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«La Musique des roses » de Françoise Urban-Menninger

Françoise Urban Menninger 

Françoise Urban-Menninger. Crédit photo : DR

Paru aux éditions EDBH, La Musique des roses de Françoise Urban-Menninger est un recueil où la rose devient à la fois mémoire, musique et langage. À travers une poésie résolument lyrique, nourrie de filiations littéraires et d’une profonde méditation sur le deuil, l’autrice compose une roseraie intime et universelle, où le poème se fait lieu de survivance, de transmission et de consolation.

Ce livre s’inscrit avec une grande cohérence dans le parcours d’une poète qui, depuis plusieurs années, construit une œuvre patiente et profondément habitée par le lyrisme. D’un recueil à l’autre, Françoise Urban-Menninger creuse les mêmes terres essentielles : la mémoire personnelle et collective, la présence des disparus, l’enfance comme socle sensible de l’écriture, et surtout la musique du vers, conçue comme respiration intime du poème. Chez elle, le rythme n’est jamais un simple ornement formel ; il est ce qui permet à l’émotion de se déposer, de circuler, de ne pas se figer dans l’effusion. La poésie devient ainsi un lieu de modulation, de retenue et d’écoute, où chaque mot cherche sa justesse sonore autant que son poids affectif.

Françoise Urban-Menninger appartient à cette lignée d’écrivains pour qui la poésie ne procède ni de la rupture spectaculaire ni de la provocation formelle. Elle ne cherche pas à déconstruire l’héritage poétique, mais à l’habiter, à l’interroger de l’intérieur, en prolongeant des gestes anciens avec une sensibilité contemporaine. Son travail relève d’un approfondissement patient d’un noyau intime et symbolique, repris, déplacé, enrichi au fil des livres. Cette fidélité n’est jamais répétition : elle est variation, reprise musicale, exploration progressive d’un même motif sous des lumières changeantes.

Son écriture est traversée par un dialogue constant avec la littérature, qui ne s’affiche ni comme érudition ni comme hommage figé, mais comme une conversation vivante avec les poètes et écrivains qui l’ont précédée. Les références littéraires, artistiques et spirituelles qui nourrissent son œuvre agissent comme des présences tutélaires, des voix amies qui accompagnent la sienne sans jamais l’éclipser. Elles confèrent à sa poésie une profondeur temporelle, une conscience aiguë de la filiation, tout en laissant pleinement place à l’expérience personnelle.

Ce qui caractérise enfin l’écriture de Françoise Urban-Menninger, c’est une fidélité revendiquée à la beauté, entendue non comme embellissement décoratif, mais comme exigence de justesse. La lenteur qu’elle cultive n’est pas retrait du monde, mais attention portée à ce qui se dérobe : les gestes infimes, les réminiscences, les silences. Quant à l’émotion, toujours présente, elle est tenue, travaillée, jamais abandonnée à l’excès. Cette rigueur d’écriture confère à son œuvre une force pérenne, qui émeut avec délicatesse et transforme le vécu personnel en une émotion accessible à tous.

Dans La Musique des roses, la rose s’impose comme bien davantage qu’un motif poétique récurrent ou un symbole décoratif. Elle devient le véritable centre de gravité du livre, une figure englobante, presque totalisante, autour de laquelle se déploient les grandes tensions existentielles du recueil. La rose accueille en elle le souvenir et le deuil, l’amour et la perte, la présence et l’absence, mais aussi la langue et le temps, comme si toutes ces dimensions trouvaient dans la fleur leur forme la plus juste et la plus sensible. Elle est à la fois objet regardé, mémoire incarnée, et médiatrice entre le visible et l’invisible.

Dès les premiers poèmes, la rose est investie d’une puissance singulière : elle est dotée d’une voix, ou plutôt d’une musicalité silencieuse, qui lui permet d’« interpréter la musique du monde ». Cette personnification ne relève pas d’un simple procédé lyrique ; elle engage une conception profonde de la poésie comme écoute. La rose, chez Françoise Urban-Menninger, ne parle pas au sens ordinaire : elle vocalise sans bruit, elle chante dans le silence, et c’est à l’âme, plus qu’à l’oreille, qu’elle s’adresse. Elle devient une cantatrice muette, une diva végétale dont le chant traverse le temps et les existences humaines.

