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« Idir ou l’identité au pluriel » d’Arezki Khouas : un chant d’argile et d’univers

L’ouvrage d’Arezki Khouas, « Idir ou l’identité au pluriel. De la Kabylie à l’Universalité », se dresse comme un hommage essentiel à la figure de Hamid Cheriet, dit Idir. Bien plus qu’une simple biographie, ce texte est une analyse profonde du rôle de l’artiste en tant qu’ambassadeur culturel et porte-voix des revendications identitaires algériennes.

En retraçant son parcours depuis ses racines kabyles jusqu’à sa reconnaissance mondiale, l’auteur met en lumière la contribution majeure d’Idir : avoir su marier l’ancrage dans la culture berbère avec un message de tolérance et d’universalité. Le livre décrypte comment l’œuvre d’Idir, porteuse de sagesse et de révolte, est devenue un symbole du « vivre-ensemble » et un pont entre les générations et les cultures, forgeant un héritage dont l’impact dépasse largement le cadre de la musique.

L’ouvrage d’Arezki Khouas, « Idir ou l’identité au pluriel. De la Kabylie à l’Universalité », se positionne comme une œuvre de mémoire et d’exégèse essentielle. Il ne se contente pas de retracer le parcours de l’artiste Hamid Cheriet, connu sous le nom d’Idir, mais propose une véritable analyse thématique de son œuvre et de sa vie. Le cœur de l’étude réside dans la double casquette d’Idir : celle d’un ambassadeur de la culture algérienne dans toute sa richesse et celle d’un acteur clé dans la problématique de l’identité plurielle.

Face à des décennies de tentatives pour imposer une identité monolithique (souvent arabophone et centralisée), Idir a incarné la résistance culturelle et la revendication amazighe. Son art, en diffusant la langue et les traditions kabyles à l’échelle mondiale, a démontré que l’identité algérienne est intrinsèquement composée de multiples facettes. 

Cette approche thématique confère à l’ouvrage sa dimension d’exégèse, cherchant à décrypter la philosophie de l’artiste et son rapport fondamental à l’identité. Idir est donc bien plus qu’un simple musicien ; il est célébré comme le héraut qui a transporté la culture Amazigh sur la scène internationale, offrant une image de l’Algérie diversifiée et complexe. Son rôle en tant qu’acteur de l’identité plurielle est fondamental, son combat, mené par l’art, ayant consisté à affirmer qu’on peut être profondément Kabyle et totalement Algérien, tout en étant ouvert à l’universalité, transformant ainsi une revendication en un débat national sur la nature même de la citoyenneté. L’analyse de Khouas érige Idir en un symbole de la résistance culturelle douce, dont la vie et l’œuvre offrent une clé de lecture indispensable pour comprendre les tensions identitaires et la quête de reconnaissance dans l’Algérie contemporaine. 

L’auteur souligne d’emblée qu’Idir était un artiste qui portait en lui la complexité et la diversité de son pays. Son analyse se focalise sur la manière dont Idir a affronté le pouvoir uniformisateur en Algérie. Le passage analysé met en lumière la dimension de résistance culturelle qui définit l’œuvre d’Idir face aux politiques étatiques d’uniformisation. Pendant des décennies, le pouvoir algérien a souvent favorisé un modèle identitaire monolithique, centré sur la langue arabe et une lecture centralisée de l’histoire, reléguant de fait la culture amazighe (berbère) et sa langue, le tamazight, au statut de folklore ou de particularisme régional, sinon marginalisé.

Face à cette tentative d’imposer une identité unique, Idir a incarné une revendication amazighe puissante mais non-violente. Son art, porté par des mélodies douces et une poésie profonde, est devenu un acte de sauvegarde linguistique et culturelle. En choisissant de chanter et de s’exprimer dans sa langue maternelle, le kabyle, il a conféré à cette langue une légitimité mondiale, la sortant de l’espace domestique et régional pour la projeter sur la scène internationale. Cette diffusion à l’échelle mondiale a eu un effet miroir crucial : elle a démontré de manière irréfutable que l’identité algérienne est intrinsèquement composée de multiples facettes, que sa richesse réside dans sa pluralité et non dans son homogénéité forcée.

Idir, Hamid Cheriet, est né à Ath Yenni en Grande Kabylie, une région symbolique connue pour son artisanat et son histoire. Être « profondément ancré dans sa kabylité et son algérianité » signifie qu’il puisait son inspiration, sa langue, ses rythmes et sa philosophie directement dans le terreau de sa région. Cette assise identitaire n’était pas un simple héritage, mais le fondement de son expression artistique et le moteur de son engagement.

Cependant, comme le souligne KHOUAS, cette base solide n’a jamais été perçue ou vécue comme un repli ou un particularisme excluant. Au contraire, elle a servi de point de départ à son universalité. Idir a utilisé sa culture spécifique, la langue kabyle et les mélodies traditionnelles, non pas pour s’enfermer, mais pour ouvrir une fenêtre sur le monde. L’ouvrage explique avec justesse comment Idir a réussi à transcender son héritage local pour atteindre une résonance mondiale. La clé de cette transcendance réside dans la nature des thèmes qu’il véhiculait.

