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La prescription au secours des criminels ? Pas entièrement !

REGARD

La prescription au secours des criminels ? Pas entièrement !

La dictature de Franco n’a pas fini d’expier ses nombreux « péchés »

L’Espagne n’en finit pas d’être hantée par les vieux démons qu’elle a refusé d’enterrer. Si la crise catalane, très dangereuse pour l’unité nationale, est la grande conséquence de l’aveuglement, voilà une autre histoire qui vient troubler le présent de la péninsule ibérique, celle des bébés enlevés par le régime franquiste avec la complicité de l’église.

Cette affaire est l’obstination forte des espagnols à refuser de rouvrir les plaies du passé. Mais elles ne se sont jamais réellement refermées car l’argent qui a coulé à flot pendant des décennies, suite au renversement du franquisme et de l’adhésion à l’Europe, n’ont fait que plonger les espagnols dans un oubli factice, sans extirper une fois pour toute la racine du mal.

En Algérie, je ne vois aucun mouvement démocrate avertir dans ses programmes que rien ne sera oublié judiciairement pour qui que ce soit. La démocratie n’est pas une vengeance ni un appel aux troubles civils mais aucune démocratie n’est pérenne, ni aucune fracture sociale n’est guérie, si on ne traite pas le passé par la justice.

Le célèbre juge espagnol, Baltasar Garzon, avait pourtant entrepris ce combat en ouvrant tous les dossiers criminels de l’époque franquiste. Bien plus encore, profitant de la nouvelle règle de droit européenne qu’est la « compétence universelle », il avait été le premier à vouloir poursuivre tous les dictateurs qui ont commis des exactions envers des espagnols à travers le monde. Le juge Baltasar Garzon restera à jamais celui qui a osé s’attaquer à Pinochet malgré les protections farouches de ceux qui ne souhaitaient pas revenir à des affaires qui les embarrasseraient directement.

Pas un seul dossier ne fut épargné par le juge Garzon qui avait fini par agacer les personnalités du pouvoir, y compris ceux qui étaient proches de ses repères idéologiques. Il fut écarté et nous connaissons la suite, je suis l’un de ceux qui pensent que la crise catalane n’est qu’une conséquence logique au non traitement judiciaire de l’histoire franquiste même si les causes de l’indépendantisme sont bien plus anciennes et profondes.

Parmi les dossiers les plus brûlants, celui de l’enlèvement des bébés par le régime franquiste avec l’aide de l’église, toujours aux côtés des puissants, fussent-ils des criminels. Citant un document de l’église, le juge Garzon avait estimé le nombre de bébés arrachés à leurs mères à 30 960 durant une décennie, de 1944 à 1954.

L’horrible projet consistait à combattre le « virus rouge », c’est à dire soustraire les bébés aux familles qui ne « s’ajustaient pas au nouveau régime (franquiste) » selon le rapport du juge. Les bébés enlevés furent placés auprès de familles franquistes en mal d’enfants, particulièrement dans la haute hiérarchie du pouvoir. On reconnaît dans cette histoire le précédent argentin suite au régime militaire qui avait mis à genoux un pays, avec des crimes effroyables comme celui de l’enlèvement de bébés aux familles « réfractaires au régime ».

Nous le savons, le juge Garzon s’est fracassé dans cette affaire comme dans les autres. Mais aujourd’hui, comme toujours lorsque le temps fait son effet, des femmes et des hommes espagnols insistent pour demander justice. Alors qu’aucune plainte n’avait terminé son parcours, voilà que celle d’une femme, Ines Madrigal, est allée jusqu’au bout en poursuivant en justice l’un des médecins les plus emblématiques de cette gigantesque monstruosité, l’obstétricien Eduardo Vela, âgé aujourd’hui de 89 ans. Les faits incriminés auprès du tribunal de Madrid remontent à l’année 1969.

Le docteur Vela travaillait à la clinique San Ramon à Madrid et avait permis l’enlèvement du bébé au profit d’une mère adoptive sous le couvert d’un faux certificat de naissance attribuant la maternité à cette dernière. Le docteur Vela n’en restera pas à cet unique acte car l’adhésion à ce type de crimes est toujours le fruit d’une conviction idéologique. Le docteur avait sa conscience pour lui, il œuvrait pour le bien de la grande Espagne. D’ailleurs, se sont des religieuses qui étaient les intermédiaires  de ce trafic. Comment ne pas avoir la conscience tranquille lorsque c’est avec la bénédiction de l’Église, gardienne des valeurs morales et spirituelles, d’ordre divines ?

Cet homme, marqué et courbé par l’âge, s’est présenté au tribunal dans une posture qui le ferait assimiler à n’importe quel grand-père, un honnête homme qui a donné sa vie et ses compétences au service de la nation. C’est toujours ainsi que se présentent les plus grands criminels lorsque l’histoire les rattrape.

Le tribunal vient de rendre son verdict en déclarant que l’accusé bénéficiait de la prescription criminelle, de dix ans en Espagne, et ne pouvait être jugé pour les faits incriminés. Mais, très paradoxalement, ce jugement est une victoire pour les dizaines d’autres enfants enlevés. Car pour la première fois, la justice a accepté d’aller jusqu’au bout du processus après une plainte. Puis, ensuite et surtout, le tribunal a pris acte de la culpabilité du médecin, qu’il avait d’ailleurs reconnue lui-même devant les magistrats.

Ce qui compte dans ce procès n’est pas notre frustration de voir un vieillard, criminel dans une affaire abominable, s’en retourner tranquillement chez lui. Les démocrates et les humanistes n’ont jamais souhaité que les vieillards puissent finir leur vie dans une incarcération qu’ils ne pourraient supporter et, d’ailleurs, n’aurait aucun sens. Ce qui compte est la reconnaissance des crimes par la justice.

Lorsque cette dernière n’est pas aveuglée par un souci acharnée de taire le passé, elle a les moyens de répondre à l’équilibre entre l’oubli, l’humanité et la condamnation. L’Espagne pouvait très bien décider de l’imprescriptibilité de certains crimes du passé, d’allonger les délais ou même d’engager des procédure judiciaires qui, d’actes en actes, feraient reculer les délais.

La justice dans un pays démocratique possède également des instruments juridiques pour trouver cet équilibre indispensable à la sérénité des nations. C’est le cas de l’amnistie qui peut toujours être prononcée pour des hommes et des femmes que l’humanité ne peut plus incarcérer sans rompre avec les règles fondamentales qui sont les siennes. Le vieux général Pétain fut bien accusé et condamné à mort. Cela ne l’a pas empêché d’être gracié pour son grand âge et en considération de son passé glorieux (et lointain).

Il n’est pas possible autrement de proposer un avenir démocratique à des générations du futur si le passé n’a pas été épuré. C’est un acte indispensable qu’il ne faut jamais mésestimer et écarter d’un revers de la main sous prétexte de vouloir oublier le passé et ne pas revenir sur ce qui divise. Une nation qui n’a pas réglé les tourments de sa mémoire n’est jamais certaine d’une stabilité dans le futur, aussi bien dans les thématiques sociétales que politiques ou culturelles.

Les Algériens doivent en prendre leçon d’autant qu’ils ont sacrifié l’idée d’une justice pour les actes passés, non pas pour le bénéfice d’une démocratie, comme en Espagne, mais pour un régime qui perpétue la déchirure de la nation.
 

Auteur
Boumediene Sid Lakhdar, enseignant

 




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