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Lâchez les baskets au Hirak, votre novlangue est le K.D de nos soucis

TRIBUNE

Lâchez les baskets au Hirak, votre novlangue est le K.D de nos soucis

Penser clairement est un premier pas vers la régénération politique (George Orwell)

 Dans le titre de l’article, je fais allusion à la novlangue, cette bizarre et pauvre langue dont le but est précisément d’appauvrir les langues et les mots pour empêcher la maîtrise du réel. La littérature ne se fait pas avec de bons sentiments (Henri Jeanson), pas plus que par la technique des oxymores (1) et par le jeu de mots.

Le rôle de l’écrivain est de faire sortir de la prison les mots pour qu’ils retrouvent leur raison d’être, leur beauté et leur pertinence pour se rapprocher au plus de la vérité complexe du monde. En Algérie, nous en connaissons les ravages de la langue de bois qui a concouru à la désertification culturel et politique. Le Hirak, une tempête de vent salvatrice a balayé à une vitesse exponentielle les scories et autres préjugés qui ont élevé des frontières tribales, ‘’ethniques’’, de ‘’pureté’’ sous le masque de la religion.

Les petits soldats de la novlangue s’agitent encore alors que le pays passe à autre chose après la date déjà banalisée du 12 décembre 2019. Au lieu d’offrir à la société des idées et des mots pour défricher le nouveau champ de bataille, pour saisir la nature des contradictions qui traversent la société et aller de l’avant, d’aucun avec une littérature faite des lourdeurs d’oxymores et jeu de mots, nous annonce que le régime a gagné, provisoirement et le Hirak a perdu, provisoirement. Remarquons la virgule séparant les verbes gagner et perdre du mot provisoirement.

Le temps semble nous dire K.D est suspendu. Sauf que la vie, dans la guerre ou la paix, le temps s’écoule et ne connait pas de répit. C’est du reste, ce sont ceux qui ont un rapport au réel qui gagnent les faveurs du temps. L’heure n’est pas donc à la déposition des ‘’armes’’ mais à la continuation de la marche pacifique dont l’objectif est et reste l’appropriation de la souveraineté du peuple. Monsieur K.D veut faire rentrer le peuple à la maison avec de simples mots aphones alors que le pouvoir avec les bruits, la fureur et les ruses de l’appareil étatique tentaculaire n’a pas réussi à refroidir les ardeurs du Hirak qui va fêter bientôt son premier anniversaire. Le long texte qu’il a écrit pour le magazine ‘’Le Point’’ dont on connait la haine tenace contre les Gilets Jaunes et contre les grèves actuelles en France, tombe à point nommé pour rassurer la France moisie qui tremble devant tout mouvement populaire. ‘’L’échec’’ du Hirak annoncé par un écrivain chouchouté en France ne peut que renforcer les œillères dès qu’il s’agit de l’Algérie.

Après ‘’Le Point’’ France 3 va diffuser un film documentaire mi-février qui ne troublera pas les bonnes consciences. Le titre du film est ‘’l’Algérie de Kamel Daoud’’. On aura affublé l’Algérie de tous les noms possessifs pour finir par donner le titre de propriété de tout un pays à un individu (2), c’est fort de café en plein Hirak qui revendique à ce que le pays revienne à qui de droit, le peuple souverain.

Après les oxymores tels ‘’le vide radical’’ et autre ‘’souvenir de l’avenir’’, K.D convoque les ressources de la psychanalyse pour diagnostiquer l’histoire et le mal-être d’un pays, d’un peuple comme si pareille catégorie historique et collective souffre des traumatismes propres à un individu né à une époque donné, dans un pays, une culture et enfin dans une famille héritière d’une histoire propre et singulière sans compter son statut social du moment. Ainsi le texte de K.D est truffé des notions discutées et disputées par les psychanalystes tel le narcissisme, l’Œdipe, désir et j’en passe et des meilleurs.

Comment diable se reconnaître dans une Algérie réduite par K.D à un lien œdipien avec l’armée, figure de paternité sécurisante… « L’Algérie, devient le fils qui s’aveugle en tuant le père et le père qui tue le fils en l’égarant dans le labyrinthe des revendications ». Je ne veux pas m’attarder à la notion de père du peuple car un peuple a une histoire qu’il écoute où il trouve les armes pour se protéger. Je ne veux pas non plus des fils de l’Algérie (tiens il n’y a pas de filles en Algérie) des ‘’fils égarés dans un labyrinthe ». Non les enfants d’Algérie marchent dans un immense pays baignant dans une lumière radieuse.  

Non, ça se saurait si les recettes de la psychanalyse pouvaient résoudre les problèmes des sociétés. Cette ‘’science’ du langage n’échappe pas à l’emprise de l’idéologie comme toutes les autres sciences sociales. Histoire, sociologie, économie politique recrutent dans leur sillage autant d’écoles et même de sectes qui proposent leur lumière, leur vérité selon leur posture politique ou philosophique, ‘’vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà’’ (Montesquieu). Lacan dont la stature intellectuelle ‘’rivalise’’ avec celle de Freud a modestement fait appel à la plus-value (concept clé de l’économie capitaliste) pour expliquer certains comportements individuels de certains patients. Alors venir expliquer la complexité d’un pays et d’une histoire par un ‘’lien’’ œdipien, c’est tomber dans les travers d’une novlangue férocement dénoncée par George Orwell.

Pour finir, il serait plus positif de mettre son énergie, ses idées et son intelligence pour faire le ou un bilan, analyser la situation à la veille de l’anniversaire du 22 février. Le travail ne manque, y a-t-il ou non un glissement de la topographie du paysage politique du pays après le 12 novembre, la nature des contradictions qui traversent la société et les moyens de les surmonter, le rapport entre les marcheurs du Hirak et les intellectuels qui y participent (3) etc… Essayons de mettre en application la citation de George Orwell, c’est une manière d’aider le pays et ne pas dépenser inutilement son énergie et son temps pour ouvrir plus rapidement l’espoir d’un autre, d’un nouvel horizon.

Ali Akika

Renvois

(1)  Oxymore, on se rappelle du nom de ce sociologue qui en plein enfer intégriste invita les Algériens à faire l’expérience de la ‘’régression féconde’’. Il est revenu à la charge dernièrement en nous invitant à comprendre la différence entre la légalité et la légitimité. C’est exactement ce que dénonce Orwell, l’utilisation des mots pour nous aveugler et nous éloigner du réel.

(2)  Le réalisateur du film plagie le titre des essais littéraires portant sur des monstres de la littérature dont les œuvres multiples ont résisté aux tourments de leur siècle. Ainsi on peut trouver par exemple dans l’Amérique de Trump un essai sur l’Amérique de John Steinbeck, prix Nobel de la littérature auteur du célèbre ‘’les Raisins de la colère’’. La liste est longue des grands écrivains qui dans leurs œuvres parlent de leur pays et le lecteur s’y reconnait car l’œuvre le touche, c’est la définition d’une œuvre universelle.

(3)  Pendant l’été j’ai tendu ma caméra aux marcheurs du Hirak où se mêlaient toutes les couches sociales et générationnelles. J’ai capté et monté des séquences quelque peu violentes pour montrer les contradictions qui traversent le mouvement. Mais entre les lignes dans la totalité du film, il y avait des ressemblances dans l’analyse et dans les mots. Mais la chose qu’ils partagent avec force, c’est le rêve collectif interrompu d’une Algérie sortant de la nuit coloniale en 1962.

Auteur
Ali Akika. cinéaste

 




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