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Idir, 3 ans déjà ! Les débuts du groupe Igoudar (*)

Idir

Un jour, les membres du futur groupe Igudar dont j’étais, alors élèves au lycée de Larbaâ Nath Irathen, sommes allés voir Idir pour lui faire part de notre projet (celui de créer un groupe musical) et lui faire écouter notre première chanson dont le titre était : « it’s two to two » (en français « il est 2h moins 2’ »). Cette rencontre se déroula chez l’un des membres du groupe (Kaci) qui disposait alors d’une petite piaule à l’écart de la maison familiale, au centre du village.

Comme toujours, avenant et bienveillant, Idir nous écouta avec intérêt. Il nous complimenta même disant que « la composition était de belle facture, mais… » et ce « mais » ne tarda pas à prendre tout son sens. Il continua, fidèle à lui-même, avec une petite pointe d’ironie et pince-sans-rire comme à son habitude :  » I tin nnagh wara ts yecnun », (textuellement : …et dans notre langue, qui va chanter ?). Il nous indiquait ainsi son attachement à notre langue et à notre culture maternelle et le besoin impérieux de les faire vivre.

La soirée suivit cependant son bonhomme de chemin et nous échangeâmes longuement sur sa façon de voir évoluer la chanson kabyle et la place qu’elle devait tenir dans le courant moderniste qui commençait à poindre et dont ses premiers titres étaient les fers de lances. Bien sûr, les échanges verbaux étaient entrecoupés de délicieux intermèdes musicaux dont lui seul avait le secret. Nous étions émus de le voir redonner vie à des comptines banales de notre folklore en les habillant d’accords fascinants et de sonorités nouvelles, le tout porté par une voix envoutante.

Avant de prendre congé de notre assemblée, tard dans la nuit, il nous gratifia d’un superbe morceau de sa propre composition en arpège. C’était la première fois que nous découvrions cette façon de pincer les cordes. Nous étions ébahis et Brahim Izri n’était pas le dernier à admirer et à déchiffrer le moindre mouvement des doigts de l’artiste sur le manche de la guitare tant et si bien qu’une fois que celui-ci parti, Brahim se mit martel en tête pour reproduire le morceau jusqu’à le rejouer à la perfection.

Alors que nous le raccompagnions vers la sortie du village, il se tourna vers moi pour me demander quel était mon rôle dans ce groupe ? Bien sûr, très observateur, il avait bien vu qu’il y avait deux guitaristes (Brahim et Bouhou), un percussionniste (Kaci) et une voix (Berrahma). Bien entendu, je n’avais pas de rôle dans la distribution artistique. Je lui répondis que j’étais le dirigeant du groupe, comme on peut l’être dans un club sportif. « Ah, très bien dit-il ! Dans le milieu artistique cela s’appelle un imprésario ». Ni les uns ni les autres  ne connaissions ce terme mais pour ma part j’étais le loin de me douter qu’il m’avait affublé là d’un titre qui allait me suivre pendant des décennies.

Quelques semaines plus tard, nous nous revîmes avec Idir pour lui présenter nos premières chansons en moderne kabyle. Il les trouva tout à fait dans l’esprit de ce qu’il nous avait indiqué tant et si bien que très peu de temps après il nous fit une place dans le premier 33 tours des ‘’maquisards de la chanson’’ (dixit Kateb Yacine) intitulé « Tachemlit ». Dans cette réalisation collective, nous partagions ainsi une place de choix avec Idir lui-même, Ferhat (Imazighen Imoula), Issulas, Sid-Ali Naït Kaci, Medjahed Hamid et d’autres, sous la direction artistique de Méziane Rachid.

La chanson retenue pour notre groupe était « aarous vu vernous » (L’escargot dans sa coquille). Un peu une fable imagée du genre de celles de « La Fontaine »  mais avec un caractère très engagé.

Dans la foulée de cette œuvre artistique encore plébiscitée de nos jours, il nous emmena en tournée à travers les villes et villages de Kabylie (Bouira, Boghni, Bougie, Akbou, Draa-el-Mizan, …) pour finir en apothéose à la salle Atlas à Alger et dans la salle de la Coupole du stade du 5 juillet. Dans cette dernière, nous vécûmes deux soirées mémorables devant un parterre de 8000 spectateurs à chaque représentation, à guichets fermés. Il est certain que notre groupe ne pouvait rêver de meilleurs débuts.

Nous fûmes dès lors pris dans un tourbillon ascensionnel et les choses se sont accélérées. Ainsi, à la même époque et immergés dans ce « bouillon culturel », nous eûmes la chance de croiser la route de Madjid Bali, homme de culture, ami et compagnon de route de Idir dès ses débuts. Ce dernier nous offrit notre premier passage sur les ondes de la « Chaine 2 » dans son émission « Les cinq embûches » (Khamsa Wuguren). Cette radio était alors exclusivement d’expression kabyle, dirigée par l’immense Cherif Kheddam dont l’apport pour la chanson kabyle en général et l’émergence du genre moderniste n’est plus à prouver. Ce fût, là encore un tremplin de taille pour un groupe de jeunes lycéens épris de leur appartenance identitaire et qui n’en demandait pas tant.

Cette belle épopée s’est poursuivie en France pour certains d’entre nous car, en s’y exilant à la fin des années 70, Idir a emmené avec lui pour former son groupe, Brahim Izri (groupe Igudar) et Tarik Aït-Hamou (groupe Issulas) auxquels se sont joints Hachemi Belali le bassiste et Arezki Baroudi le batteur tous deux venant du groupe « Les Alger’s ». Ce fut là le premier groupe de Idir et à eux cinq ils ont fait faire à la chanson moderne kabyle le tour de la planète pendant des décennies.

Pour ma part j’ai vécu cette période comme un rêve éveillé. Si je devais avoir un regret, et je n’en aurais  qu’un seul, c’est le fait qu’i n’ait  jamais osé reprendre un de nos titres, sans doute le plus sentimental et qu’il appréciait particulièrement « Agwni n tayri » (le pré de l’amour). Et pourtant, j’ai su qu’il aimait bien la chanter en privé, notamment dans les loges avant un spectacle. Pour tout dire, il l’interprétait à la perfection comme toutes les œuvres qu’il habillait (et habitait) à sa façon. Cette chanson était d’ailleurs ciselée pour la douceur de sa voix comme le sont les bijoux kabyles des artisans d’At-yani, son fief natal.

Voilà, ce petit témoignage illustre si besoin est la relation toujours singulière mais bienveillante que Idir cultivait envers ses pairs dès lors que la culture kabyle était l’enjeu central.

M. Cherfi

(*) Ce témoignage est paru dans l’ouvrage « Idir ou l’identité plurielle» d’Arezki Khouas qui vient de paraître aux éditions Identité (2023)

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