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L’Algérie à l’épreuve des sanctions contre l’Iran

Tribune

L’Algérie à l’épreuve des sanctions contre l’Iran

Le président Bouteflika a reçu le 2 septembre 2015, le ministre des Affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif. 

Nous traversons, semble-t-il, un moment où l’hégémonisme américain engendre irrésistiblement des conflits aigus qui effraient les gouvernements et les peuples. Il offre aussi l’occasion de montrer, par la résistance des États et des sociétés, qu’ils n’acceptent pas la situation, ne veulent pas rester prisonniers de l’unilatéralisme des États-Unis, ne se soumettent pas sans protester à leur violence et leur arbitraire.

Le Président américain, même si les choses suivent le cours le plus pacifique imposera au monde, inévitablement et toujours, des sanctions sans nombre.  Ainsi, à l’issue de sa rencontre avec Kim Jon Un à Singapour, Trump confirme qu’il n’y aura pas de levée des sanctions sans dénucléarisation effective de la Corée du Nord. Un mois avant, suite au retrait des États-Unis  de l’accord sur le nucléaire conclu avec l’Iran, il annonçait que les sanctions contre ce pays allaient être accrues, et de fait elles n’avaient jamais été levées du côté américain. Il affirme ainsi que les sanctions ne sont plus un instrument de la politique étrangère des USA mais qu’elles en deviennent le cœur même. Elles sont l’expression la plus élevée de leur unilatéralisme, car elles s’imposent à tous les pays, en plus des 63 États directement frappés par ces mesures. La législation américaine supplante ainsi le droit international.

Pour le peuple iranien, ces sanctions signifient de nouvelles privations, une dégradation de leurs conditions de vie, des sacrifices toujours plus lourds et peut-être un prélude à la guerre. C’est un nouvel exploit de l’impérialisme américain qui s’annonce et qui pourra s’ajouter aux massacres perpétrés durant la guerre en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Syrie et au Yémen où l’intervention est de plus en plus directe. Les mollahs iraniens pourront quant à eux continuer à vivre dans le confort que leur assure leur statut, tout en magnifiant la résilience de leur peuple et en chantant la grandeur de la civilisation persane.

Comment l’Algérie doit-elle considérer ces sanctions?  Sera-t-elle impactée? Le gouvernement est en tous cas dans une posture où il ne désigne jamais directement les USA comme une menace sur la souveraineté nationale. Il déploie, avec succès, beaucoup d’efforts à contrer une journaliste dénonçant maladroitement le pouvoir depuis le siège de la commission européenne mais ne fait aucune déclaration sur des évolutions internationales majeures. A moins qu’il ne faille prendre son rejet de l’ingérence européenne comme une réaction à l’hégémonisme en général?  Interprétation par ailleurs favorisée par les manœuvres répétées et imposantes de l’ANP qui ne précise jamais d’où pourrait survenir la menace, ce qui laisse supposer qu’elle pourrait, tout aussi bien, être américaine.

L’Algérie n’évoque pas les sanctions mais cela ne change rien au fond des choses, puisqu’elles existent. Qu’est-ce qui les motive ? Mike Pompéo, le secrétaire d’État américain, convoque trois raisons : le programme nucléaire secret iranien, le fait que l’Iran veuille assurer sa capacité de défense par des moyens balistiques et que que Téhéran s’ingère dans les affaires des pays du Moyen-Orient. Pourtant les Iraniens ne font actuellement la guerre qu’au terrorisme et n’ont jamais attaqué le moindre voisin. L’AIEA contrôle tout leur programme nucléaire et certifie régulièrement que l’Iran respecte ses engagements. Enfin, comment ne pourraient-ils pas renforcer leurs capacités militaires alors qu’ils ont été agressés et sont menacés directement par les USA? Le caractère évidemment infondé des arguments américains rappelle des précédents et augure de conséquences dramatiques pour l’Iran mais aussi pour toute la région.

