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« Le Soleil se meurt » de Touria Jabrane

Turia Jabrane

Partir d’une épreuve sociétale vécue est une cause valide pour se protester contre une situation de crise : une crise d’identité individuelle et collective. Cette forme de manifestation invite à libérer l’esprit et pousse le corps à agir différemment dans le temps et l’espace. 

Quel vent nous emporte lorsque nous sommes face à une pièce quasiment avant- gardiste jouée par une des figures emblématiques du théâtre marocain : Touria Jabrane ?

Touria Jabrane a pu lier poésie et verbe au service d’un théâtre traduisant sa foi militante, son courage de penser la réalité tout en la théâtralisant d’une manière dissidente. Tout en faisant de son discours un contre- discours rejetant la parole normative et invitant les esprits à penser la bipolarité des actes face aux paroles.

Partant d’un théâtre amateur vers un théâtre professionnel, elle a grimpé l’échelle du succès en collaboration avec Tayeb Saddiki et plusieurs piliers du théâtre marocain. Elle a critiqué le vécu avec une frénésie théâtrale bouleversante qui est devenue par la suite un moyen de catharsis pour une grande masse du public.

Le Soleil se meurt  (1993)[1] est une pièce qui mêlant une véritable réflexion sur un destin qui meurt, un progrès qui meurt, un espoir qui meurt comme un soleil qui se dilue cédant la place à l’obscurité.

Effectivement, Le Soleil se meurt au sein d’un monde occupé par des ignorants. Dont  l’espoir reste suspendu à cause de cette tragédie, tragédie de l’histoire falsifiée, racontée par un idiot qui n’ose pas transmettre la réalité sans la déformer.

Quelles sont les critères de cette représentation féminine subversive ? Dans quelles mesures  le texte poétique, son adaptation théâtrale, la musique gnaoui, la gestion spatiale et l’interférence des rôles semblent- ils des procédés mis au service d’une représentation théâtrale dissidente ? Quelle serait l’influence de cette voix féminine sur une masse, plus au moins, hantée par une idéologie passive qui lui prive de la vigilance et qui attarde son engagement conscient et décisif ?

A travers cette pièce, nous allons montrer l’importance des figures féminines sur les planches théâtrales au Maroc prenant Touria Jabrane en guise d’exemple, par la suite nous essayons de mener une réflexion à propos de la notion de corporalité : un corps textuel et un corps représentatif dont la voix  porte colère et militantisme tout en nous nous servons de quelques passages extraits de la pièce en question. Finalement nous allons évoquer l’importance de l’adaptation, de la traduction et de la musique comme étant des outils de communication et des procédés scénographiques, alliant littérature et oralité dans une seule discipline théâtrale avant-gardiste.

Touria Jabrane : Guerrière des planches et sur planches [2] :

Le théâtre au Maroc a connu plusieurs transmutations partant du spectacle mineur, à savoir la halqa, vers le théâtre amateur, le théâtre nationaliste, le théâtre professionnel avant-gardiste dont Touria Jabrane fait partie.

L’incompatibilité de certaines pièces qui ont été en désharmonie avec la voix populaire ainsi que le manque de formation qu’a connu ce domaine ont nécessité une remise en question d’où la visée de chasser les intrus  de ce sixième art sous le profit de la concurrence véridique.

Touria Jabrane ou la femme guerrière a rendu âme au théâtre marocain tout en restant fidèle à la voix de l’originalité. Elle a pu déployer ses compétences stylistiques, artistiques et esthétiques pour exposer devant le public tous les vices de  l’amère réalité.

Elle a instauré son engagement artistique militant à travers la fondation du théâtre d’Aujourd’hui, « Masrah Al Yaoum », une sorte de troupe de théâtre professionnel avec son mari et dramaturge Abdelouahed Ouzri. Elle a pu assembler son militantisme et sa compétence en tant qu’artiste et politicienne marocaine et les mettre au service d’un travail théâtral de qualité dont les témoignages ont resté gravés dans la mémoire du public que ce soit à l’échelle nationale ou internationale.

Son souci ne s’est limité pas à chercher de nouvelles formes esthétiques mais à remettre en vigueur l’avenir du théâtre marocain militant afin de combattre la gestion inintelligente liée à ce domaine.

Sa voix a été claire, provocante aussi. A travers ses pièces célèbres et plus précisément  «  Le Soleil se meurt », elle a pu transmettre sa rage féminine dissidente pour que la réalité puisse triompher et les masques des paroles mensongères peuvent tomber.

S’agit-il d’une absence éphémère du soleil ? Ou bien de funérailles des consciences et de dignité ?   

Le monde en deuil

Quel cri ébrèche-t-il notre voix quand nous sommes entre le marteau de la réalité vécue et l’enclume de la représentation esthétique ?

« Le Soleil se meurt » s’est apparu comme étant à la fois une pièce de  théâtre subversive mais à portée thérapeutique. Dans la mesure où elle a été mouvementée par une diversité esthétique reliant texte, poème et chant gnaoui dont la visée est de transformer la pièce en une véritable séance de confession austère et une démystification hostile annonçant un jeu de rôles narcissiques afin d’amener le public à se trouver face à soi-même.

