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Le ballet des saisons à Jijel

Abdelaziz Boucherit
Abdelaziz Boucherit.

« La beauté éveille le désir, la bonté réveille l’amour ».

La mer en colère, enjôleuse, lunatique, réputée capricieuse donne le ton de la saison des pluies. Le vent en rafales, agité avec ses sifflements aigus, bousculait les entrailles de la terre généreuse des vallées habituées aux douceurs clémentes d’un temps bienveillant, qui résiste aux douleurs des affres de l’hiver.

Les rafales d’un vent aux humeurs irrégulières, soulevaient avec un élan acharné les vagues en furie, aux écumes en forme de couronnes en soie blanches, soumises et les poussaient à se prosterner sur les plages, d’un sable fin, adossées aux pieds des montagnes. Les vallées verdoyantes, habituées aux étreintes des brises câlines de l’été, souffraient de la démence saisonnière qui faisait rugir les ruisseaux. Cette véhémente agitation, de la mer, s’invite à l’horizon par ses ballets de voltige, pour célébrer l’arrivée de l’hiver, par des danses guerrières, au rythme des démons qui font hurler le vent. Un vent, gardien de la mesure qui, par habitude, singularise la générosité des saisons. Une ambiance houleuse du ciel qui précède la naissance des géants.

Les vagues déchaînées brandissaient les bras vers le ciel, comme des fantômes vivants et s’agenouillaient, majestueusement, sur les sables dorés, des falaises en bruyères, communément, appelée : La corniche des grottes merveilleuses de la petite Kabylie ; la petite perle d’Algérie.

Une contrée féerique, par sa beauté, abordée de façon cavalière aux massifs montagneux de Jijel. La magnificence des sites qui donnent le tournis radieux et l’émerveillement insolite, aux estivants qui accourent de toute part, pour profiter de la bonté et l’élégance qui aiguisent le génie, de cette nature, si particulière.

Jijel, la ville de la splendeur et des éclats fugaces, du jeu de la lumière, se distingue par les mystères des miracles qui énivrent les regards. Une ville côtière de la méditerranée, rendue célèbre par son histoire et par ses riches montagnes gorgées par des forêts denses et luxuriantes. Les plages de Oued Zhour, de Beni Bélaïd et de toute la côte qui conduit aux terres de Bejaia ; la sœur jumelle.

Une région qui vit au rythme des saisons, servie par un généreux climat tempéré et qui enchante les estivants par la hardiesse abyssale des brises de l’été et la douceur vivifiante de l’automne. Mais la force des pluies en rage qui malmènent les rivages, fêtent à leur manière, la venue au monde d’un événement exceptionnel ; un signe de la grâce divine qui accompagne la naissance heureuse des génies dans la région. Sous les éclats tonitruants des lumières, les vallées chamboulées, les terres fatiguées par les trombes des pluies enragées, les grondements des ruisseaux qui invoquaient le déluge, dans une insolence de fin du monde ; naquit un esprit brillant et visionnaire.

L’annonce de l’arrivée d’un enfant plein de hargne et de violence, qui, plus tard relève le défi des défaites chroniques et des batailles perdues. L’image de l’impétuosité féconde de cette atmosphère en volume extrême était un signe, un préambule triomphant qui précède la naissance des génies. Une aubaine qui prépare à l’émergence d’une nouvelle ère qui bouscule, enfin,  la marche défaillante d’une histoire sans gloire. Une nature en fête houleuse, célébrait à sa manière la naissance, sous le bruit du tonnerre, de Mohamed Seddik Benyahia. Un clin d’œil prémonitoire pour situer Jijel au centre de l’histoire contemporaine du pays.

La Kabylie orientale est réputée pour son calme féerique et l’harmonie évanescente qui taquine la sensibilité de l’âme. Cette ode sur les côtes Jijéliennes, avait furtivement interpellé Antonio Vivaldi dans son art.

A l’époque du sacre de sa vie, lors de sa brève visite. Il se laissa emporter par son inspiration chronique, mise en transe ; que seules les mélodies symphoniques, propres à son génie, auréolées des étoiles, qui transportent le corps et l’esprit, peuvent décrire.  Il s’exclama, béatement, le souffle coupé face au miracle de l’arrogance des prairies exaltées par la pureté de la verdure en fleurs sauvages et bordées par la mer, de l’antique Igilgili : « La côte du saphir ! » Disait-il, en se laissant envahir par l’atmosphère de la rencontre entre un ciel bleu qui efface les horizons, une mer chatouillée par les murmures d’une brise aimante et des côtes nourries par des forêts verdoyantes, assisent sur des collines en vis-à-vis. Ce don exaltant de la nature cultive l’air vivifiant qui couvre des chaînes de la Kabylie des Babors.

Le charme des falaises côtoyées par une mer bleue caressante était, certainement, à l’origine de l’ode, qui fit naître dans l’esprit du virtuose, l’image auréolée des reflets du bleu des diamants. Et, depuis, les rivages de Jijel, cette terre vivante fait l’éloge du lyrisme des poésies qui émerveillent les poètes en quête d’inspiration. Un décor servant de lumière ; un privilège pour éclairer le génie des enfants de Jijel.

