Le Dr Abdel Farid Abdesselam, médecin et passionné d’histoire, consacre son travail à l’étude de l’Aurès à travers les écrits d’Émile Masqueray, l’un des premiers chercheurs à avoir documenté cette région.
Dans son ouvrage, il rassemble et commente les articles de Masqueray, publiés à la fin du XIXᵉ siècle, offrant au lecteur une lecture éclairée des sociétés aurésiennes, de leurs structures sociales, de leurs légendes et de leur mémoire culturelle. En combinant critique historique et ethnographie, le Dr Abdesselam restitue la complexité d’une région souvent réduite à des clichés coloniaux, tout en préservant l’intégrité scientifique des textes originaux. Cet entretien permet de comprendre les enjeux de cette démarche éditoriale et l’importance de ces archives pour la mémoire aurésienne et la connaissance contemporaine de l’histoire locale.
Le Matin d’Algérie : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser spécifiquement à Émile Masqueray et à rassembler ses articles sur l’Aurès ?
Dr Abdel Farid Abdesselam : Je suis avant tout médecin de formation, et l’histoire constitue pour moi une passion personnelle, plus particulièrement celle de l’Aurès. À travers la consultation des références documentaires consacrées à cette région, il apparaît clairement que l’apport de Masqueray fut à la fois considérable et original. On peut affirmer que les premiers écrits scientifiques sur l’Aurès lui sont dus. Son premier article date de 1876, et il en publia une vingtaine couvrant des domaines variés tels que l’archéologie, l’anthropologie et même la linguistique. À cela s’ajoute son ouvrage La formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie, dont une partie est consacrée au monde aurésien.
Le Matin d’Algérie : Pouvez-vous nous expliquer comment Masqueray a contribué à la connaissance de l’Aurès et de ses sociétés à l’époque coloniale ?
Dr Abdel Farid Abdesselam : La contribution de Masqueray s’inscrit à plusieurs niveaux complémentaires. Sur le plan archéologique, ses fouilles menées sur divers sites se révèlent particulièrement remarquables, notamment à Timgad, Khémissa et Baghai. À Merouana, il mit au jour une épigraphie majeure relative au système d’irrigation à l’époque romaine, connue sous le nom d’épigraphie de Lamasba. Il a également décrit une dizaine d’inscriptions aujourd’hui disparues, déjà menacées à son époque par les effets conjugués de la colonisation et de l’urbanisation, ce qui confère à ses travaux une valeur documentaire irremplaçable.
Toutefois, l’apport le plus significatif de Masqueray réside sans doute dans le recueil et la mise par écrit des légendes fondatrices des tribus de l’Aurès. Ces traditions orales, dont les origines remontent loin dans le temps — au moins jusqu’au Moyen Âge — constituent une source essentielle pour la compréhension de la mémoire historique, des dynamiques tribales et des structures sociales ancestrales de l’Aurès.
Le Matin d’Algérie : Dans votre ouvrage, vous mentionnez que le discours scientifique colonial « déformait » parfois la réalité. Pouvez-vous donner des exemples précis ?
Dr Abdel Farid Abdesselam : Masqueray est généralement présenté comme proche des courants indigénophiles et des milieux intellectuels favorables au projet d’un « royaume arabe », idée largement débattue sous le Second Empire.
Lors de la révolte de 1879, il manifesta une réelle sympathie à l’égard des populations locales, en particulier envers le cheikh de Lahlaha, chez qui il fut accueilli en septembre 1876. Dans son rapport d’enquête, il met en cause les caïds et leurs pratiques, qu’il juge archaïques, tout en exonérant de toute responsabilité les militaires des « bureaux arabes».
Dans ce contexte, qualifier Masqueray de raciste relève d’une lecture réductrice et contestable de ses écrits. Certains auteurs vont même jusqu’à considérer que son projet anthropologique s’inscrivait en marge, voire en rupture, avec l’idéologie coloniale officielle. En effet, l’anthropologie coloniale de l’époque se déployait le plus souvent sur des terrains perçus comme ceux de sociétés « anciennes » ou «inadaptées », en s’appuyant sur une méthodologie se revendiquant scientifique, mais dont la finalité implicite demeurait la connaissance en vue de la domination. L’œuvre de Masqueray, sans être exempte des présupposés de son temps, s’en distingue par une attention plus marquée aux structures sociales et aux dynamiques internes des sociétés étudiées.
