Il y a des souhaits tant attendus qui font peur lorsqu’on nous annonce leur réalisation imminente. Cela d’autant qu’ils créent une rupture, un bouleversement et la fin d’un passé.
On nous avait annoncé que les lycées (qui commençaient en 6ème à l’époque) allaient être mixtes. C’est étonnant que cette appréhension qui nous avait envahis alors que le rêve d’enfant existe déjà depuis l’éveil à la vie.
Cela est arrivé au milieu des années 1960, la décision était prise, il y avait une certitude que nous allions passer dans un autre monde. La peur (que nous appellerons plus tard l’appréhension lorsque le temps relativise les choses) était bizarrement dans nos pensées sans qu’il ait été la peine de l’exprimer.
Vous rendez-vous compte, avoir peur de l’arrivée des jeunes filles, avec nous, dans la même classe, nous n’aurions jamais imaginé que cela puisse se produire un jour. Nous allions nous fréquenter dans la même cour de récréation, avoir les mêmes professeurs et les mêmes défis que nous lançait la scolarité.
Cette appréhension marquait bien toute l’ambiguïté de l’époque dans laquelle nous vivions et qui faisait suite aux premières années postindépendance. Il y avait deux mondes parallèles et nous les vivions sans trop nous poser de questions. L’une des définitions de l’enfance est justement d’être le moment où on ne se pose pas de questions sur la vie. Elle se vit, elle ne se pense pas.
La plupart vivaient d’une manière tout à fait naturelle dans deux mondes parallèles qui étaient séparés d’une ligne de démarcation. L’intérieur était celui du cercle familial, des traditions et même des règles ancestrales, l’extérieur était celui de la vie insouciante de la modernité et sans barrières (ou presque). J’ai eu personnellement la chance que les deux soient à peu près identiques.
Dans le monde extérieur, nous sortions amicalement avec des filles. Nos tentatives de séduction étaient réciproques. Nous rigolions, dansions, allions au cinéma dans ce même esprit qui nous était propre, celui de la sensation d’une normalité.
Pourtant, en ce milieu des années 60’, nous allions nous rendre compte qu’il y avait un territoire qui n’était ni dans un coté ni dans l’autre, c’était un territoire que nous ne connaissions pas, la mixité à l’école (pris dans son sens générique). Voilà pourquoi cette annonce de la mixité en classe nous avait troublés car c’était nouveau alors que nous la connaissions si bien à l’extérieur pour certains et aux deux pour d’autres.
Et savez-vous par quelle procédure cela s’est passé pour moi au lycée Pasteur (suivant l’internat de bouisseville puis le précédent) ? Ce sont les élèves du lycée Pascal, un lycée de fille, qui sont venues étudier avec nous.
Un génial professeur de français nous avait expliqué, à l’annonce de la venue des élèves du lycée Pascal, ce qu’était un nom « épicène », c’est-à-dire qui se prononce et s’écrit de la même manière, avec parfois une terminaison différente, pour les garçons comme pour les filles.
Pascal était de ceux-là puisqu’il avait une dérivation féminine en Pascale nous avait-il expliqué en rajoutant « Quel extraordinaire clin d’œil à la mixité naissante ! ».
Ce jour-là il avait certainement des absents. Ils n’avaient jamais franchi la barrière et nous allions plus tard comprendre ce qu’est une terrible frustration qui mène vers la rage liberticide.
Épicène avait gagné une bataille, pas la guerre !
Boumediene Sid Lakhdar