Sa musique, bien que richement ornementée de poésie locale et de sonorités traditionnelles, traitait de sujets qui touchent l’humanité entière : la tolérance, l’humanité, l’amour et la sagesse. Ces valeurs fondamentales, traduites en kabyle, ont trouvé un écho puissant chez des auditeurs de toutes nationalités et cultures. En chantant les préoccupations de son village et de son peuple, il touchait les préoccupations universelles de l’existence humaine : la quête de sens, le respect de l’autre, la beauté de la nature et le chagrin de l’exil. Ce faisant, il a prouvé que plus l’expression artistique est fidèle à ses racines, plus son message a la capacité de voyager et d’être compris par le plus grand nombre, faisant de lui un véritable pont culturel.

Le livre s’appuie sur des preuves concrètes, notamment les collaborations présentes dans ses albums emblématiques tels qu' »Identités » et « La France des couleurs ».

Ces albums ne sont pas de simples recueils de chansons ; ils sont de véritables manifestes d’ouverture. En collaborant avec des artistes d’horizons variés, français, breton, corse, africain, et bien d’autres, Idir a démontré que le dialogue interculturel n’était pas une menace pour ses racines, mais au contraire, une source d’enrichissement. L’analyse insiste sur le fait que cette pluralité n’a jamais été synonyme de dilution de ses racines kabyles, mais une affirmation de la tolérance. Il a utilisé la force de son identité ancrée pour tendre la main, prouvant qu’il est possible d’être fier de ses origines tout en étant profondément ouvert au monde.

Pour Idir, cette vision se résumait à l’idée d’être « Algérien à part entière ». Cette formule, centrale dans la pensée de l’artiste, implique l’acceptation inconditionnelle de toutes les composantes de l’Algérie, en particulier la composante berbère souvent mise de côté. C’est en embrassant cette vérité identitaire complexe qu’il a permis à son message de s’adresser au-delà des frontières et des appartenances ethniques. Son discours, partant du local pour atteindre l’universel, a résonné auprès de tous ceux qui luttent pour la reconnaissance de leur identité dans un monde globalisé.

En ce sens, l’artiste est un pionnier de la pensée décentralisée et inclusive. Sa démarche a anticipé les débats contemporains sur la diversité et l’interculturalité, prouvant qu’une identité forte est celle qui s’ouvre sans crainte, utilisant l’art comme l’outil le plus efficace pour l’inclusion et le dialogue pacifique entre les cultures.

L’apport majeur d’Idir, tel que décortiqué dans l’ouvrage de KHOUAS, se situe au carrefour de l’art, de l’engagement social et de l’identité. Il ne s’est pas contenté d’être un chanteur populaire ; il est devenu le porte-parole symbolique d’une double aspiration.

D’une part, Idir a canalisé la complainte et la révolte de la communauté berbère, qui se sentait marginalisée et niée dans son identité par le discours officiel. Ses chansons ont donné une voix mélodieuse et poétique aux frustrations historiques et aux revendications culturelles de son peuple. Elles ont transformé la douleur de la non-reconnaissance en un cri artistique audible. D’autre part, son message, bien que localement enraciné, a su capter les espoirs du peuple algérien pour une vie meilleure, au-delà des clivages ethniques. La quête de justice, de dignité et de paix qui traversait son œuvre a résonné auprès de l’ensemble de la jeunesse et des citoyens algériens.

Cette fonction de porte-parole a été rendue possible par la puissance de diffusion de son œuvre. Son art a permis la diffusion de la langue et de la culture kabyles aux quatre coins du monde. En chantant dans sa langue, Idir a fait résonner la prosodie de cette langue au-delà des frontières, lui conférant une visibilité et une légitimité internationales inédites. C’était un acte de résistance et de préservation culturelle, sa conviction profonde étant la défense et la sauvegarde de sa culture, de sa langue et de son identité.

Crucialement, Idir a mené ce combat en s’inscrivant dans une lignée de tolérance et de respect des différences. Il a toujours rejeté l’enfermement identitaire, se définissant comme un fier défenseur de l’identité berbère, mais jamais au détriment de l’unité nationale ou du dialogue avec les autres cultures. Sa formule emblématique résume parfaitement cette position équilibrée : être un « Algérien à part entière et non un Algérien entièrement à part ». Cela signifiait revendiquer sa place complète et légitime au sein de la nation, sans accepter d’être traité comme une entité secondaire ou séparée. C’est cet équilibre entre l’affirmation de soi et l’ouverture aux autres qui fait de son apport un héritage essentiel pour la compréhension de l’Algérie plurielle.

Le livre met en évidence l’impact sociétal et culturel durable d’Idir, qui s’est manifesté par sa puissante capacité à fédérer au-delà des divisions. Son œuvre est la preuve vivante que l’ancrage identitaire peut être le tremplin d’une profonde ouverture aux autres.