Que pouvons faire face à notre image réelle lorsque nous sommes dans un monde complètement en deuil ? Faut-il narguer notre vie ou la déférer ? Faut-il battre le pavé du quotidien ou s’appesantir sur la terre ?

Nous allons assister à ces funérailles à travers les rites  présentés par Touria Jabrane et Abdellatif Laâbi en compagnie du musicien du chant gnaoui Maalem Mustapha Bakbou, dont l’espace est une scène sombre, obscure décorée à l’aide de deux pièces –estrades sur la planche   : une a été consacrée pour le musicien, placée à gauche et une autre réservée aux deux acteurs à tour de rôle avec un éclairage léger. Les acteurs sont vêtus des costumes noirs et des couleurs foncées symbolisant le deuil.

Un acteur et une actrice sur scène représentant l’homme et la femme dans le monde réel en compagnie d’un musicien qui déploie le chant gnaoui pour invoquer l’aide de bons esprits lors de la  transe  afin de libérer les consciences paralysées.

La pièce représentée s’est transformée en une cérémonie de deuil factuel sur le plan de la vraisemblance. Il s’agit d’un châtiment qui a touché la Terre vue les comportements de l’être humain, qui, en quête de liberté, il a perdu son identité : « Le simple mot de liberté/nous a fait pleuré/ comme des madeleines ». Tiraillé entre dogmes et espoirs d’un printemps qui ne va jamais voir le jour. Il s’est plongé dans un hiver glacial remémorant une histoire tragique, due à une identité bi- polaire souvent manipulée par le bruissement d’une victoire non-acquise : « avec la bonne mode des dogmes/ dont il resterait toujours quelque chose/ […] / le soleil se meurt/ et nos rumeurs dorment à la bouche/ le chaos viendra balayer la scène/ de cette vieille tragédie/ racontée mille et une fois/ par un idiot /[…]/ ce sera une autre éternité/ d’absence trouble/ de duel / entre/ masque et de manque/ à écrire ».

La peur a envahie la terre et la chair. Les hommes se tournent vers les éclats des rayons solaires comme des « tournesols ». Mais le manque de l’amour a dessiné la tragédie humaine sur une toile noircie. La trahison a coupé le cordon ombilical de la fraternité. Les mots sont devenus délavés du sens. Ils se sont composés par des signes de misère et de ruine. De quel deuil s’agit-il ? La mort de l’humain ou la mort de signes. L’homme a perdu le pouvoir de sa parole et le verbe a souhaité périr dignement : « Mais que faire/ quand ce sont les mots qui l’ont signes/ rien de Bible/ juste un signe/ de sous les décombres/ Enterrez- nous dignement !/ enterrez-nous dignement ! ».

Les cendres de la vie humaine ont poussé l’homme à chercher refuge aux seins des animaux : « Voilà/ je démissionne du genre humain/ je vais me faire chien/ ou plutôt chienne/ je vais apprendre à flairer le mal / de loin / de très loin », et dans le cas échéant il va demander l’hospitalité dans l’espace des plantes : « Si les chiens me rejettent/ je demanderais au Magnolia/ de m’accepter pour fleur / le temps que dure/ une fleur de Magnolia » et si ce n’est jamais possible de fréquenter ces deux rangs, l’homme serait amené à fréquenter le monde des insectes dont le but de se retrouver, autrement cette fois- ci : « Sinon/ j’irai me terré dans une fourmilière/ réapprendre ce que le travail invisible/ que les géants/ être have plus ou moins/ par les gardes ».

Errer dans le temps afin de déguster le vrai sens de la vie qui se diffère du fait d’exister : « J’irai de l’autre côté/ celui où le temps n’est pas une machine à broyer la vie » et dans l’espace pour le rendre un lieu de vie, non pas un terrain de mines à éviter afin de survivre : « celui où l’espace/ n’est pas obstacle à la vie ».

Être dans la peau de ces trois éléments issus de l’univers l’aiderait peut- être à récupérer l’essence de son être afin de rentrer dans le cycle de l’univers et pour mieux respecter son équilibre basé sur la cohérence et la complémentarité entre ses éléments qui forgent une seule unité.

L’homme ne peut être un grain de cet univers qu’en respectant la loi humaine qui se résume en l’amour de soi relative à l’amour de l’autre. Être dans la peau de l’autre en étant soi-même : « quand je me confondais avec un corps/ aimant/ aimé/ qui n’a point enfanté/et qui n’a point été enfanté/ je serais l’Hermite invisible/ l’instrument du désert/ je serais bref et entier/ pour ne pas rompre l’harmonie de l’univers ».

Les séries des rôles  entre T. Jabrane et A. Laâbi sont entrecoupées par des fragments musicaux qui se répètent quand cela est nécessaire afin de mettre le point d’incise sur le message véhiculé par  la pièce.

L’actrice a  invoqué le jour qui semble un contre-jour et le sourire significatif des amants dans une véritable fuite et après on salue le châtiment[3]. Ici il s’agit d’une préparation du public à la réception du thème présenté comme étant un lourd rocher.

