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Le mentir/vrai du poète et la langue de bois

Regard

Le mentir/vrai du poète et la langue de bois

On connaît la notion du ‘’mentir/vrai’’ du poète Louis Aragon. Cette sorte d’oxymore est une singulière approche de la littérature qui s’appuie sur un fait réel pour le transformer en une fiction grâce à la virtuose des mots.

Le but du poète est de révéler les dessous d’une vérité. La langue de bois, elle, louvoie et jette des tombereaux de terre sur le fait du réel pour empêcher que surgisse une vérité gênante. La langue de bois sévit un peu partout, elle a presque acquis le statut de langue ‘’universelle’’. Chez nous par exemple, l’infâme histoire du bébé mort-né remis à son père dans un rebut de cartons de médicaments, a étalé au grand jour la langue bois qui a fait ‘’épanouir’’ le mensonge bureaucratique de l’administration hospitalière.

Ce mensonge nous renseigne sur la langue de bois, la pire de toute, celle des bureaucrates. En effet au lieu d’apaiser la situation, ces bureaucrates s’enfoncent dans les marécages du mépris et de la bêtise en avançant ‘’l’argument-choc’’ :‘’nous avons fait ce qui se fait dans tous les hôpitaux algériens’’. Ce n’est pas parce que le voisin fait une connerie quand on va le suivre dans sa débilité (1). Voilà où mène le fameux raisonnement qui fait appel à la technique bêbête de la comparaison… Passons à un autre sujet concernant les ravages du mensonge par fourberie dans l’univers des arcanes de la politique internationale…

Ainsi donc, cette notion du ‘’mentir/vrai’’ a traversé mon esprit quand j’ai entendu les habituels ‘’spécialistes’’ dans certains médias reconnaître la défaite de l’Occident en Syrie. Je me suis dit à la bonne heure, ‘’nos spécialistes’’ renouent avec le sens des réalités. J’ai vite déchanté car derrière cet aveu sur leurs mensonges d’hier, ils avançaient masqués pour mieux rajouter une couche de terre sur leur aveu d’aujourd’hui. On révélera plus loin ce qui se cache derrière cet aveu inattendu et tard.  Car contrairement au poète qui ‘’ment’’ pour aider à dépister le mensonge, ‘’nos spécialistes’’ mentent pour brouiller les pistes et ne jamais payer pour leurs sordides manipulations des opinons.

S’agissant de la Syrie, l’Occident, avec sa machine médiatique, a construit un conte de fée, un récit pour jeter un voile ‘’pudique’’ sur les véritables raisons de son aventure syrienne. Il délégua cette entreprise à ses obligés ‘’spécialistes’’. Lesquels avaient pour cela des ingrédients pour balader l’opinion. Le méchant truand (le dictateur Assad) (2), le bon peuple syrien et l’Occident au grand cœur défenseur de la veuve et de l’orphelin. Le scénario doit être clair et simple car il ne faut pas ennuyer le spectateur. On va donc vite oublier que le dit dictateur syrien avait été invité, excusez de peu à Paris, et s’il vous plait, le 14 juillet fête de la révolution française.

En revanche on n’oublie pas que l’Occident a des comptes à régler avec ce monsieur qui ne veut pas pactiser avec Israël, le voleur prédateur de 1200 km2 de son pays. On en veut à ce monsieur d’autant plus qu’il est un allié d’un pays, l’Iran qui l’empêche de dormir. Une fois l’écriture de ce scénario terminé, on passe à la mise en scène en commençant par ouvrir le bal avec les trempettes de Jéricho qui sied à cette région, asile de trois religions. On serine alors aux oreilles des gens une leçon d’histoire et de science politique qui ferait pâlir de jalousie les charlatans de tous bords. Ainsi, la Syrie pays dont l’histoire se perd dans la nuit du temps apparaît dans leur leçon de chose comme une vulgaire république bananière aux mains d’un Assad esseulé et tenant debout grâce uniquement à une armée et une police aux ordres. Un pauvre esseulé qui a réalisé un tel exploit en gagnant une pareille guerre sans évidemment avoir une réelle base sociale qui le soutient, relève de la fable du superman chère à l’imaginaire américain. Trêve de plaisanterie, un esseulé n’aurait pas attiré les faveurs de grandes puissances pour miser sur ce ‘’looser’’ dont on annonçait la chute chaque mois. Des puissances qui montent qui montent et qui ne lésinent pas à le soutenir en armement bien sûr mais aussi avec le sang de leurs soldats.

