28 janvier 2023
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L’affaire El Kadi Ihsane : les avocats disent tout

L’arrestation du journaliste El Kadi Ihsane suivie de la mise sous scellés de Radio M et de Maghreb Émergent constituent-ils un fait du prince, un caprice d’une une autorité supérieure qui s’octroie des prérogatives de souverain de droit divin car ne se refusant aucune restriction à son pouvoir d’émettre des choix arbitraires contre quiconque contredit sa parole et ses décisions ? 

Nous sommes fondés à répondre par l’affirmative après les éclairages donnés par les avocats de la défense du journaliste et directeur du pôle éditorial d’Interface Média, El Kadi Ihsane. Mais au-delà, l’affaire de l’arrestation d’El Kadi Ihsane est un énième clou que le pouvoir a enfoncé dans le cercueil de la presse et plus globalement de l’expression libre.

Dans leur conférence de presse tenue, samedi 07 janvier 2023, à Alger, Mes Zoubida Assoul, Mostefa Bouchachi, Abdallah Hebboul, Abdelghani Badi et Saïd Zahi ont jeté une lumière crue sur les nombreuses anomalies procédurales et zones d’ombre qui entourent cette affaire. Il est évident que son caractère politique ne fait l’ombre d’aucun doute, selon l’analyse de ces hommes de loi.

Me Abdallah Haboul a mis en lumière les nombreux manquements à la norme procédurale,  lors de l’arrestation et de l’incarcération  (garde-à-vue et détention provisoire) du journaliste. Il expliquera que l’opération a été menée en dehors du cadre légal et sans le respect du code de procédures pénales. Une dérive qui laisse croire au juriste que l’arrestation d’El Kadi Ihsane, à une heure tardive de la nuit, à son domicile et la mise sous scellés du siège de l’entreprise de presse dont il est directeur, sont consécutives à un ordre donné par une partie détentrice d’une autorité qui n’a pas, légalement, les prérogatives d’émettre de telles décisions. Là aussi, personne n’est dupe en Algérie : les ordres viennent d’en haut, du premier cercle de décision.

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Me Haboul a évoqué, dans le même contexte, le changement de tutelle, dans des conditions opaques (décision non publiée dans le Journal officiel) de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) à l’origine de l’arrestation et de la garde-à-vue d’El Kadi. La DGSI est passée de la responsabilité du ministère de la Défense nationale à celle de la présidence de la République. Le procédé est d’autant plus intrigant qu’il y a absence de textes clairs régissant le nouveau mode de fonctionnement de la DGSI dont les agents sont dotés de prérogatives de police judiciaire, pointe le juriste.

« Pourquoi cette instance sécuritaire a été rattachée à la présidence de la République sans la publication d’aucun texte au Journal officiel ? Vers qui se tourner en cas de litige avec cette instance ? », s’interroge Me Haboul pour qui l’arrestation d’El-Kadi Ihsane et la mise sous scellés d’Interface Média sont un « dossier monté de toutes pièces ». «Cette affaire et les poursuites qui ont été prononcées sont purement politiques », constate l’avocat, soulignant le caractère « fragile » de l’échafaudage judiciaire et réglementaire mis en place pour donner une consistance légale à ce dossier.

Me Haboul se dit convaincu qu’El Kadi Ihsane est arrêté pour avoir exprimé son avis de  journaliste dans un article et un tweet qui sont toujours en ligne, sur la déclaration du Président  de la République portant sur la récupération des fonds publics détournés par les oligarques. Dans un Etat policier, on ne s’attaque pas au « président » sans conséquences.

Mensonges et fakes-news de la presse

La presse aux ordres a pris le relais de la DGSI pour plonger dans la boue El Kadi Ihsane et Interface Média. Ce que décrypte Me Zoubida Assoul qui dénonce l’intox et les manipulations de l’opinion à travers des informations distillées, à travers la presse nationale et les réseaux sociaux. Ce qui est une entorse manifeste au principe de la présomption d’innocence garantie par la loi et un non-respect du secret de l’instruction, estime-t-elle.

« Il y a une volonté manifeste d’influencer la justice », accuse l’avocate qui a tenu à rappeler que « la Constitution algérienne garantit la présomption d’innocence à tout accusé jusqu’à sa condamnation définitive par la justice algérienne ». Elle explique que « depuis le début de l’affaire, nous avons entendu des voix, sur les réseaux sociaux, mais aussi sur de nombreux médias nationaux, prétendre révéler des détails de l’enquête, incriminant notre mandant. Ces voix qui s’imposent comme des tribunaux populaires ne cessent de distiller des fakes-news sans aucun fondement (…) Les informations distillées sur les réseaux sociaux et sur certains médias à propos d’un prétendu financement étranger des médias gérés par Ihsane El Kadi sont mensongères et le but de ces fakes-news n’est autre que d’influencer les futures décisions des magistrats », dénonce Me Zoubida Assoul qui s’interroge sur l’identité des parties à qui profitent ces manipulations.

Elle dénoncera, au passage, le caractère illégale et arbitraire de la mise sous scellés d’Interface Média, qui, selon elle, est une personnalité morale qui n’a fait l’objet d’aucune décision de justice pour justifier la décision de fermeture judiciaire.

Un aspect du dossier clarifié par Me Saïd Zahi, figurant dans le collège d’avocats de la défense. « Interface Média est une société par actions qui compte 29 actionnaires. C’est une boîte de communication de droit algérien régie par les lois algériennes et Ihsane El Kadi n’est pas la société. Le représentant officiel de cette entreprise est le président du conseil d’administration, qui est une  personne autre que notre mandant », a révélé l’avocat, avant de conclure : « Tous ces faits et ces violations des procédures nous permettent d’affirmer qu’il s’agit d’une affaire purement politique dont l’objectif n’est autre que de  museler une entreprise médiatique ouverte à tous les Algériens ».

Une affaire politique, tonne Me Bouchachi

Un avis que partagent Me Adelghani Badi et Me Bouchachi, pour lesquels cette affaire s’ajoute à la cascade de dérives autoritaires du pouvoir

L’inclination systématique du pouvoir à user de la répression judiciaire pour le contrôle de la société et la neutralisation de toutes les voix dissidentes est manifeste. « Les articles du code pénal régissant les délits d’opinion et les délits politiques sont des lois élastiques, flexibles et modulables à souhait. Toute action politique pouvant avoir un résultat est aujourd’hui criminalisée par le pouvoir politique», estime Me Adelghani Badi.

«El Kadi Ihsane n’a commis aucun crime ou délit puni par les lois de la République algérienne, ni dilapidé les deniers publics. Ces poursuites sont purement politiques, pour avoir été une lueur au milieu des ténèbres, en accordant la parole à tous, en ces moments difficiles et délicats que traverse l’Algérie actuellement. L’objectif étant d’éteindre cette lueur », tranche Me Bouchachi pour qui la fermeture « illégale » de Maghreb Émergent et de Radio M. n’est qu’un subterfuge pour censurer un média qui permet l’expression de la pluralité des points de vue.

Sofiane Ayache

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