Cette métaphore musicale irrigue l’ensemble du recueil et en structure l’imaginaire. Le poème est pensé comme un archet, tenu avec retenue et précision, tandis que la rose devient instrument, caisse de résonance où vibrent les émotions les plus intimes. La poésie se transforme alors en partition, non écrite d’avance, mais rejouée à chaque lecture, où se succèdent les grandes scènes de l’existence humaine. La naissance, l’amour, la mémoire de l’enfance, la marche nuptiale, l’oraison funèbre et la confrontation à la mort trouvent leur place dans cette composition, comme autant de mouvements d’une même œuvre musicale.

La musicalité du recueil ne se limite pas à cette dimension métaphorique ; elle est profondément inscrite dans la matière même du texte. Françoise Urban-Menninger privilégie des vers courts, souvent scandés, qui favorisent la respiration et la reprise. Les répétitions, loin d’être redondantes, jouent le rôle de motifs mélodiques, de refrains qui reviennent, se déplacent, se modulent. Les rimes, discrètes mais présentes, les assonances et les échos sonores tissent une trame rythmique continue, donnant au poème une fluidité presque hypnotique.

Cette écriture musicale confère au recueil une cadence proche de la cantilène, du chant ancien ou de la prière murmurée. Le poème avance par balancement, par ressassement fécond, comme si la langue cherchait moins à dire qu’à accompagner, à envelopper l’expérience humaine dans une forme sonore capable d’en atténuer la violence. Dans cette lente et obstinée musique des roses, la poésie devient un espace de recueillement, où le lecteur est invité non à comprendre, mais à écouter, à se laisser traverser par un chant qui épouse les battements mêmes du cœur et du temps.

La rose est aussi une figure de la mémoire. Elle convoque l’enfance, les gestes maternels, les chansons anciennes, les jardins réels et intérieurs. La présence de la mère traverse le livre avec une intensité particulière. Tantôt explicitement évoquée, tantôt incarnée dans une rose blanche ou carmin, elle devient l’un des visages essentiels du recueil. Le jardin, lieu d’apprentissage et de bonheur, se transforme en espace de survivance poétique où la mère continue de vivre à travers les mots, les parfums et les images. Le poème ne cherche pas à effacer la douleur du deuil, mais à lui offrir une forme, une musique, un lieu où elle peut se déposer sans se figer.

Tout au long du livre, Françoise Urban-Menninger entretient un dialogue constant avec les poètes et écrivains qui l’ont précédée. Oscar Wilde, Aragon, Verlaine, Emily Dickinson, Rilke, Virginia Woolf, Katherine Mansfield, Clarice Lispector, Paul Celan, Mahmoud Darwich, Colette ou encore Proust apparaissent comme autant de voix amies, réunies dans une vaste roseraie littéraire. Ces références ne relèvent jamais de l’érudition gratuite. Elles sont intégrées au tissu du poème comme des résonances naturelles, montrant que la rose est un langage commun aux écrivains de tous les temps, un symbole partagé où s’articulent beauté, désir, souffrance et finitude.

L’un des apports majeurs de La Musique des roses réside dans son affirmation sans détour du lyrisme. À rebours de certaines tendances contemporaines marquées par la fragmentation ou l’ironie, Françoise Urban-Menninger assume une poésie de l’émotion, de la continuité et de la transmission. Elle redonne à la rose, figure parfois jugée usée, une force neuve en la travaillant patiemment sous toutes ses facettes : rose mystique, rose charnelle, rose mortuaire, rose d’enfance, rose du poème lui-même. La mort, omniprésente, n’est jamais brutale ; elle est lente, parfumée, presque douce, comme une rose qui se fane tout en donnant encore.

