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De l’éternel Hirak 

TRIBUNE

De l’éternel Hirak 

De l’éternel Jugurtha à Abane Ramdane, rien n’est éternel chez les Héros. Mais des qualités d’un peuple, de ses idées et de ses avancées, tout est éternel.

Um mouvement tant attendu comme le Hirak produit ce qui était impensable un jour avant sa naissance et rend féconde une révolution jamais réalisée auparavant depuis Massinissa. Il n’est en rien comparable à la Révolution de Novembre 54, ni dans ses mots ni dans ses armes. A ce mouvement insurrectionnel, le terminus était déjà tracé, il ne pouvait s’éterniser et devait inéluctablement s’arrêter. En revanche, le peuple du Hirak est parvenu à se doter de principes et d’idées qui lui ouvrent toutes les possibilités de se hisser au monde. Il a recouvré des qualités que même la raison d’Etat ne peut flétrir ou l’en dépouiller.

Maintenant que la feuille de route de feu Gaïd Salah s’est réalisée, qu’un Président est « élu », qu’un gouvernement s’est installé, il ne reste plus au mouvement populaire que ses propres forces pour parvenir à son but de construire une Nouvelle République. Il n y a pas plus grande erreur que se tromper d’objectifs notamment à user ses muscles pour tordre le cou à tel ou tel Ministre marionnette et à s’égosiller jusqu’à perdre la voix pour incriminer d’autres. Et il n y a pas plus sot que de ne pas tirer des leçons de son expérience, laquelle faite de slogans et de chants, n’a pu déchiqueter la feuille de route toute tracée. L’armée poursuivra son plan de bataille, le Président et ses conseillers déploieront leur programme et le gouvernement l’exécutera. A quoi bon les regarder faire quand la nécessité est de se regarder soi-même de l’intérieur.

L’exigence de se déployer tout le temps qu’il faut, sans jamais s’arrêter, tous les mardis et les vendredis doit s’accompagner de nouvelles obligations liées au débat d’idées et à l’écriture d’une feuille de route propre au Hirak. Comment procéder ? Choisir ses propres élus, désigner ses propres représentants, confier aux plus engagés la rédaction d’une constitution, d’une charte des juges préfigurant l’indépendance de la justice et la modélisation d’un programme économique, soumettre le tout au peuple du Hirak, en débattre et en sortir avec un programme politique hirakien. C’est le nutriment dont se nourriront les marcheurs des mardis et vendredis pour briser les reins une fois pour toute à un système qui perdure. La plate-forme hirakienne constituera la base de négociation avec le pouvoir recyclé ou de confrontation pour des élections anticipées tant présidentielle, parlementaires et communales. 

La simplicité n’est pas sans difficultés. Justement, le peuple qui marche a prouvé jusqu’ici qu’il est capable de surmonter tous les obstacles. Il est temps que chaque algérien qui le compose use de toutes les qualités qu’il a recouvré. 

Dans un ouvrage annoncé pour cette nouvelle année (« Des révoltes : de nos ancêtres berbères au Hirak »), dont il est question de casser la chaîne des échecs et de la malédiction de ne jamais réussir ce que le peuple entreprend, il est opportun d’en faire découvrir, avant l’heure, les véritables ressorts sur lesquels doit s’appuyer le peuple du Hirak pour fonder sa Nouvelle République.

Il est écrit. Au commencement, un premier ressort a ébranlé quelques centaines d’algériens. Il s’agit du « bon sens », du sens commun, le bon sens des gens du peuple, la vie des gens simples et d’hommes dans la rue, de la connaissance partagée sans avoir besoin de tout analyser, de tout expertiser pour comprendre spontanément, et pour le dire crûment, de façon grossière qu’il est temps de mettre fin au règne de la bande. Cette connaissance partagée est le fondement même de toute société réussie car elle est liée à notre sens social-à notre sentiment que nous existons en tant que société.

Tout suggère l’existence en nous de cette qualité héritée de nos communs ancêtres et qu’il a fallu la dépoussiérer, la raviver et la faire remonter à la surface tout en tuant en nous les superstitions qui font croire à des vérités déclarées évidentes, patentes, inévitables. Ce bon sens retrouvé a permis deux choses : la première est la relation entre tous les algériens sans distinctions aucune ; la deuxième, c’est que cette relation a un lieu, l’Algérie. C’est tout le contraire du credo paralysant « l’Algérie avant tout » mais plutôt « L’Algérien avant tout ». 

