elle pas, d’abord, en faveur des « soumis » pour tenter de les convaincre en leur proposant des moyens pour se libérer de cette soumission ?

Puis on lit : «« J’ai milité contre le viol de la constitution en 2008, j’ai milité contre un quatrième mandat en 2014 et je militerai contre un cinquième mandat pour 2019. » Très bien ! Mais voici la suite : : «Ceci dit, s’il y a un cinquième mandat malgré tout, je quitte l’Algérie. » Et quel est le motif présenté ?… « J’estime que si un peuple accepte un tel mépris, il faut changer de peuple et de pays ».

Les considérations sur le peuple et l’intelligentsia, que j’ai exposées auparavant, permettent de corriger cette «estimation » ainsi : « si un peuple accepte un tel mépris », c’est parce que l’intelligentsia qui prétend le représenter et parler en son nom est, elle, d’abord, responsable de l’acceptation de ce mépris par le peuple. Dès lors, ce qu’il faudrait changer, c’est d’intelligentsia ! Parce qu’elle s’est révélée incapable d’être à la hauteur de son rôle social. Partout et toujours, c’est ce que l’histoire humaine montre.

Dans l’article (3), le journaliste, à propos de Amira Bouraoui, intitule un chapitre : « Héritière de Djamila Bouhired », et dit que Amira Bouraoui « évoque les femmes qui l’ont précédée sur le chemin de la révolution dans l’histoire du pays comme des « héroïnes ». Parmi elles : Hassiba Ben Bouali et Djamila Bouhired, figures de la lutte pour l’indépendance, ou encore Kahina… ». Très bien ! Alors, posons la question : imagine-t-on la Kahina, Hassiba Ben Bouali ou Djamila Bouhired, dans la période où leur peuple était soumis à la féroce dictature des conquérants arabes moyen-orientaux ou français, et avant le déclenchement de la résistance, déclarer « s’il y a une autre période de domination coloniale, je quitte l’Algérie. J’estime que si un peuple accepte un tel mépris, il faut changer de peuple et de pays » ?

Ainsi, une personne qui change de peuple comme on change une chemise, pour choisir un peuple et un pays estimés « sur mesure », que penser de son sens de la liberté, de la justice et de la dignité ?

On lit cette autre justification : « Je ne veux pas mourir pour une cause perdue. » La Kahina, Hassiba Ben Bouali et Djamila Bouhired étaient-elles certaines de gagner leur cause, comme condition pour lutter ?… Ceci dit, apprécions la sincérité de la déclaration. Comme dit le proverbe italien : «la più belle donna non puo’ dare che quello che ha » (la plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a). Cependant, ce désir de ne «pas mourir pour une cause perdue », pourquoi l’imputer au manque de conscience du peuple, et non pas à notre incapacité de prétendu intellectuel ou/et militant ne sachant pas donner au peuple la conscience qu’il devrait avoir ?

Autre justification : « Savoir aimer c’est avant tout s’aimer soi-même pour savoir aimer ceux qui partagent le même sens de la dignité, de la liberté, de la justice. » Est-ce à dire que ceux qui manquent de ce «même sens» sont exclus de l’amour ? Est-ce leur faute s’ils manquent de ce « sens » ?… Les personnes qui ont eu la malchance d’être les victimes d’un système social qui les a abruties par le manque de travail pour survivre, ou un travail exténuant servant à peine pour survivre, par la négation de toute éducation et par un conditionnement idéologique obscurantiste, donc des personnes qui n’ont jamais eu l’occasion de savoir ce qu’est la dignité, la liberté, la justice, ces personnes ne méritent pas d’amour ?… En outre, si l’on veut « aimer » uniquement « ceux qui partagent le même sens… », où finit-on, sinon par se replier à former un groupuscule se limitant à admirer son propre ego de petite communauté élitaire ? Le mouvement « Barakat » ne fut-il pas et n’est-il pas ce genre de groupuscule ? Sinon, pourquoi aucun impact sur le peuple, mais seulement des éloges médiatiques d’une certaine presse pour certains « leaders » ?

Encore ceci : « J’ai su aimer mon pays, je saurais en aimer un autre avec lequel je partagerai la même définition de la liberté, de la justice et de la dignité. »… Où est donc le pays sur cette planète qui pratique réellement la liberté, la justice et la dignité, selon la définition que leur donnent les penseurs qui ont écrit et lutté pour les authentiques liberté, justice et dignité ?… Certes, dans ce domaine, des différences appréciables existent entre l’Algérie et certains pays. Mais cela permet-t-il de parler de « pays » comme la citation les décrits ?  Quelle est donc cette « même définition » ?… Et les peuples de ces pays de « liberté, justice et dignité », qu’en est-il de leur situation ? Ne sont-ils  pas soumis aux mêmes dirigeants politiques (« socialistes » ou « libéraux » en Europe, « démocrates » ou « républicains » aux USA), et à la destruction systématique de leurs acquis sociaux et économiques, comme au conditionnement idéologique des masse-médias possédés par les castes dominantes-exploiteuses ?

Enfin, nous lisons : « S’il y a un cinquième mandat je refuse de cautionner, pas même au nom de ce qui fut ma nationalité. J’en aurais honte ». Très bien !… Mais ce refus justifie-t-il « changer de peuple et de pays » ?

