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Grève des transporteurs : un révélateur de la fragilité des relais de médiation institutionnelle 

Transport

La grève des transporteurs a montré la fébrilité du pouvoir.

L’agitation fébrile de l’exécutif face à la grève des transporteurs routiers en Algérie met à nu une défaillance structurelle : l’inexistence de relais de médiation crédibles. En ayant neutralisé les syndicats autonomes et les corps intermédiaires, le pouvoir a supprimé les « fusibles » nécessaires à la stabilité sociale. Ce face-à-face direct entre le sommet et la base transforme désormais chaque conflit sectoriel en une menace pour l’ordre public, forçant les autorités à alterner entre mesures d’apaisement d’urgence et durcissement sécuritaire pour compenser l’absence de dialogue institutionnel.

Dans la foulée de la grève des professionnels du transport routier, les autorités algériennes ont enclenché une séquence politique et médiatique inhabituelle par son intensité. Déclarations officielles, interventions en chaîne de responsables gouvernementaux et signaux adressés à différents corps sociaux se sont succédé dans un laps de temps réduit, traduisant une volonté manifeste de circonscrire une contestation perçue comme potentiellement extensible.

Au-delà de son caractère sectoriel, la grève a été traitée par le pouvoir comme un symptôme plus large : celui d’une fragilité sociale persistante, susceptible de se transformer en dynamique transversale. L’enjeu n’était pas tant la revendication elle-même que le risque de jonction entre différents foyers de mécontentement, dans un contexte marqué par l’érosion du pouvoir d’achat, les tensions sur les prix et un climat de défiance durable. Dans cette lecture sécuritaire de la conflictualité sociale, tout mouvement revendicatif, qu’il soit de nature sociale ou politique, tend à être assimilé à une tentative de déstabilisation du pays et à une menace directe contre l’ordre public.

C’est dans ce cadre qu’intervient l’annonce de l’importation d’un million de moutons en prévision de l’Aïd El-Adha. Présentée officiellement comme une mesure destinée à réguler les prix et à soulager les ménages, cette décision, qui était déjà dans l’air depuis la fin de l’été dernier, dépasse toutefois le strict registre économique. Elle s’inscrit dans une grammaire politique bien rodée, où la réponse sociale ponctuelle sert aussi de mécanisme de désamorçage symbolique.

Sans être explicitement formulée comme telle, la mesure agit comme un levier politique implicite. Elle vise à produire un effet d’apaisement immédiat, en ciblant un moment à forte charge sociale, culturelle et émotionnelle. Le message sous-jacent est clair : l’État demeure capable d’intervenir, de pourvoir et de prévenir une frustration collective susceptible de se transformer en colère ouverte.

Parallèlement à ce registre de l’apaisement matériel, une autre logique est à l’œuvre. Dans le discours officiel et médiatique, la « main de l’étranger » est régulièrement invoquée pour neutraliser, discréditer et délégitimer la contestation, en amont même de son émergence. Une stratégie de containment est ainsi déployée à travers les médias, visant à encadrer, disqualifier et délégitimer toute expression revendicative perçue comme déviante ou potentiellement subversive.

Cette stratégie s’étend également à l’espace numérique. Les réseaux sociaux font l’objet d’une surveillance accrue, présentée comme nécessaire à la préservation de l’ordre public. Dans ce sillage, l’organe national de prévention et de lutte contre les infractions liées aux technologies de l’information et de la communication a fait état du recensement d’une trentaine de publications qualifiées de subversives, émanant de comptes sur les réseaux sociaux attribués à des personnes résidant notamment en France, au Maroc, au Canada et en Grande-Bretagne.

Cette combinaison de gestes d’apaisement économique et de durcissement discursif révèle un paradoxe. Malgré un arsenal répressif conséquent, un contrôle étendu de l’espace médiatique et une architecture institutionnelle verrouillée, le pouvoir a réagi comme s’il se sentait menacé dans ses fondements. Cette vulnérabilité est accentuée par la neutralisation systématique des syndicats autonomes et des espaces de représentation authentiques. En l’absence de ces médiateurs crédibles, l’exécutif se prive de « fusibles » sociaux : le choc devient direct entre la base et le sommet, transformant la moindre revendication en un face-à-face périlleux. La rapidité de la réponse, l’accumulation des signaux d’apaisement et le recours à des solutions conjoncturelles témoignent ainsi moins d’une position de force que d’une inquiétude latente face à l’imprévisibilité du corps social. 

L’épisode met ainsi en lumière une fragilité structurelle : celle d’un système qui, faute de canaux de médiation durables et crédibles, joue sur  la disqualification systématique de la contestation. 

À court terme, cette approche peut produire l’effet escompté et contenir la contestation. Mais elle laisse entière la question de fond : celle d’un modèle de gouvernance qui, pour préserver la stabilité, privilégie le soupçon et l’apaisement ponctuel au traitement structurel des causes profondes du malaise social.

La rédaction

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