Ce choix esthétique et éthique a des répercussions sensibles. L’impact de La Musique des roses se mesure moins en termes de visibilité médiatique immédiate que par la profondeur de sa réception. Le recueil trouve une résonance particulière auprès de lecteurs attachés à la musicalité du vers, à une poésie capable de relier l’intime à l’universel, et de proposer une forme de consolation sans renoncer à la lucidité. Pour beaucoup, il devient un livre-compagnon, que l’on garde à portée de main, que l’on rouvre au hasard, et auquel on revient dans des moments de fragilité ou de recueillement.

Dans les milieux poétiques spécialisés, le livre s’est imposé comme une prise de position claire en faveur d’un lyrisme contemporain assumé. Il nourrit des échanges autour de la place de la musique, du symbole et de l’émotion dans la poésie d’aujourd’hui, et rappelle que ces dimensions ne sont ni archaïques ni incompatibles avec une exigence formelle élevée. Lors de lectures publiques, de rencontres littéraires ou d’ateliers d’écriture, La Musique des roses se distingue par sa capacité à toucher un public intergénérationnel, sensible à la fois à la beauté de la langue et à la densité des thèmes abordés.

Son influence, discrète mais réelle, se manifeste également auprès de jeunes poètes, d’auteurs en devenir et de participants d’ateliers d’écriture, qui reconnaissent dans La Musique des roses une proposition poétique à la fois exigeante et libératrice. Le recueil agit pour eux comme une autorisation implicite : celle de réinvestir pleinement la musicalité du vers, non comme un effet de style, mais comme une nécessité organique de l’écriture. Il invite à écouter le poème avant de le conceptualiser, à accorder une place centrale au rythme, à la respiration et aux reprises, dans un contexte où la poésie contemporaine privilégie parfois l’ellipse sèche ou la fragmentation.

Cette influence se traduit aussi par une réhabilitation assumée de la lenteur. Le livre encourage une temporalité de l’écriture et de la lecture qui va à rebours de l’immédiateté et de la performance. Il propose un rapport au poème fondé sur l’attention, la patience et la maturation, où les images se déploient progressivement, par strates, et où le sens n’est jamais livré d’emblée. Pour de nombreux jeunes auteurs, cette lenteur apparaît comme une forme de résistance poétique, un espace de liberté face aux injonctions de nouveauté permanente.

Le travail du symbole constitue un autre point d’ancrage de cette influence. À travers la rose, figure mille fois reprise dans l’histoire de la poésie, Françoise Urban-Menninger montre qu’un symbole n’est jamais épuisé à condition d’être investi avec sincérité et profondeur. Le recueil incite ainsi à abandonner la distance ironique ou le détournement systématique, pour renouer avec une approche incarnée du symbolique, où l’image devient lieu de condensation de l’expérience vécue. Cette posture, loin d’un retour naïf au lyrisme, propose une exigence accrue de justesse et de responsabilité dans l’usage des images.

Le livre circule de ce fait comme une référence silencieuse, rarement brandie comme manifeste, mais souvent évoquée à voix basse, de lecteur à lecteur, de poète à poète. Il se transmet dans les marges des scènes officielles, lors de lectures partagées, d’échanges informels, de recommandations personnelles. Dans ces cercles où la poésie demeure un art vécu, éprouvé collectivement et intimement à la fois, La Musique des roses trouve une place singulière : celle d’un livre qui accompagne, inspire et soutient, sans jamais imposer de modèle, mais en rappelant la puissance durable d’une parole poétique habitée.

La Musique des roses ne cherche pas l’effet spectaculaire, mais inscrit son impact dans la durée. Il propose une expérience de lecture qui engage le corps, la mémoire et l’émotion, et rappelle que la poésie peut encore être un lieu d’accueil, de transmission et de fidélité. En refermant ce recueil, on comprend que pour Françoise Urban-Menninger la poésie est un acte de persévérance : persévérance de la mémoire, de l’amour, et de la voix humaine face au temps. Si le poème est aussi éphémère qu’une éclosion, son essence s’ancre dans la mémoire, laissant une trace durable une fois la page tournée.

Brahim Saci

Françoise Urban-Menninger, La Musique des roses, éditions EDBH  

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