Quant à La leçon de chose sur leurs amis ‘’rebelles’’, elle est un chef d’œuvre de la culture du mensonge. Ces amis sont affublés d’abord du qualificatif de ‘’révolutionnaires’’ et de ‘’démocrates’’. Quand l’opinion internationale a appris la nature de leurs comportements à l’encontre des mécréants, des ‘’hypocrites’’ (chiites) et des chrétiens, on se contenta du mot ‘’rebelle’’ plus modeste. Et ce n’est pas fini, le mensonge grossier dans sa vulgarité, c’est le silence ou les petits murmures sur les sponsors de cette ‘’révolution/rébellion’’, une association de féodaux les finançant non pas pour les beaux yeux du peuple syrien mais pour s’en servir de chair à canon contre l’Iran qui les tétanise. Et enfin suprême mensonge, c’est le bonheur ressenti quand ‘’on’’ cria inlassablement de joie à la ‘’victoire’’ de la coalition  occidentale sur Daech. Une coalition qui a rasé Raqqa d’où se sont volatilisés les Daech vers d’autres régions pour continuer leur tuerie (250 morts à Soueida à la voiture piégée). Raqqa ville martyrisée devenue un cimetière de la population écrasée lâchement et sans pitié par des bombardements inouïs.

Venons-en au petit aveu inattendu de ‘’nos spécialistes’’ sur la défaite de l’Occident et donc la victoire du vil dictateur ‘’esseulé’’. Selon leurs explications, la défaite de leurs amis est due au manque d’aide de l’Occident. On a bien entendu manque d’aide, comme c’est bizarre. Vous nous avez chanté jadis que la coalition avait emporté une victoire décisive en ‘’libérant’’ Raqqa. Vous disiez non sans fierté que les forces spéciales de la coalition, entraînaient et encadraient les forces ‘’rebelles’’ armées de redoutables roquettes capables d’abattre des avions et de pulvériser les chars ‘’d’Assad’’. Une armée dotée de chars dont les troupes et leurs familles sont nourries et blanchie et vous osez dire que l’Occident ne les a pas suffisamment aidés. Quel pitoyable mensonge ! En réalité messieurs les ‘’spécialistes’’, vous mentez pour cacher une vérité, la vérité sur la nature de l’aventure syrienne.

En vérité les dessous de la défaite sont à chercher ailleurs… Les obstacles rencontrés sont d’ordre politique aux dessus des possibilités de cet Occident qui a perdu de sa superbe (garantir à la fois la sécurité des pays du Golfe et d’Israël). Mais aveuglés par son arrogance, il a surestimé ses forces et sous-estimé celles de ses adversaires pour défendre vos intérêts économiques et géostratégiques. Le juteux commerce avec les pays du Golfe et la nécessité impérieuse de garder le contrôle des voies maritimes et ainsi assurer vos approvisionnements en pétrole et gaz ont sans doute dérégler s calculs.

Le petit aveu sert aussi à chanter les bienfaits de la sempiternelle liberté d’expression où tout le monde peut exposer ses opinions. Oui certes, la liberté d’expression est précieuse mais quand c’est toujours les mêmes qui en bénéficient,  on a quelques raisons de douter de l’universalité de la chanson. 

Enfin l’aveu sert à ne pas ouvrir une petite fissure dans la vision du monde de ceux qui se croit dépositaire de la vérité comme jadis les rois de droit divin. Une vision du monde réductrice qui par exemple exagère les facteurs idéologiques (les passions humaines, les rivalités religieuses sunnites/chiites etc) pour mieux occulter le véritable moteur du monde qui roule avec d’autres carburants… Quand on voit des ‘’spécialistes’’ se tromper en un laps de temps si court et dans un monde où rien ne peut plus être caché éternellement, on se dit que le mensonge imbécile est peut être pire que l’ignorance…

A.A.

Notes

(1) Dans les souvenirs qui me restent de l’enfance, il y a cette recommandation de ma mère, ya oualdi, n’oublies pas de respecter les morts, d’une part parce qu’ils ne peuvent pas se défendre, d’autre part parce qu’ils sont dorénavant dans les mains de dieu. Zaman ya zaman, une époque où la croyance populaire dans son expression simple avait une autre idée du rapport à la vie que celle de la langue de bois  bureaucratique.

(2) La dictature du régime de Bachar Assad ne date pas d’aujourd’hui. Son père déjà avait la main lourde avec les opposants et les militants qui voulaient dénoncer la répression, trouvaient les portes des médias fermées. Aujourd’hui le problème réside dans l’invasion du pays par des puissances étrangères qui veulent démembrer ce pays. Et aujourd’hui, les mêmes médias ferment leurs portes à ces mêmes militants qui veulent que le peuple syrien conquiert la démocratie sans le démembrement de son territoire par des intrus étrangers aux pays.

Auteur
Ali Akika, cinéaste

 




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