Il est ensuite écrit sur l’imagination. Avec le Hirak, il y a tout l’imaginaire des algériens qui s’est exprimé dans l’aptitude à transmettre en quelques mots une multitude d’images, d’idées, d’émotions et d’actions. Moquer, railler, rire, brocarder comme le font les algériens pour donner de l’éclat à leur « Hirak », c’est avancer dans la vie. Ils ne sont pas que satiristes sans autre projet que la dérision, des moqueurs sans épaisseur, des comiques sans idées. C’est plutôt le signe de talents, peut-être même de génie que l’on reconnaissait au peuple mais qui était inanimé.

Devant tant de mensonges d’Etat, de ruses, de menaces, de brutalité et de répression, les algériens ont pris le parti de la dérision pour répondre au tragique de la situation. C’est la première fois que chaque algérien s’est mis dans la situation de tout un chacun. Des marches, des slogans et des idées uniformes, nés chez des algériens qui ne se sont jamais rencontrés, tous doivent avoir un fondement de vérité commun, des vérités locales. 

Puis, une réflexion sur la Mémoire où il est dit quand le futur et le passé se conjuguent, la représentation des possibilités devient réelle. Il n’y a pas plus belle preuve de la récupération de la mémoire populaire qu’en ce Vendredi 1er Novembre 2019 coïncidant avec la date du déclenchement de la guerre de libération du joug colonial. Depuis 1962, l’Algérien confondait la mémoire avec le passé ce qui l’a noyé dans des falsifications, des mythes et des fictions au point de croire aux sons, aux images et aux mots d’une façon profondément absurde. Au fil du temps qui passe, il nous a été raconté le tout et son contraire, servi des cartes redistribuées plusieurs fois, retenu des évènements et des gens souvent éliminés mais réapparaissant à l’occasion d’un remaniement ministériel, managérial ou lors de l’inféodation d’un parti politique.

La mémoire, nous l’utilisons tous les jours avec les mots que nous prononçons, nos gestes, nos attentes. Elle donne à chacun le pouvoir de commencer à penser par soi-même et à se construire une programmatique de l’action. Parce que la créativité est la meilleure arme de la mémoire, cela a déjà commencé avec des mots encartés et livrés en parade « Vous avez tout volé, le passé et le présent. Nous ne vous laisserons pas voler notre futur » ou un refrain plus décisif « Ma tekhewfounache bel Achria, ahna rabbitna el Miziria » (vous ne nous ferez pas peur de la décennie noire, nous avons grandi dans la misère). Seule cette mémoire civile peut contrôler un pouvoir irresponsable et chacun de nous doit lutter pour savoir comment notre mémoire civile peut être activée, nourrie et maintenue. 

 

Enfin, il s’agit de citer la Raison, point de confluence du bons sens, de l’imagination et de la mémoire…Si on se regarde avec un peu d’honnêteté, on voit bien que la raison n’a jamais été le moteur de nos actions, que la pire irrationalité est notre attitude la plus répandue. L’état actuel des choses n’est-il autre chose que ruines : ruine de l’Etat, ruine des partis politiques, ruine de l’économie, ruine de la religion, ruine de nos croyances, ruine de notre identité, ruine de notre santé, ruine de l’école, ruine de l’université, ruine de nos langues, ruine des hommes et des villes…l’inventaire est long pour qu’un comptable puisse toutes les enregistrer. 

La raison conjuguée à nos autres qualités, va-t-elle réussir le pari ? Toute notre actualité est un bouillonnement de questionnements. Nous pouvons nous appuyer en priorité sur le débat, le langage, les arguments, les choix conscients, ces assises de la vraie démocratie et de la pédagogie ou une multitude d’autres outils pour partager nos connaissances, lister les erreurs à ne pas reproduire, définir des buts à chaque programme social, économique ou autre et clarifier ce que nous entendons par une 2ème République. Il ne s’agit pas de trouver une réponse à tout mais de libérer la pensée et le débat sur notre présent. Pas plus que nous ne devons suivre une ligne droite qui aurait un point de départ et un point d’arrivée. Simplement s’engager dans une dynamique faite de mouvement constant, de tension continue, mais aussi rester à la même place- c’est-à-dire à notre place dans la vie réelle et la société réelle. La nouvelle situation est une chance pour continuer le mouvement.

La révolte brûle tout et s’éteint ensuite, le mouvement nettoie tout et s’éternise. Le « Hirak » est éternel, la Révolte est éphémère. Ephémère comme tout pouvoir absolutiste. Sans ces qualités retrouvées, nous serions encore à nous nuire et à nous étriper socialement, culturellement, politiquement et économiquement

Les marches pour la Liberté, la course à la Liberté, l’hymne à la Liberté, voilà le sens de la culture humaine. Ni le monde, ni les militaires, ni le régime politique recyclé ne nous l’offrira car elle est conquête, une véritable révolution d’un peuple, une réaction tendant à son salut. 

Auteur
Chadli Dahmane

 




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