Les combats entre les milliardaires américains et européens à Davos n’ont rien fait pour améliorer le sort des pauvres de la planète qui deviennent de plus en plus nombreux selon Oxfam.
Le 19 janvier, soit la journée de l’ouverture du forum économique mondial (FEM) à Davos, l’ONG Oxfam publiait un imposant rapport intitulé Résister au règne des plus riches : Défendre la liberté contre le pouvoir des milliardaires. Leur fortune aurait atteint un record en 2025. Au total, plus de 3 000 milliardaires auraient 18 300 milliards de dollars. En corrigeant ce montant pour tenir compte de l’inflation, ce serait une hausse de 82 % en cinq ans. Les 12 milliardaires les plus riches auraient plus d’actifs que quatre milliards de personnes, soit environ la moitié la plus pauvre de l’humanité.
À l’ouverture du sommet de Davos, Larry Fink, dirigeant de BlackRock, qui en assurait la présidence par intérim, faisait un aveu allant dans le sens des propos d’Oxfam. Les élites mondiales auraient perdu la confiance du public et se trouveraient désormais confrontées à une réalité inconfortable à l’ère du populisme et d’une profonde méfiance à l’égard des institutions. Selon lui, le monde ferait désormais beaucoup moins confiance aux participants de Davos pour façonner leur avenir. Pour être utile à l’avenir, le FEM devait regagner cette confiance.
Un tatami de pauvres
Ce qui s’est passé sur le terrain a donné un sens particulier aux propos de Larry Fink. La présence de la plèbe et la prise en compte des changements climatiques ont été encore moins visibles qu’à l’habitude à Davos. Comme pour faire un pied de nez à Oxfam, les actions et débats sur les inégalités, ou sur l’accumulation de fortunes entre les mains de ces 3000 milliardaires avaient été écartés. Toute référence aux problèmes environnementaux avait été effacée et les tables rondes sur les dérèglements climatiques avaient été supprimées. Les pavillons des ONG, ordinairement présents, avaient même été exclus.
Sans tenir compte de leurs effets sur les pauvres de la planète, les milliardaires des États-Unis et de l’Europe ont donc réglé leurs comptes en public.
L’administration américaine qui était venue en force, avec une délégation estimée à 800 participants, a copieusement insulté les Européens. Au dîner du mardi soir auquel participait 250 convives, les secrétaires d’État au commerce et au Trésor, Howard Lutnick, et Scott Bessent, ont étalés des faits alternatifs intentionnellement humiliants, à un point ou des tables entières de participants européens menés par la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, ont quitté pour marquer leurs désaccords et irritation.
Le lendemain, Donald Trump donnait un discours d’une heure et quinze minutes, décrivant un monde où il était pratiquement infaillible, dans un pays tout puissant demandant soumission et obéissance de tous les Européens. Magnanime, il affirma que les États-Unis ne prendraient pas le Groenland par les armes, mais qu’il s’en souviendrait si on ne le lui donnait pas. Insultant et menaçant à souhait comme ses partisans aiment, ce discours a cependant largement manqué sa cible face à ce public de milliardaires, dirigeants d’entreprises internationales et de docteurs de toutes industries qui tolèrent mal les faits alternatifs.
Un combat pour la démocratie ?
Oxfam affirme qu’avant ce combat de milliardaire, près de la moitié de la population mondiale vivait sous le seuil critique de la pauvreté et que les efforts planétaires pour la faire reculer piétinent depuis 2020. Selon le directeur général d’Oxfam International, Amitabh Behar, les inégalités économiques et politiques peuvent accélérer l’érosion des droits et de la sécurité des personnes.
Les milliardaires auraient 4 000 fois plus de chances d’occuper un poste politique que les gens ordinaires. Ils contrôleraient aussi plus de la moitié des plus grands médias de la planète et la totalité des réseaux sociaux. L’influence de ces milliardaires alimenterait aussi les inégalités et saperait la liberté politique. Il y a aurait jusqu’à sept fois plus de risques de voir la démocratie s’éroder dans un pays fortement inégalitaire que dans un qui l’est moins.
Les pays les plus démocratiques ont cependant gagné à Davos. Donald Trump ne s’attendait pas à la réponse des Européens qui l’a laissé les épaules rivées sur le tatami. Non seulement ils repoussaient le projet américain d’annexion, mais ils ont aussi affirmé leur solidarité au Danemark. Trois fonds suédois et danois ont annoncé se délester de 9 milliards de dollars de bons du Trésor américains. Le chef des devises de la Deutsche Bank a affirmé à ce sujet que l’Europe possédait non seulement le Groenland, mais aussi beaucoup de bons du Trésor américains. Face à la menace d’une surtaxe douanière de 10 % au 1er février pour les sept pays de l’Union européenne et la Grande-Bretagne qui avait chacun envoyé une poignée de soldats au Groenland, l’UE a ensuite menacé d’utiliser pour la première fois son outil anticoercition comparé par sa force à un bazooka.
Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, est venu par la suite sauver la face du président américain qui méritait encore une fois son surnom de TACO, soit de dégonflé (Trumps Always Chickens Out). Le résultat de ce FEM est qu’actuellement environ 51 % des Européens considèrent le président américain comme un ennemi. Les pauvres de la planète ont encore une fois été les grands oubliés de ce sommet annuel à Davos.
Michel Gourd