Le Matin d’Algérie : Pourquoi avoir choisi de structurer le livre en trois grandes parties plutôt que selon l’ordre chronologique des publications de Masqueray ?
Dr Abdel Farid Abdesselam : Je l’ai clairement indiqué dans la présentation du recueil : le choix a été fait de structurer l’ouvrage autour de trois thématiques, plutôt que de suivre l’ordre chronologique de publication des articles, dans le but d’en faciliter la lecture et d’en dégager les lignes d’analyse essentielles. En effet, dans l’article consacré à Chechar, Emile Masqueray mobilise des champs d’investigation multiples : il y aborde à la fois l’histoire antique et médiévale, la genèse des tribus et leurs mouvements migratoires, mais aussi des questions relevant de la linguistique et des pratiques médicales. Cette approche transversale justifie pleinement une organisation thématique, plus à même de rendre compte de la richesse et de l’hétérogénéité de ses travaux.
Le Matin d’Algérie : Comment Masqueray interprêtait-il les vestiges romains de Timgad, Tobna ou Lamasba, et quel rôle cela jouait-il dans sa vision coloniale de la région ?
Dr Abdel Farid Abdesselam : La première activité scientifique de Masqueray dans l’Aurès consista en des fouilles menées sur le site romain de Timgad, dans des conditions particulièrement éprouvantes, marquées par le froid et la neige. Il poursuivit ensuite ses recherches sur plusieurs sites du massif du Belezma, notamment avec la mise au jour de l’épigraphie de Lamasba à Merouana. À ces travaux s’ajoutent ses investigations sur le grand site de Khemissa, ainsi que ses explorations à l’intérieur même du massif de l’Aurès, région alors — et encore aujourd’hui — perçue comme enclavée et difficile d’accès.
Les vestiges mis au jour, datant de la période de l’occupation romaine, dépassèrent rapidement le cadre strict de la recherche scientifique. Ils furent instrumentalisés par les milieux politiques colonialistes français afin de légitimer la présence coloniale en Algérie, en construisant un discours de continuité historique prétendant inscrire la colonisation moderne dans l’héritage de la « civilisation romaine ». Cette appropriation idéologique du passé antique illustre la manière dont l’archéologie pouvait être mobilisée comme un outil de justification politique.
Le Matin d’Algérie : Dans les vallées de l’oued Abdi et de l’oued Labiod, Masqueray analyse le droit coutumier et l’organisation sociale. Quels enseignements contemporains peut-on tirer de ces observations ?
Dr Abdel Farid Abdesselam : À travers l’enregistrement du droit coutumier (kanoun) des principales fractions de l’oued Abdi et l’étude de l’organisation interne des tribus des deux vallées, Masqueray ne se contente pas d’une description ethnographique. Il met en évidence l’existence d’une société certes tribale, mais dotée de mécanismes institutionnels stables et cohérents. Le fonctionnement de cette société reposait sur la djemaa, assemblée représentative exerçant un véritable pouvoir collectif, que Masqueray lui-même qualifiait de « petite république démocratique ». Cette caractérisation révèle une forme d’organisation politique locale fondée sur la délibération et la régulation interne, en rupture avec l’image d’un ordre social primitif ou désorganisé souvent véhiculée par le discours colonial.
Le Matin d’Algérie : Vous mélangez critique historique et ethnographie dans vos annotations. Comment avez-vous concilié ces deux approches dans votre travail d’édition ?
Dr Abdel Farid Abdesselam : Il importe de souligner que les textes originaux des articles de Masqueray n’ont fait l’objet d’aucune modification. Mon apport se limite à l’introduction de quelques annotations explicatives, destinées à éclairer certains passages et à en faciliter la compréhension.
Le Matin d’Algérie : Le livre montre comment le savoir scientifique pouvait servir la colonisation. Pensez-vous que cette instrumentalisation du savoir a encore des répercussions aujourd’hui ?