En reprenant, en 2000, des relations diplomatiques rompues en 1993 avec l’Iran, l’Algérie paraissait exprimer un refus de se joindre au chœur des Etats vassaux des USA. Cette politique se prévalait du non-alignement et visait à établir un signe d’égalité entre la diplomatie menée par Bouteflika et celle de Boumediène, en espérant susciter une forme de soutien…critique. En réalité elle ferait plutôt penser à celle de Chadli qui voulait tant être auprès de Reagan sur la photo à Cancun, pour trouver une légitimité internationale à défaut d’une légitimité nationale qui allait s’effondrer en octobre 1988. Dans les deux cas, il aura manqué un facteur indispensable à cette pseudo-politique de non-alignement: un puissant mouvement international d’affirmation des souverainetés nationales qui s’exprime en dehors des blocs constitués. A l’époque de Chadli ce mouvement lié à la décolonisation était déjà déclinant et anticipait en cela la chute du mur de Berlin, tandis qu’aujourd’hui ce mouvement de défense des souverainetés ne s’est pas véritablement reconstitué, la mondialisation néolibérale et ses impératifs étant passée par là.

Ce mouvement de défense de la souveraineté est d’autant plus faible qu’il ne s’articule pas avec les questions de citoyenneté et de démocratie,  s’y opposant même souvent. Ainsi, au nom de la patrie, on réprime frénétiquement les protestations démocratiques, on bafoue les libertés élémentaires, on laisse pourrir les conflits sociaux et on extorque des actes d’allégeance. Et ceux qui mènent cette politique détournent leur regard de l’Iran et se soumettront aux sanctions. Parmi eux, le gouvernement algérien, qui vante si fort son engagement international. Mais au nom de cet engagement il avait déjà accepté les sanctions prises contre la Corée du Nord, il est vrai sous l’égide de l’ONU. L’ambassadeur de Chine vient d’ailleurs de rappeler comment des centaines de travailleurs nord-coréens employés sur des chantiers chinois en Algérie avaient été refoulés. C’était une question urgente de légalité internationale.

Moins légale était l’obligation de se soumettre avec zèle aux sanctions américaines contre l’Iran, il y a quelques années. Elles amplifiaient celles adoptées par l’ONU mais ne revêtaient pas un caractère international contraignant. Cependant, à défaut de préserver l’Algérie de cet hégémonisme américain, le gouvernement la protège des migrants subsahariens. C’est un véritable fléau, nous explique le ministère des Affaires étrangères qui soutient que, néanmoins, “les mesures de reconduite aux frontières se font conformément à la loi algérienne, aux obligations internationales de l’Algérie et dans le strict respect de la dignité et des droits humains des personnes concernées”.

Pauvre gouvernement algérien ! Il est si scrupuleusement respectueux du droit international, et on l’offense si injustement ! Il a appliqué les sanctions il y a quelques années et il le refera tout aussi fermement. Après tout, l’essentiel de son commerce n’est entretenu ni avec l’Iran, ni avec la Corée du Nord. Il pourra cependant continuer à assurer ses bons offices. Comme il a négocié la libération des otages américains à Téhéran, il pourra à accueillir des discussions entre ceux qui veulent se réconcilier. Et pourquoi pas même entre Sud et Nord coréens? Tout cela est en accord avec la légalité internationale.

Comment expliquer cependant que le gouvernement accepte des sanctions ne relevant pas du droit international ? Mais parce à défaut d’une légitimité démocratique incontestable, il s’appuie sur une béquille internationale. Il avale un poison qui le sauvera aujourd’hui même s’il risque de tuer l’Algérie demain. Cela s’ajoute à des démarches visant à obtenir des garanties internationales dont on découvre les effets contradictoires: accord d’association avec l’Union européenne, acquisitions massives d’armes auprès de la Russie, chantiers monumentaux offerts à la Chine et achat de bons du Trésor des États-Unis ainsi qu’une nouvelle loi sur les hydrocarbures confiée aux bons soins de cabinets américains. Ces concessions visent à gagner du temps alors que le monde connaît des bouleversements accélérés. Elles montrent que le pouvoir compte sur la levée de l’hypothèque Trump ou sur un rééquilibrage mondial mécanique, qui ne sont garantis ni l’un, ni l’autre.

En attendant, quel profit retirera la société algérienne des sanctions contre l’Iran? Aucun.  Hier nous avons d’ailleurs vu comment ces sanctions ont causé du tort à certaines de nos entreprises et on peut citer le cas d’un opérateur oranais qui a perdu un marché dans le transport maritime avec l’Iran, ce qui a presque causé sa faillite.

