4 décembre 2022
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La logique des gestionnaires du retard

REGARD

La logique des gestionnaires du retard

Le régime en guerre contre une partie du peuple algérien.

Dans l’un de ses écrits, le sociologue Pierre Bourdieu a parlé de « gestionnaires de l’inertie » ou de « gestionnaires du retard ».

Gérer le retard, cela veut dire accepter de gérer aussi ses conséquences, sans exprimer la moindre manifestation de colère. C’est « être cool » avec le fait que rien n’avance au point d’en être expert, oui « expert », mais dans les affaires de rien du tout, comme le dit bien un vieux-sage de mon village.

En Algérie, ces gestionnaires du grand retard, parce que c’est de cela dont il s’agit en effet, sont nombreux. Du sommet de la pyramide jusqu’à sa base, on en trouve beaucoup qui pérorent matin et soir la même chanson « réforme » pour expliquer sous forme d’euphémisme, ce penchant maladif de tout le pays à « digérer son retard ». Gérer, c’est aussi digérer. Oui, croyez-moi, c’est pas faux : c’est un pléonasme! Dans le Petit Larousse, on trouve d’ailleurs trois sens au mot « digérer ».

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D’abord digérer c’est transformer de la nourriture, des aliments dans les voies digestives, les assimiler normalement. Le second sens, c’est assimiler des connaissances, les intérioriser par un effort personnel. Le troisième sens plutôt familier, c’est supporter, endurer, avaler quelque chose, s’y résigner. On serait plutôt tenté de prendre le troisième sens : « se résigner ». Mais pourquoi ? Tout simplement, parce que la résignation étant la voie idéale pour des élites rentières comme les nôtres, pour accepter d’être en éternel retard. Notre retard devient ainsi une sorte d’institution avec ses codes, ses slogans, son rituel, son lexique et sa rhétorique, imposant sa logique à toute la communauté des citoyens.

Tout le monde a pris, chez nous, cette fâcheuse habitude de n’intervenir qu’après la catastrophe, à l’instar de la police des films hollywoodiens. Et quand la catastrophe arrive, il va falloir gérer ses conséquences, c’est un sacré boulot! Passer tout son temps à digérer les conséquences de ses fautes, sans avoir à les assumer, ni encore moins à chercher leurs causes.

Dans notre logiciel collectif, on ne cherche pas les causes de nos malheurs, mais seulement les conséquences de ces causes-là. Notre drame est dramatique tout court.  Et quand quelqu’un ose dire : « non, ce n’est pas comme ça! », on lui case, tout de suite, une place dans les geôles d’El-Harrach.

On le taxe même de « terroriste », de « voyou », de « criminel », dont les actes sont passibles de lourdes peines. Les lourdes peines, excusez du peu, cela ne veut pratiquement rien dire quand elles accablent des innocents, des gens libres d’esprit, des militants, des journalistes, des intellectuels, bref, les lumières de la nation. La régression, c’est le credo des « gestionnaires du retard », du grand retard, et gare à ceux qui s’avisent à leur dire le contraire. 

Auteur
Kamal Guerroua

 




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