Une époque, où le contraste de la beauté et de l’enfer, se mêle à une servitude imposée aux algériens, une cruauté qui commandait la soumission. Une indélicatesse sourde émise par le gémissement d’un peuple agonisant sous le joug des ottomans, fut ignorée par la finesse des regards, sans voix des hommes illustres venus d’ailleurs. Ces hommes éblouis par le fantasme de la beauté du jeu des lumières et de la terre, sans être désolés par la liberté confisquée des indigènes. Pourtant, la majesté de ce décor féerique, était gardé, jalousement, par des hommes fidèles à leur terre, sous la contrainte, une cause ignorée par le regard condescendant des autres.

L’œil focalisé sur la beauté du soleil du soir, démuni de tout son feu et qui détournait le regard de la laideur de l’injustice. Les enfants des descendants des Kotama exilés sur les sommets des montagnes, unis par l’amour de leur terre, entretenaient le souvenir des résistances glorieuses, silencieuses, inspirées par la rupture des combats inachevés. Privé de liberté ; un sentiment abyssale, vital et servit pour sentir la richesse de l’âme. Cet idéal perceptible et voué au service des vivants, méritait une ode musicale pour dénoncer l’injustice des brigands. L’inspiration fut, certes, à la hauteur du génie d’Antonio Vivaldi, mais elle était insipide, sans le témoignage de la vérité.

Les images en couleurs ajustées par la danse timide et azurée de la lumière, d’une profonde beauté, cultivaient la résignation passive des berbères. Une passivité insidieuse pour endurer les ténèbres d’un quotidien morose, où l’âme fut accablée par les torpeurs des batailles perdues, la tristesse des désirs refoulés, des tourments cachés et des sanglots ravalés.

Cet éden aux mystères inconnus, offre la foudre de l’envie du combat, qui libère de la servitude. Les désirs des batailles étouffées des aïeux, contrariés par l’impuissance, furent légués en héritage, aux générations futures, sous forme de lamentations en poésie orale, pour marquer le chemin de la victoire. Ce rêve de liberté fut ressenti par les enfants de Jijel, comme une brise parfumée par les arômes de la plénitude en feu ; une attitude surchauffée par l’élan de la certitude du triomphe qui offre le bonheur, après des vengeances caressées, des colères rentrées et des hontes bues.

Les attaches en sourdine d’une Algérie vivante et rebelle, laissait entrevoir le désir des actions latentes d’un peuple mis à genoux par la force. Le regard fourbit par l’espoir tourné vers la splendeur du décor des forêts sauvages et les plaines couvertes par le rouge hardi du coquelicot qui donnaient la force de la patience. Le silence des prés arrosés par la fluidité de la pluie faisait naitre, dans les esprits, le spectre de la liberté, comme un hymne éternel chanté par les peuples heureux. Bientôt, les arbres figés par le froid, reprendront leurs couleurs de joie pour protéger les sentiers séculaires des luttes pour retrouver la liberté, tant désirée par les aïeux.

C’était, en effet, le début d’une conscience d’un engagement camouflé, insaisissable et lointain, des hommes surs d’eux, qui écoutent leurs cœurs et refusent de se révéler. La Kabylie orientale offrit beaucoup de ses enfants pour porter le flambeau de la victoire libératrice des indigènes meurtris, depuis toujours, dans leur dignité et leurs confidences trahies.

L’été laisse la place au règne de l’Automne. L’automne contraint, cède, à son tour, la citadelle aux hurlements du vent qui annonce le froid de l’hiver. Un rituel imposé, comme une vénération royale, se répète à chaque naissance d’une nouvelle année. Où, toute chose parait naitre du déluge et mourir, à la fois, dans la violence du temps, emportée par le délire d’une nature en fête.

L’espace chargé de nuages, annonçait la naissance cachée du sublime règne de Yennar. Prélude, à la naissance d’un génie, avant-coureur, dans cet éden qui prête le sein pour la tétée d’un lait sucré au miel. Cet enfant gâté par les secrets de la providence, serait, plus tard, un architecte éclairé, où la raison émanait de la puissance des mots, légitimait ses combats et enflammait les esprits encore tièdes. Il hérita de la clairvoyance issue du patrimoine culturel immuable Jijélien, connu par l’intelligence, la ruse et la rébellion qui caractérisent les habitants de la région.

Une vision mise au service de la révolution algérienne, pour se libérer des exigences de servitude de la colonisation, où chaque indigène portait la marque d’un orgueil blessé. Une conception intellectuelle empruntée à l’expérience millénaire, encore en vigueur, des glorieux ancêtres de la Kabylie des Kotamas.

Les côtes des Saphirs, inspirèrent d’autres enfants biberonnés par l’élégance de cet espace envoutant et fournissaient à l’esprit les outils pour parfaire la raison. Ils devinrent, comme une évidence, des stratèges animés d’une intégrité intellectuelle qui bouleversa le courant de l’histoire de leur pays.