Certes, on a le droit d’être fatigué de militer, de vouloir quitter le pays dont on possède la nationalité, de « changer de peuple », de perdre l’espoir de « réussir » une action militante par un immédiat résultat, de se battre pour ce qu’on considère une « cause perdue ». Partout et toujours, des « Héros » se fatiguent ; cela fait partie de la dynamique sociale. Mais ces « Héros » ne devraient-ils pas, cependant, par sens de la justice et de la dignité dont ils se réclament, assumer leur fatigue et leur désillusion, sans les justifier par le mépris du peuple ?… N’est-ce pas là accuser son « chien » de rage pour s’en débarrasser, et, dans le cas examiné ici, pour trouver un « chien » plus adéquat ?

Pour éviter tout malentendu, je me vois obligé de fournir une information aux personnes qui l’ignorent, afin d’apprécier à sa juste mesure la réponse qui vient d’être écrite. J’ai quitté le pays en 1973, parce que j’avais été empêché d’y poursuivre mon travail théâtral et social (4), et, depuis lors, j’ai vécu à l’étranger, en retournant rarement au pays. Mais, jamais, je n’ai pensé accuser mon peuple de ce choix. Je considérais et considère toujours que la faute en incombe, principalement, à mon incapacité personnelle de savoir comment continuer à lutter, et, accessoirement, à l’inexistence d’un mouvement assez puissant pour me permettre d’y adhérer afin de continuer à lutter. Ajoutons que je considère tous les peuples de la terre avec la même estime, sans distinguer entre peuple « méritant » et peuple à « mépriser » ou qui « se méprise ». Car où serait alors mon sens de la justice ? Et, étant né dans une famille où le père était ouvrier et la mère d’origine paysanne pauvre, j’ai appris que mépriser un peuple ou l’accuser de carences, avec dédain, c’est, d’abord, manifester une arrogance de privilégié ignorant. Celui-ci ne sait pas, d’une part, ce qu’est un peuple (ses misères matérielles et culturelles, imposées par ses dominateurs) et, d’autre part, quel est le rôle des personnes qui prétendent « militer » pour lui.

Quant à évoquer une période d’action militante pour se faire une gloire de bon citoyen,  et une justification pour mépriser le peuple, l’argument est irrecevable. Quelque soit leur obédience idéologique, les bourgeois, les petit-bourgeois, les aventuriers, les opportunistes qui considèrent leur militance comme investissement de carrière politique, tout ce «beau » monde, aussi, a « milité » et « milite », et même, parfois, fut ou est emprisonné, torturé, assassiné. Militer ne justifie en aucune manière de mépriser un peuple, à moins d’utiliser ce peuple uniquement pour « réussir » une carrière « militante » afin de faire partie d’une nouvelle caste dominante. Militer à la seule condition de vaincre, à la seule condition de disposer d’un « peuple » qui favorise cette action, n’est-ce pas faire preuve d’opportunisme, ainsi que d’une vision étriquée de ce qu’est l’authentique action militante ?

De tout ce qui vient d’être dit, si le président de l’État actuel aura un cinquième mandat, est-ce la faute du peuple ou de celles et ceux qui, détenant un savoir, sont incapables de donner à ce peuple la conscience pour savoir où réside son intérêt de peuple ? Dès lors, ne doit-on pas dire à toutes ces personnes qui justifient leur retrait du combat social par les carences du peuple : « barakat ! » (ça suffit !) d’imputer au peuple, en l’insultant, votre personnelle incapacité.

À vous tous et toutes, donc, qui tenez le peuple en si piètre estime, et ne lui reconnaissez de qualité que s’il réalise vos désirs, retirez-vous, allez où vous voulez, mais en gardant, au moins, le sens des authentiques justice et dignité, lesquelles exigent le respect de tout peuple, quelques soient ses carences, qui sont d’abord les vôtres. Et si vous ne le comprenez pas, vous n’êtes pas méprisables, mais simplement incapables. Et, au moins, n’insultez pas le peuple, mais raisonnez correctement. Et si, dans le pays et le peuple que vous estimez dignes de vous, vous employez votre passé militant pour vous faire une confortable place au soleil (en nouveau privilégié, au détriment du peuple), nous ne vous mépriserons pas, mais, simplement, nous penserons que c’est là votre sens de la « liberté », de la « justice » et de la « dignité ». Quant au peuple, tôt ou tard, sans vous, il finira par ne plus supporter le mépris que vous et ses dominateurs lui jetez à la figure, et il montrera sa valeur, avec le concours de celles et ceux qui savent qu’aucun peuple ne mérite le mépris, mais notre solidarité, selon nos possibilités.

K. N.

Email : kad-n@email.com

Notes

(1) Voir http://www.algerie-focus.com/2018/03/cinquieme-mandat-amira-bouraoui-menace-de-quitter-le-pays-si/

(2) « Il est vrai que je suis heureuse au quotidien, mais peut-on être heureux quand tout le monde souffre autour ? » a déclaré Amira, dans l’article de Allaoua Mezian, du 22/03/2014, in http://www.france24.com/fr/20140320-amira-bouraoui-medecin-opposante-algerie-presidentielle-barakat-bouteflika/

(3) Déjà cité.

(4) Voir http://www.kadour-naimi.com/f-ecrits_theatre.html

Auteur
Kadour Naïmi

 




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