Demain, que vont devenir les dizaines d’accords signés entre l’Algérie et l’Iran dans des domaines aussi divers que le droit, le commerce, l’agriculture, la santé, l’éducation, la recherche scientifique, les investissements ? Que vont devenir les projets entre Saidal et le groupe pharmaceutique iranien DRO, entre Ferrovial et la filiale rail du groupe Iran Khodro ? L’entreprise Renault Algérie va-t-elle abandonner son accord avec l’entreprise iranienne Yazd Tire pour la fourniture de pneus? Les entreprises iraniennes qui étaient prêtes à s’implanter en Algérie pour y produire des pièces détachées ou des éléments pour automobiles et les vendre directement à Peugeot-Citroën Production Algérie, pourront-elles faire les investissements prévus? A quoi bon  développer nos réserves d’or si notre commerce reste dépendant du dollar?

L’opacité du pouvoir est telle que nous n’avons aucune donnée précise sur ce que les sanctions américaines coûteront à l’économie algérienne. Ces coûts seront supportés au moment où les algériens subissent déjà une perte de pouvoir d’achat et où les collections SKD et CKD  pour l’industrie automobile seront plus lourdement taxées. Mais plus dures seront les conséquences politiques car elles constituent une remise en cause du patriotisme économique, de la défense de la souveraineté et des prétentions à réactiver le mouvement des non-alignés.

Malheureusement la diplomatie algérienne n’est pas seulement une atteinte aux intérêts économiques et géostratégiques du peuple algérien, elle vise à corrompre sa conscience politique, à détourner son mécontentement. La main de l’étranger est agitée pour contrarier ses revendications démocratiques. Ainsi en est-il de la campagne pour dénoncer l’influence chiite en Algérie ou les mises en garde contre les tirs de missiles par Ansarallah en direction de l’Arabie saoudite qui accuse l’organisation yéménite d’être un relais de l’Iran. En se remémorant ces contentieux, le pouvoir pourra se sentir dispensé de toute obligation de résister aux sanctions américaines infligées à un État qui, en plus, avait soutenu le terrorisme islamiste qui menaçait l’Algérie. Qui veut noyer son chien, dit qu’il a la rage rappelle l’adage.

La société algérienne commence, néanmoins, à ne plus se laisser attraper par ces manœuvres. Elle comprend que non seulement le pouvoir se montre impuissant devant l’hégémonisme américain, mais il voudrait qu’elle accepte que les USA écrasent un autre peuple. C’est pourquoi Bouteflika devrait retenir les leçons de la première guerre du Golf contre l’Irak et la posture du peuple algérien qui avait refusé l’agression alors que Chadli aurait été d’accord pour y participer tandis que le parti des assassins s’alignait sur ses sponsors saoudiens de l’époque, ce qui allait ouvrir les yeux d’une partie des clients de l’un et des supporters de l’autre. Mais il est à craindre que l’attitude du pouvoir  aboutira à terme à une capitulation devant l’unilatéralisme américain et il faut donc lui opposer, dès maintenant, un nouvel internationalisme. Pas l’internationalisme libéral qui justifie une sorte d’impérialisme humanitaire ou l’internationalisme djihadiste qui mène tous ses combats au nom d’une oumma islamique fantasmée, mais un internationalisme démocratique.

Cet internationalisme ne doit plus être réduit à la seule solidarité ou à une question de morale et des principes abstraits mais doit aussi s’appuyer sur des raisons pratiques, car les sanctions unilatérales américaines appellent à une réponse internationale et y compris aux États-Unis. Il ne paraît, en effet, ni possible, ni souhaitable de s’en sortir seul. C’est donc pour ne pas se condamner à l’impuissance et être cohérent avec le rejet de l’unilatéralisme qu’il faut opposer une nouvelle conception de l’internationalisme. Face au projet unilatéral et globalisant que veut imposer l’establishment américain, il faut soutenir partout le changement démocratique, l’unité des peuples et des États, promouvoir des relations internationales démocratiques. Il faut revendiquer l’humanité enrichie de ses différences face à la mondialisation néolibérale qui voudrait abolir les frontières internationales au bénéfice du capital financiarisé comme hier on abolissait les frontières nationales pour que les États servent de berceau au capitalisme. Cet internationalisme qui ne s’oppose ni à l’État ni à la Nation ne peut-être que celui qui féconde le patriotisme par la citoyenneté et la démocratie. Il était en germe dans l’Étoile Nord Africaine et la Tricontinentale. Il devient impératif de le réinventer et de l’élargir.

Yacine Teguia est membre du bureau national du MDS

Auteur
Yacine Teguia

 




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