Ces enfants porteurs du souvenir de l’histoire inachevée, de l’épopée des Kotamas, vinrent édifier le rêve inassouvi, de ces derniers, et offrir à leur peuple une avancée vers l’histoire moderne, dans un pays libre ; un idéal vainement espéré, imaginé, tant adulé par plusieurs générations de leurs aïeux. Une Algérie ; un pays continent, comme l’avait imaginé et édifié le roi Massinissa, à travers, la Numidie ; la première nation unie des berbères.

Le peuple de Jijel et ses environs s’étaient, toujours, singularisés par des luttes guerrières avec la hargne des hommes jaloux de leur liberté, pour instaurer la justice, l’ordre et la paix. Ce vaillant peuple avait donné au pays des intellectuels illustres, des politiciens nationalistes, des ingénieurs, des techniciens et des combattants qui devinrent le fer de lance des épopées libératrices et civilisatrices de l’histoire moderne de l’Algérie. De prime abord, quand on évoque Jijel et sa région, les noms de Farhat Abbas et Mohamed Seddik Benyahia surgissent, comme par enchantement, comme une félicité de la mémoire commune des algériens ; une aubaine empreinte du parfum du souvenir, de la gloire qui évoque l’insurrection de novembre 1954.

Au détour d’une petite ruelle discrète, dans le centre-ville, longée par un parc où jadis fut érigée une église ; se dressait, juste en face, à l’autre bout de la rue, une maisonnette d’un style colonial, à un étage. Bordée d’arbres de platane, dénudés de leurs feuilles et congelés par l’ardeur du froid glacial de l’hiver.

Cette maisonnette se distingue, dès lors des autres, par une plaque au-devant de la porte, qui attire le regard ; transcrite en arabe classique et annonce : ici naquit Mohamed Seddik Benyahia.

Un enfantement qui éveillait la curiosité des passants étrangers à la ville. Et, qui faisait reculer le regard des locaux, de plusieurs décennies en arrière.

Le centre-ville de Jijel, non loin de la maison Benyahia, située à la rue si Houes, où le dénie l’emportait, désormais, sur la raison. Les valeurs qui avaient animé cette illustre famille francophone, furent, délibérément, oubliées. Le refus d’admettre la hauteur d’esprit du personnage, portée par l’élégance de l’écrit de la langue française, parlée avec raffinement et perfection, est une entrave à la vérité de l’histoire de Jijel ; une offense à la pensée du martyr Mohamed Seddik Benyahia.

En oubliant d’être équitable, par vengeance, par ignorance ou par provocation, d’associer la langue Française, paradoxalement, convertie en patrimoine à la réalité algérienne, pervertit et estropie, délibérément, le profil de l’homme. Cet oubli volontaire, à dessein idéologique, entame la diversité culturelle et linguistique ; un outil avec lequel, Mohamed Seddik Benyahia et ses frères de combat, firent ébranler les méandres du colonialisme. Une entrave, une blessure portée à l’esprit de cette famille de notable érudite. Elle insufflait, avec courage et dévouement, aux enfants de la ville, l’esprit patriote pour la reconquête de la liberté perdue.

En cette année 1932, fin janvier, les cloches de l’église avaient cessé depuis longtemps et les chants, des prières sacrées du soir, terminés. Le calme revenu par le repos des sonneries du carillon, qui cadrait la vie spirituelle des prêtres dévoués à leur culte. Un symbole de la chrétienté, répétées sans cesse, depuis des temps reculés et rythmaient avec discernement la pratique religieuse des prêtres. Une donnée qui s’intégrait, sans encombre, dans l’espace culturel de Jijel. Elle se muait, par la force des choses, à une musique qui berçait, avec la grâce de la tolérance, les habitants du centre-ville de Jijel.

Pourtant, au premier étage de la maison d’en face, la lumière s’attardait, dans le crépuscule de la nuit, pour éclairer le destin d’un enfant, dans un total anonymat. On sentait une agitation, dans le silence ténébreux, d’une nuit sans étoiles, remuée par le chant céleste du vent. Les visages fatigués, l’inquiétude des regards porteurs d’espoir de vie, assuraient la garde de la jeune femme, en sueur qui se battait contre les douleurs de l’enfantement.

La maman oublia, vite, ses déboires en prenant le bébé dans ses bras. Un garçon chuchota gaiement la sage-femme, pressée d’apporter la bonne nouvelle. On lui donna le prénom de Mohamed-Seddik afin d’honorer le prophète Mohamed et Seddik son compagnon. Une décision heureuse, du père Ferhat armé d’une intuition qui donnerait, plus tard, raison à ses présages.

Le signe prémonitoire d’un avenir brillant, dont le destin fut encouragé par la bénédiction d’un père éclairé, cultivant une secrète ambition, liée à une politique nationaliste.

Les habitants de la ville se réveillèrent en accueillant avec entrain les assauts d’une mer, au paroxysme de sa vocalise houleuse, qui inondait le port. Sans se douter de l’événement fécond, survenu pendant leur sommeil, qui viendrait, à l’avenir enrichir, une fois de plus, leur histoire, déjà, jalonnée par des combats illustres pour la liberté.

Abdelaziz Boucherit

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