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Bourses d’excellence et dérives intégristes : la trajectoire d’un  lauréat devenu prédicateur 

islamisme

Image d'illustration

Quand un lauréat du bac algérien, boursier à l’étranger, se transforme en prescripteur intégriste, c’est tout un système qui vacille. Derrière cette affaire, se profile une stratégie idéologique  d’Etat qui mine la jeunesse sous couvert d’éducation religieuse.

En 2023, l’Algérie ovationnait un jeune lycéen major national du baccalauréat, envoyé au Canada pour y étudier l’informatique grâce à une bourse d’excellence. Une trajectoire exemplaire, censée incarner l’espoir d’un pays misant sur le savoir et l’innovation.

Deux ans plus tard, c’est un tout autre profil qui émerge : depuis Montréal, l’étudiant expatrié s’illustre non pas par ses travaux universitaires, mais par des prêches en ligne où il condamne, au nom d’un islam rigoriste, les ambitions d’une autre lauréate.

Sa cible ? la jeune lycéenne, première au bac 2025 avec la moyenne impressionnante de 19,70/20, qui souhaite poursuivre ses études en intelligence artificielle aux États-Unis.

Pour l’étudiant inscrit dans une université canadienne grâce aux deniers de l’État, cette démarche n’est pas recevable du point de vue religieux, une femme ne devant pas voyager seule, tranche-t-il, sur son réseau social.

Le cri d’alarme d’un syndicaliste

Pour ce syndicaliste connu, spécialiste et consultant en questions sociales, l’indignation est totale. Sur son réseau social Facebook, il dénonce un détournement des missions de l’école et de l’investissement public :

« Cet étudiant s’avère être un danger pour le pays et un mauvais exemple pour la jeunesse. Il ne mérite pas cette bourse payée avec nos contributions. »

Ce cas illustre une contradiction plus large : l’État encourage l’excellence, tout en alimentant des canaux idéologiques qui tirent la jeunesse vers l’arrière. Et le plus inquiétant, c’est que cette dérive ne relève pas seulement de l’initiative personnelle d’un étudiant dévoyé.

Une opération d’encadrement religieux en lieu et place d’une politique des loisirs 

Les propos récents du ministre des Affaires religieuses en sont une illustration frappante. En se félicitant que « plus d’un million d’enfants soient inscrits dans les écoles coraniques(*) à travers les mosquées », et en qualifiant cette donnée de « fierté nationale », il révèle une conception biaisée de l’éducation et des loisirs. L’été devient le prétexte à une vaste opération d’encadrement religieux, présentée comme une solution à l’oisiveté scolaire.

La ficelle est trop grosse pour que cela passe inaperçu. Derrière le prétexte d’occuper les enfants, on façonne les esprits à l’uniformité idéologique. Ce n’est pas un projet de loisirs, c’est une stratégie d’embrigadement.

Un choix de société camouflé

En creux, c’est un choix de société que l’on refuse d’assumer. L’État dit vouloir former des ingénieurs, des chercheurs, des innovateurs, mais laisse prospérer un discours conservateur, patriarcal et liberticide. L’école célèbre la réussite de jeunes femmes ambitieuses, pendant que les mosquées offrent à d’autres un discours qui leur nie le droit d’exister en dehors d’un cadre dicté par des hommes.

Le cas El Amine n’est pas une anomalie. C’est un révélateur. Il montre ce qu’il advient quand on renonce à tracer une ligne claire entre l’espace public républicain et les sphères d’influence religieuse. Il montre aussi ce qu’il en coûte, lorsque les bourses de l’État nourrissent les courants mêmes qui s’opposent à l’émancipation.

Responsabilité politique et cohérence nécessaire

Il est temps d’affronter ce paradoxe. On ne peut pas, en même temps, promouvoir l’excellence scientifique et institutionnaliser la bigoterie. On ne peut pas envoyer nos meilleurs éléments à l’étranger tout en fermant l’espace intellectuel local à l’esprit critique. Il faut trancher : choisir entre l’école et l’endoctrinement, entre la République et la régression.

Les écoles coraniques

Les écoles coraniques en Algérie accueillent aujourd’hui plus de 1,2 million d’enfants, d’après les chiffres récents du ministère des Affaires religieuses et des Wakfs.

Présentées comme un pilier du système éducatif, ces institutions religieuses prennent une place croissante dans la formation des jeunes, au détriment d’une véritable politique publique d’éducation ou de loisirs. Sur les 2 487 écoles coraniques recensées, 1 980 sont rattachées à des mosquées, ce qui illustre l’emprise croissante du religieux sur l’encadrement de la jeunesse. Les 507 autres fonctionnent de manière indépendante, mais dans une logique tout aussi dogmatique.

Ces écoles tournent à pleine régime durant les vacances estivales. Objectif avoué,  offrir aux collégiens et aux écoliers une alternative au désœuvrement scolaire. 

Samia Naït Iqbal

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