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Le patriotisme économique : serait-ce la recette miracle du gouvernement ?

Après la critique de la commissaire européenne

Le patriotisme économique : serait-ce la recette miracle du gouvernement ?

La sortie de la Commissaire européenne au commerce, Cecilia Malstrom, jugeant les mesures prises par le gouvernement algérien pour réduire sa facture d’importation de « non conformes à l’accord de libre-échange », n’a pas manqué de susciter des réactions « patriotiques »de l’UGTA et du FCE qui se sont dits « préoccupés »

Pour sa part, le premier ministre, Ahmed Ouyahia, s’est contenté d’affirmer concernant les mesures de restriction prises par l’Algérie qu’ « elles pèseront transitoirement sur les exportations de nos fournisseurs traditionnels et nous espérons leurs compréhension » .

Ces mesures procèdent, a priori, d’une bonne intention, selon les observateurs. Elles témoignent de la volonté du gouvernement de stopper l’hémorragie des devises et la chute des prix du pétrole. Elles ont, au moins, ce mérite d’éveiller les consciences sur l’impérieuse nécessité de réduire les importations qui ont dépassé le seuil du tolérable.

Est-ce à dire que notre gouvernement a enfin trouvé la «recette miracle», le patriotisme économique à même de nous faire «gagner la bataille de la production nationale», si chère à Sidi-Saïd, le secrétaire général de l’UGTA ? Et partant, de nous inciter à consommer « local » ?

Si nous ne consommons pas algérien et n’accordons pas la priorité à nos produits, nous allons avoir de sérieux problèmes économiques, a commencé à avertir le ministre du Commerce qui, en plus, a déploré le fait que le consommateur préfère acheter des produits importés alors que le produit local existe. Lui emboîtant le pas, celui de l’Industrie invite les entreprises «à améliorer la qualité de leurs produits pour garantir la compétitivité». Et pour ne pas être en reste, le ministre de l’Agriculture , au sortir des assises qu’il vient d’organiser en grandes pompes ,en appelle au «sursaut patriotique» pour sauver l’économie nationale !
Mais la problématique du consommateur algérien est plus complexe qu’il n’y paraît et la question du «made in Algeria» ne peut se résumer à cette vision un peu simpliste de l’offre rencontrant la demande dans des conditions idéales.

Les ménages algériens ne rechignent pas à consommer le produit local, dans l’absolu, mais quand ils hésitent, c’est parce que l’offre pêche par l’absence de qualité aux normes universelles et peine à soutenir la concurrence étrangère.

Parmi les autres questions soulevées figurent aussi la capacité réelle des industriels et de nos entreprises à produire «national» tout en restant compétitifs et performants ou l’impact d’un prix plus élevé sur le budget des Algériens et les conséquences que cela peut avoir sur d’autres pans de l’économie nationale.

Il existe, en définitive, très peu de chiffres concernant le «made in Algeria» ! Peut-on, vraiment, dire qu’on assiste à son retour, comme le clament, d’une même voix, Ali Haddad , Sidi-Saïd, et nombre de responsables qui ont bien voulu quitter leur tour d’ivoire pour nous inviter, à travers un clin d’œil qui se veut complice, de «consommer algérien» ?

Le patriotisme et le sens de l’abnégation ne se décrètent pas à coup de slogans auxquels même les initiateurs de cette opération ne croient pas.

A-t-on déjà croisé un ministre ou un responsable algérien dans un marché populaire ? A-t-on vu tel autre responsable s’habiller et se nourrir «algérien» ? Ou passer ses vacances en Algérie ? Se soigner au pays ? Inscrire ses enfants dans les universités locales ? Ou plus encore, opter pour la «Symbole» sortie de l’usine de Tlélat ?

Ceci, pour dire que ceux qui doivent donner l’exemple, pêchent eux-mêmes par manque de patriotisme ! Une directive de ce type ne peut réussir et soulever l’adhésion populaire que si elle réunit certaines conditions objectives en amont et en aval du marché de la consommation

Il est certes vrai que dans l’ensemble, les consommateurs algériens se disent prêts à acheter «local» ; seulement voilà, de l’autre côté, des industriels ne font rien, ou pas grand-chose, pour les satisfaire et, partant, pérenniser leur propre activité. Le tout, avec l’indifférence des autorités qui ne réagissent que sporadiquement pour porter des slogans sans plus.

Comme ceux qui viennent d’être proférés lors des Assises du secteur de l’Agriculture !

Au moment même où la disponibilité et la qualité des produits peinent à suivre. Sans compter les prix. Quand on sait, par exemple, que la viande bovine était importée d’Inde et d’Argentine quand ce n’est pas du Brésil, et que l’oignon nous est arrivé tout droit des Emirat arabes unis, l’urgence serait plutôt de diversifier notre économie et de nous consacrer à l’agriculture, plaident les experts.
Cela à d’ailleurs fait réagir le Président de la république ,Abdelaziz Bouteflika, qui a fait part de ses remarques comme suit, dans une lettre lue en son nom :

– faiblesse de l’activité agro-alimentaire

– vieillissement de la main d’œuvre

-manque de structuration qui expose l’activité agricole à la spéculation

– rareté de réseaux de distribution

-absence de transformation de l’activité export

Maintenant que les sources viennent à tarir, on en appelle au patriotisme ! Au point de dire que le slogan «consommons algérien» visant à exploiter les potentialités locales de production, juguler les importations, suffirait à inciter les ménages à consommer algérien; A faire oublier aussi les importations ubuesques, les devises dilapidées en gadgets inutiles et dérisoires, sans oublier les fortunes colossales érigées grâce à «l’import-import», à l’ombre de responsables peu regardants quand l’or noir coulait à flot.
Etonnant de constater, par exemple, que les importations de chips ont atteint les 2 millions $ par an, ou celles de la mayonnaise qui étaient de l’ordre de 36 millions $, soit l’équivalent des exportations algériennes de dattes !

