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Le plus court chemin vers la disparition de la langue kabyle

Le changement du système d’écriture

Le plus court chemin vers la disparition de la langue kabyle

L’écrivain et chercheur Mouloud Mammeri a écrit de nombreux ouvrages a écrit tous ses ouvrages en caractères latins.

Depuis l’annonce d’une probable création d’une académie des langues berbères ces derniers temps par le gouvernement algérien, des personnalités loin du monde linguistique, particulièrement de la linguistique appliquée aux langues berbères et plus précisément à la langue kabyle s’élèvent au nom de l’unité nationale, des constantes nationales, et appellent à l’adoption du caractère arabe pour transcrire la langue kabyle. Des arguments plus tôt idéologiques, politiques et religieux loin de toute considération scientifique et rationnelle.

Rappelons qu’il a fallu plus de 50 ans depuis l’apparition de la première grammaire basée sur le caractère latin pour que celle-ci soit relativement stable, dotée de lexiques, de manuels grammaticaux, des supports littéraires et autres. Rappelons aussi qu’il y a des détails au niveau linguistique qui n’ont pas encore été suffisamment explorés mais des travaux ont été initiés. La majorité de ces travaux et publication touchent à la langue kabyle.

Rappelons aussi que la grammaire est fortement liée au système de transcription (caractère). Si l’on considère en langue arabe et en caractère arabe les deux exemples suivants: كتب كتابا .1 كتب كتاب .2 La langue arabe de par sa grammaire permet au lecteur de déduire la lecture à partir de la fonction de chaque terme dans la phrase. La première phrase est à la voix passive et la deuxième phrase à la voix active grâce au terme كتاب orthographié de deux manières, ce qui permet de déduire sa fonction et déduire ensuite l’aspect du verbe donc sa prononciation. La première phrase se lira (en transcription kabyle moderne) : Kataba kitaaban et la deuxième: Kutiba Kitaabun. Mais ce système pose problème de syllabation pour des besoins de création de moteurs vocaux en langue arabe.

Le choix du caractère arabe pour la langue kabyle ne permettra pas de tirer profit de cet avantage car les deux grammaires ne sont pas pareilles. De plus, il nous transférera les problèmes auxquels la langue arabe fait face dans le monde des nouvelles technologies. Considérons les deux phrases traduites en langue kabyle et transcrites dans les deux systèmes: arabe et latin. En caractère latin: 1. Yura adlis 2. Yettwaru udlis. En caractère arabe: ير اذلس .1 يتسور اذلس .2 . Dans la version latine, nous n’avons pas besoin d’analyser la fonction des mots pour déduire la prononciation. Dans la version en caractère arabe, il est impossible de déduire la lecture (absence de voyelles), donc le choix du caractère arabe pour la langue kabyle ne permettra pas de tirer profit de ce lien fort entre la grammaire arabe et son caractère car les deux grammaires ne sont pas pareilles. Pour régler ce problème on pourra penser à ajouter les signes (fetḥa, ḍemma, kesra, sukun, deux fetḥat, deux ḍemmat…).

Sur l’aspect graphie, notons que la forme d’une lettre en arabe change selon sa position dans une phrase. Il existe une forme initiale (au début du mot), une forme au milieu et une forme à la fin. Ci-dessous, la liste des graphèmes à considérer pour la langue arabe: Il existe au total 180 graphèmes différents que j’ai pu recenser (avec code hexadécimal Unicode. Ces signes sont extraits d’un lemmatiseur en langue arabe disponible sur Github).

Sachant que la langue kabyle contient tous les phonèmes de la langue arabe, en plus d’autres propres à elle, le choix du caractère arabe pour la transcrire devra étendre cet ensemble de plus d’une centaine d’autres graphèmes (simple ou complexes), car il est nécessaire d’en créer d’autres pour pouvoir supporter le système phonologique kabyle en plus de les adapter (multiplication des signes) pour parer aux problèmes futurs que cela posera lors des projets d’intégration numériques (lemmatisation, racinisation et syllabation : prélude à tout traitement automatique). Toutes les règles grammaticales établies à ce jour seront donc inutiles. Il faudra alors réinventer une nouvelle grammaire pour s’adapter au nouveau système de transcription. Des années seront nécessaires pour l’adopter dans l’enseignement et voire des siècles pour sa stabilisation et sa généralisation. Tout ce qui a été produit dans le domaine de la recherche linguistique en caractère latin ne sera plus utile : Le système d’écriture, les règles grammaticales…..bref, les milliers de productions portant sur la langue kabyle et berbère en général ne seront d’aucune utilité.

Certains diront que des expériences de transcription des langues berbères dont le kabyle en caractère arabe sont connues depuis des années. Même si des documents (poèmes, et textes religieux) sont en effet transcrits dans ce caractère, il faut signaler que cette transcription est dite phonologique et non pas graphique, donc elle ne répond à aucune norme linguistique (langue). Ces textes ne sont exploitables que pour les chercheurs pour tirer des données (exemple : le lexique, données historiques…). Ils ne sont aucunement une référence pour conclure que ce caractère est intégrable pour le kabyle.

D’un autre côté, des travaux lancés depuis plus d’une dizaine d’années dans le domaine des nouvelles technologies impliquant le traitement automatique des langues et la linguistique informatique appliqués à la langue kabyle, se sont basés sur le caractère latin et la grammaire enseignée dans les institutions en Kabylie depuis plus de trois dizaines d’années. Certains de ces travaux ont pris une avancée remarquable et sont en cours d’intégration sur les outils numériques des éditeurs mondiaux tel que Mozilla, OpenOffice, LibreOffice…:

Ainsi des lemmatiseurs, racinisateurs, syllabateurs… sont produits et en cours de stabilisation, ouvrant la voie à la création de correcteurs orthographiques et grammaticaux, des moteurs vocaux, traducteurs automatiques, analyseurs de textes…etc. Ces travaux ont consommé des centaines de journées d’investissement. Par ailleurs, et en étant acteur dans le domaine de la numérisation de la langue kabyle, rappelons que parmi les problèmes connus dans le domaine du traitement automatique des langues et le monde numérique en général : La multiplication des signes de la langue qui rend les algorithmes générés plus complexes avec un résultat peu probable et le sens d’écriture (de droite à gauche) non supporté par la totalité des langages de programmation, ce qui induit des adaptations techniques très coûteuses avec toujours d’improbables résultats contrairement au caractère latin dit universel dans le domaine des nouvelles technologies.

Il n’est pas adéquat que pour des raisons idéologiques, on décide de changer le caractère et la grammaire d’une langue ayant pris un ancrage au sein de la communauté scientifique, la société et le monde numérique. C’est le chemin le plus court pour faire disparaître tous les travaux scientifiques portant sur cette langue, ayant été initiés depuis près de deux siècles.

M. B. 

NB : Les exemples cités sont destinés au large public pour montrer un aspect du problème. Il existe des problèmes majeurs liés au système de transcription arabe que seuls les spécialistes pourraient appréhender.

Auteur
Mohand Belkacem, Ingénieur des systèmes informatiques

 




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