
En réponse au remarquable article de Yahya Ould Amar dans le journal Le Matin d’Algérie, je souhaiterais donner ma version car il n’y a pas plus enrichissant que le débat.
Rien à dire sur l’excellence et la maîtrise « technique et professionnelle» qui se lisent à travers les développements rédigés à la perfection. Le parcours universitaire dont l’un nous est commun a bien été respecté dans ses promesses.
Après cette introduction très élogieuse et sincère, il faut en venir à l’analyse du fond. Elle est le miroir de vingt ans de critiques de ma part dans la presse, notamment dans Le Matin, à propos de la même approche des experts algériens. Qu’importe la nationalité de l’auteur, je fais un parallèle sur le fond.
Encore et toujours, un argument économique essentiel est absent. Je désespère un jour de le lire dans le propos d’un spécialiste en économie et en finances de nos pays. Un jour peut-être se rendront-ils compte qu’ils ont oublié la première heure du premier cours du premier trimestre de la première année en économie.
Cet oubli est la liberté de l’homme et sa confiance en l’avenir sans laquelle l’économie ne serait que verbiages. Pas la peine de développer des pensées et des techniques économiques et financières érudites sans ce préliminaire. L’économie, c’est l’être humain et donc politique dans son essence, surtout lorsqu’elle est à cette échelle mondiale.
Or, l’Afrique est une pépinière de dictatures sanglantes et corrompues. Ce ne sont pas les agences de notation qui sont responsables. Ou le sont-elles à un niveau qui n’exonère pas la responsabilité très lourde de l’Afrique depuis si longtemps, de pire en pire.
Un demi-siècle que toutes les chances ont été données à l’Afrique. Un demi-siècle que l’Afrique pleure sa condition de colonisée. Un demi-siècle qu’elle s’enfonce par elle-même.
Soit les experts de nos pays se cantonnent dans l’analysé purement technique soit ils émettent une opinion. Or ils ne la font jamais, absolument jamais, en accusation des politiques des pays concernés. Le risque est trop important pour ceux qui veulent, soit en tirer profit soit éviter de sérieux ennuis.
Tous les arguments sur les biais des analyses des agences de notation, ma génération les a connus depuis si longtemps pour d’autres situations et institutions. L’un d’entre eux est cité, la fragilité de l’évaluation du Produit National comme base de l’analyse des agences qui ne tiennent pas compte des autres facteurs, c’est-à-dire humains. D’ailleurs une tentative de créer une nouvelle norme de calcul y faisant référence est déjà une réalité mais peu concluante.
Effectivement, le scoring serait fabuleusement plus élevé si les agences tenaient compte des chiffres de la corruption, des guerres civiles et tribales et des coups d’état. Deux en trois mois cette fois-ci, comment les agences ne voient-elles pas ce grand effort pour l’amélioration des performances ? C’est absolument injuste.
Pour chaque dollar prêté aux gouvernements africains, les trois quart partent en fumée dans la corruption. L’Afrique est responsable, pas la peine d’évoquer les notations biaisées des agences internationales.
Dans ma jeunesse il y avait un autre coupable lorsqu’on parlait du tiers-monde, les multinationales. Elles étaient dans toutes les bouches et dans tous les médias officiels, on ne pouvait jamais prétendre à une argumentation crédible sans les mentionner. Aujourd’hui ce sont les agences de notation qui prennent le relais sémantique.
À chaque époque il y a une explication en excuse pour l’Afrique. Le système financier international, le néo-colonialisme, le libéralisme économique et ainsi de suite. On murmure même que le métier de banquier et de la finance est une sangsue pour étrangler les Africains.
Les institutions financières africaines et la dette américaine
Les richesses naturelles sont immenses, les milliards engloutis auraient pu nourrir l’Afrique pendant trois siècles. Une corruption monstrueuse, des universitaires dont on n’a jamais vu une véritable révolte sinon le rêve d’être le riche et le puissant à la place du riche et du puissant. Et comme cela ne suffisait pas, l’islamisme est venu au secours de ce gigantesque désastre.
C’est vrai, j’avoue tout de même que les notations des agences sont falsifiées. Je donnerai plutôt une note de Z–. On doit les encourager, pas leur mentir.
Le développement « techniciste » de l’érudition universitaire est fondamental pour la formation des esprits, nous avons tous été formés dans ce sens. Nous connaissons les dangers de l’intervention des agences de notation et les mécanismes qui s’enchaînent.
Un jour nos experts cesseront de se dissimuler derrière l’érudition technique et professionnelle pour donner un avis critique. Si c’est pour développer un cours de finance il faut alors se cantonner à lui et non se risquer à l’opinion.
Mais en attendant, l’excellence de l’écrit de l’auteur l’exclut du qualificatif de « douctour » qu’on attribue à bien d’autres.
Si l’auteur venait à me rencontrer autour d’un café, j’aurais le plaisir (sincère) de discuter avec lui de ce brave Keynes, de la vision mensongère du libéralisme de John Locke ou de ce barbu qui a eu la mauvaise idée de penser une théorie qui a provoqué des millions de morts.
Nous en ririons et nous nous réconcilierons après cette critique en réponse.
Boumédiene Sid Lakhdar, enseignant retraité