Et le plus révoltant, c’est qu’on nous «balance» à la figure ces sommes astronomiques comme si c’était la faute des consommateurs? Et puis cette question : y-a-t-il une liste des produits algériens s’est interrogé un journaliste qui s’est engagé à s’y soumettre éventuellement ? Il s’agirait aussi d’amener les importateurs à importer ce qui n’est pas offert par la production nationale. Tout un programme.
Consommons algérien ! Dans un passé récent, on nous invitait à goûter au «mentoudj bladi», un flop qui a fait long feu ! Quid aussi de l’orange de la Mitidja , de la pommes de terre de Mascara ,du costume Sonitex ,de la mobylette de Guelma ou plus encore ,du sucre de Miliana ,du blé de Tiaret ou de la fameuse datte de Tolga. Avons-nous à faire, en définitive, à une opération de com préméditée par le gouvernement ? Si Ahmed Ouyahia , comme d’autres avant lui, s’est emparé du sujet du patriotisme économique , c’est qu’il représente un enjeu, à la fois économique et social, et par conséquent politique.

1. Enjeu économique, car encourager la consommation nationale, c’est aussi et surtout, donner un coup de pouce aux PME/PMI et tous les artisans qui font tourner l’économie et luttent pour rester en course. Assez logiquement, le «consommons algérien» trouve donc une résonnance encore plus forte en période de crise, où chaque emploi sauvé, où chaque entreprise créée sont autant de bonnes nouvelles !

2. Enjeu social, car si les Algériens viendraient à manifester l’envie de consommer «local»,ils le feraient pour deux bonnes raisons au moins : donner un sens à leur acte d’achat et faire des économies même substantielles

3. Enjeu politique, aussi, car encourager l’économie nationale, en temps de crise pétrolière comme celle qu’on vit aujourd’hui, est au cœur de la mission d’un gouvernement et plus généralement de la classe politique tout entière. Même s’il est vrai qu’il s’agit là d’un débat de nature à irriter nos partenaires européens qui se sont emportés contre les mesures de restriction frappant leurs produits

L’objectif du gouvernement est donc d’amener les citoyens à privilégier les produits algériens dans leur consommation courante pour ce qui concerne notamment les produits lourds comme l’électroménager, l’automobile et l’électronique. Pour le reste, c’est-à-dire l’agroalimentaire, l’habillement et autres produits à usage courant, c’est surtout la publicité et la sensibilisation qui en feront la preuve.

Les producteurs nationaux sont prêts, nous affirme-t-on, à redoubler d’efforts pour mettre sur le marché des produits compétitifs sur le plan qualité/prix et pour satisfaire le consommateur algérien de plus en plus exigeant.

Le problème pour l’Algérie réside dans la faiblesse de l’offre, et les experts se sont accordés pour dire que «le modèle keynésien de relance de la production par la consommation qui part de l’hypothèse de l’existence d’une offre sous-utilisée n’est pas transposable à l’Algérie qui souffre d’absence de facteurs de production compétitifs en termes de coût/qualité, et non pas d’un refus de consommation locale exprimé par les Algériens».

La tâche n’est pas aisée, car le «made in là-bas», est toujours associé à la qualité. C’est même le premier critère cité spontanément ! Très «design», les produits «made in» ont du style ! Ils sont élégants, créatifs, et ont une véritable personnalité, une espèce de «je ne sais quoi» d’étranger qui fait la différence !
Seulement voilà, les riches ne changeront rien à leurs habitudes de consommation. Quant aux bourses modestes, elles n’ont pas attendu cette campagne pour consommer algérien. Pas forcément par patriotisme, mais par réalisme. Et aussi par dépit !

Pour l’heure, le nouveau ministre du Commerce s’est engagé à assurer aux algériens un Ramadhan des plus paisibles. Ce qui a fait réagir : pourquoi doit on prendre des « mesures spéciales » pour nourrir les algériens que nous sommes pendant un mois dans l’abondance ?Pourquoi aussi doit on « veiller »à ce que les prix ne flambent pas ?Pourquoi également le ministre du commerce s’attache-t-il à assurer la disponibilité de produits qu’on trouve paradoxalement toute l’année ?Pourquoi aussi monsieur Djellab le nouveau ministre du commerce s’engage à contrôler les prix qui en fait sont censés être libres de part la loi ?

A toutes ces interrogations qui ont trituré nombre d’observateurs, il n’y a qu’une réponse possible, et elle est politique : 2018 est une année préélectorale ou la quête de la paix sociale est une exigence absolue !

 

Auteur
Cherif Ali

 




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