Cette ambition est particulièrement visible dans deux de ses albums majeurs : « Identités » et « La France des couleurs ». Ces disques ne sont pas de simples productions musicales ; ils sont des déclarations politiques et humanistes. Ils illustrent concrètement sa volonté de partager sa culture en invitant des artistes aux horizons multiples à chanter avec lui, rompant ainsi les barrières linguistiques et ethniques. En se faisant le chantre de l’ouverture et du « vivre-ensemble », Idir a créé des ponts inédits. 

L’album « Identités » (1999) a été une plateforme pour le dialogue interculturel, réunissant des voix aussi diverses que Manu Chao, Zebda, Thierry Titi Robin, Maxime Le Forestier/ Brahim Izri, Geoffrey Oryema, l’Orchestre national de Barbès.

L’album « La France des couleurs » (2007) est un album majeur dans la carrière d’Idir. Il ne s’agit pas seulement d’un recueil de chansons, mais d’une véritable déclaration politique et humaniste sur la diversité et l’identité en France, analysé dans l’ouvrage d’Arezki KHOUAS comme un pont jeté entre la France et l’Algérie. L’idée centrale de cet album était de célébrer la mosaïque culturelle et ethnique de la France. Idir a souhaité démontrer que cette diversité est une richesse et un « acquis irréversible », un message qui faisait écho à son propre combat pour la reconnaissance de la pluralité de l’identité algérienne. Idir a réuni un plateau d’artistes français et internationaux très divers, symbolisant le multiculturalisme qu’il défendait, Zaho, Xmo Puccino, Kore & Bellek, Grand Corps Malade, Daniel, Manu & Guizmo, Kenza Farah, Akhenaton, Tiken Jah Fakoly, Sniper & Rim’k, Disiz La Peste, Sinik, Wallen, Noa, Nâdiya, Féfé (Saïan Supa Crew), & Leeroy. 

« Ici est ailleurs » (2017) est l’un des albums les plus significatifs de sa fin de carrière. Il est l’aboutissement de son message d’universalité et de dialogue, en témoignant de sa capacité à fédérer des artistes majeurs de la scène française et internationale. 

L’album est célèbre pour son prestigieux casting, reflétant l’immense respect et l’amitié qu’Idir inspirait dans le monde de la chanson française. Il a réussi à réunir plusieurs figures emblématiques autour de son projet, Charles Aznavour,

Francis Cabrel, Patrick Bruel, Grand Corps Malade, Gérard Lenorman, Bernard Lavilliers, Henri Salvador, Tanina, Tryo, Maxime Le Forestier.

L’ouvrage d’Arezki Khouas souligne que, par sa musique, Idir a établi un parallèle fort entre la France et l’Algérie. En abordant la diversité en France, il a affirmé que l’existence de cette mosaïque culturelle et ethnique était un acquis irréversible, un enrichissement mutuel. Il a ainsi tendu un miroir à la richesse ethnique et culturelle de l’Algérie elle-même. Son message sous-entendait que si la France peut embrasser sa diversité, l’Algérie doit également reconnaître et célébrer toutes ses composantes, y compris l’Amazighité.

Au-delà de ces messages politiques, la nature même de son œuvre, empreinte d’humilité, d’humanité, de sagesse et de sérénité, lui a permis de transcender les querelles générationnelles. Sa musique, douce et profonde, est devenue un véritable lien entre les générations, transmettant des valeurs essentielles et le souvenir d’une histoire commune, tout en offrant une mélodie apaisante face aux tumultes du monde moderne.

L’ouvrage d’Arezki KHOUAS cristallise le statut d’Idir, non seulement comme un artiste majeur, mais comme un symbole et un modèle dont la résonance perdure bien au-delà de sa carrière. Sa disparition en 2020 a provoqué une vive émotion mondiale, prouvant que son message avait traversé les frontières et les cultures, transformant la peine en reconnaissance universelle.

Idir incarnait un équilibre essentiel : un attachement inébranlable à ses racines, sa kabylité profonde, doublé d’un ardent défenseur de la tolérance et du respect de la diversité. Il a démontré que l’affirmation identitaire la plus forte n’est pas celle qui s’isole, mais celle qui s’ouvre. Son œuvre est ainsi présentée comme la matérialisation d’un combat teinté de révolte et d’espoir. La révolte était dirigée contre les forces d’uniformisation et de négation culturelle ; l’espoir portait sur la vision d’une Algérie enfin réconciliée avec son identité et son histoire, capable de se revendiquer fière de sa diversité, et de s’établir comme une terre de justice et de tolérance.

L’analyse érige Idir en une figure de la résistance douce et poétique, une opposition pacifique, menée par l’art et non la violence, par la douceur mélodique et non le fracas des discours. KHOUAS inscrit Idir dans la continuité historique en le désignant comme l’héritier de Jugurtha et de « Vava Inouva », soulignant sa constance remarquable dans son verbe et sa tolérance, faisant de lui une figure morale et artistique dont l’influence est impérissable.

Brahim Saci

 Arezki Khouas, Idir ou l’identité au pluriel, Éditions Identité
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