Dr Abdel Farid Abdesselam : Instrumentalisation du savoir scientifique au service de la colonisation continue d’avoir des répercussions aujourd’hui, à plusieurs niveaux. D’abord, sur le plan épistémologique, une partie des cadres d’analyse hérités de la période coloniale demeure présente. Ensuite, sur le plan historiographique, la production coloniale a longtemps façonné les récits dominants. Même lorsque ces savoirs sont critiqués, ils restent souvent des références incontournables, faute de sources alternatives équivalentes. Cela crée une dépendance aux archives et aux discours produits dans un contexte de domination, avec toutes les limites que cela implique. Enfin, cette instrumentalisation a laissé des traces dans la représentation des sociétés anciennement colonisées, souvent perçues à travers le prisme de l’archaïsme culturel. Déconstruire ces héritages suppose un travail critique constant : relecture des sources, pluralisation des voix, valorisation des savoirs locaux et reconnaissance de leur légitimité scientifique.
Le Matin d’Algérie : Quelles leçons tirez-vous de l’Aurès ancien et contemporain pour la compréhension de la mémoire culturelle et sociale de la région ?
Dr Abdel Farid Abdesselam : L’étude de l’Aurès, tant dans sa profondeur historique que dans ses réalités contemporaines, permet de dégager plusieurs enseignements majeurs pour la compréhension de sa mémoire culturelle et sociale. À première vue, l’histoire de la région semble marquée par des ruptures successives — périodes numide, romaine puis musulmane. Toutefois, à travers les écrits de Masqueray, se révèle une continuité historique profonde, perceptible dans les structures sociales, les pratiques coutumières et les formes d’organisation collective.
La colonisation française, en détruisant le tissu social et les économies tribales, a profondément désorganisé cette société, entraînant un recul vers des modes de vie proches de ceux des sociétés dites primitives. Après l’indépendance, dans un effort d’effacement de la misère et au nom du modernisme et du progrès, les vestiges de l’ancien Aurès ont progressivement disparu, emportant avec eux une part importante de la mémoire historique et culturelle de la région. Un autre enseignement essentiel réside dans le rôle central de la mémoire orale. Face à la rareté ou au caractère biaisé des sources écrites, notamment celles produites en contexte colonial, les traditions orales de l’Aurès constituent un véritable réservoir de savoirs historiques et sociaux. Leur valeur ne réside pas seulement dans l’exactitude factuelle, mais dans ce qu’elles révèlent des représentations, des hiérarchies sociales et des mécanismes de légitimation au sein des communautés.
Enfin, l’Aurès contemporain montre que cette mémoire n’est ni figée ni purement patrimoniale. Elle demeure vivante, réinterprétée et parfois conflictuelle, notamment dans les usages politiques, culturels ou identitaires du passé. Comprendre la mémoire aurésienne suppose donc d’adopter une approche critique et plurielle, attentive à la fois aux héritages anciens, aux transformations modernes et aux enjeux actuels de reconnaissance et de transmission.
Ainsi, l’Aurès offre un terrain privilégié pour penser la mémoire comme un processus dynamique, à la croisée de l’histoire, de l’anthropologie et du présent social.
Le Matin d’Algérie : Quel public visez-vous avec cet ouvrage : chercheurs, étudiants, grand public ou tous à la fois ?
Dr Abdel Farid Abdesselam :Par ce recueil d’articles de Masqueray, je m’adresse principalement au grand public, en raison de l’approche multidisciplinaire — archéologie, géographie, ethnologie, linguistique — et de la clarté avec laquelle il présente la société aurésienne. Néanmoins, l’ouvrage constitue également un outil utile pour les étudiants et les chercheurs, en rassemblant en un seul corpus un fonds documentaire jusqu’ici dispersé.
Le Matin d’Algérie : Pour conclure, que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de L’Aurès de Masqueray et de votre démarche éditoriale ?
Dr Abdel Farid Abdesselam : Je souhaite que les lecteurs retiennent avant tout la richesse et la complexité de l’Aurès telle que l’a restituée Masqueray : une région marquée par une histoire profonde, des sociétés structurées et des traditions vivantes, souvent mal comprises ou réduites à des stéréotypes dans les discours coloniaux. Mon objectif éditorial a été de rendre cette richesse accessible en organisant les articles autour de thématiques claires et en ajoutant des annotations éclairantes, permettant de saisir les multiples dimensions — historiques, sociales, linguistiques et culturelles — de son œuvre. Au-delà de la simple présentation des textes, il s’agit de montrer comment la mémoire, la tradition et le savoir scientifique se croisent dans la région, et d’inviter le lecteur à réfléchir sur les usages passés et contemporains du savoir, ainsi que sur l’importance de préserver et de comprendre le patrimoine immatériel des sociétés aurésiennes.
Entretien réalisé par Djamal Guettala