Abdelatif Laâbi qui par interférences des tours s’est lancé dans l’explication de cet effet à cause, avouant le prix de la liberté qui a coutée chère aux hommes cherchant la perfection dans les apparences religieuses et le pouvoir virile, aux hommes qui ont perdu leur temps à faire des folies instinctives : « chanté, dansé, bu et fait l’amour toute la nuit sur la payace crasseuse du monde ».

Par la suite T. Jabrane  a évoqué  la  destruction de notre monde commençant par notre chaos individuel à travers l’ignorance et le manque du savoir, nous avons bâtis notre cosmos sur le vestige de nos dilemmes qui se présentent comme de véritables leçons acquises par expérience.

Quant à Bakbou, qui, par le chant gnaoui a invité les bons esprits sous l’effet de transe et à travers la méditation de ce chant qui résume la visée générale de la pièce et incite le public à valider la compréhension du message porté.

L’emploi de l’impératif affirmatif dans ce fragment : (Ecoutez mon lyrisme/ saisissez bien le sens /ô frères/ ô frères/ le soleil se meurt / ô frères/ le soleil se meurt)[4] est très révélateur dont le but est de pousser le public à bien saisir le sens véhiculé par le lyrisme. La répétition des vers évoquant « le soleil se meurt » est une sonnette d’alarme, un appel d’urgence afin de se réveiller de cette paralysie sociétale et prendre position pour sauver ce qui peut être sauvé. Car si la source qui illumine le monde est en train de périr. Le monde trépasserait aussi et l’être humain rendrait son dernier soupir dans une obscurité quasi- totale entre ignorance et souffrance partagées par la  masse.

Laâbi a tracé le tableau tragique de la société, tiraillée entre deux vecteurs mal-alignés : le doute et l’espoir d’une vie meilleure, les hauts et les bas d’une progression enterrée, des couples et des enfants qui jouissent du temps tout en faisant des folies, des amis se servant de deux masques, des gens déployant leur religion comme étant une tendance pour des fins politico- économiques et le reste du peuple dégustant les mots sans oser les prononcer, et puis, voilà la déchéance totale qui nous fait face dans une réalité camouflée par des idiots. Des totems qui font l’éloge aux discours vidés du sens engagé. C’est une vie éternelle marquée par la crise d’écriture et le manque d’écriture. Une écriture qui se veut « masquée » ou « manquée ». Le soleil se meurt vue la mort du verbe.

La fin de la pièce évoque la mort des mots, et celle des vivants. S’enterrer dignement reste le dernier souhait pour les deux « Enterrez- nous dignement ! ». C’est la solution qui préserve ce qui reste de plus humain sur Terre. L’être ose démissionner de cette humanité afin de fréquenter le monde des animaux. Il va faire de lui «  un chien » ou  « une chienne » qui distingue le mal du loin ou bien il va fréquenter le monde des fleurs de « magnolia » en signant un contrat de durée de vie déterminée selon la durée du vie des magnolias ou bien il ira se « terr[er] dans une fourmilière » pour apprendre de nouvelles méthodes de travail enduré, il partira à la quête du « temps » et « l’espace », à la recherche de l’amour humain et de la vraie vie, loin de tout âge pulvérisé, réduit en séquences du temps. Un temps défini qu’à travers  les chiffres. La vie perd sa notion concrète. Elle se métamorphose en une existence aléatoire, rythmée par la bêtise humaine.

La chute a résumé l’objectif de la vie de l’être humain, un être qui fait partie de son univers, qui respecte l’équilibre de l’univers. Il serait en même temps un grain de ce monde. Il est fait pour accomplir sa mission sur terre, dans une durée bien limitée. Un être qui ne supporte aucune atténuation dans sa dignité, qui ne soit pas contaminé  par la bestialité des esprits hantés par l’ignorance et la fortune : « je serais bref et entier pour ne pas rompre l’harmonie de l’univers ».

La pièce est avancée en mode des interférences entre poème et chant. Un poème qui se veut un corps textuel, mis au service d’un corps représentatif qui déploie à son tour  la traduction et l’adaptation comme étant deux méthodes utiles à une fin théâtrale dissidente.

Quel serait le  rôle de  la traduction dans la présentation théâtrale avant-gardiste ?

Voix saignante entre littérature et interférences langagières

L’adaptation de la poésie mise au service de  la représentation théâtrale militante, en déployant la traduction transversale de la langue arabe vers le français, s’avère une forme de subversion sur la langue partant de sa fonction première comme étant un outil de communication vers sa fonction de transmission culturelle.

Elle est aussi une forme de dissidence au niveau de représentation de sixième art en le rendant un art convertisseur d’avenir. Dans la mesure où il offre une nouvelle opportunité  de communication sérieuse, loin de toutes paroles truffées d’images ambigües, ornées de mensonges. Chassant toutes craintes qui s’avèrent plus provocantes car elles coincent l’issue de l’amère réalité vécue : « La mort s’est lassée/ Même la paix est laide/ Loin du corps qui fuit/ Le son rompe/ Entre les rives dévastées du cœur. Babylone a détruit Babylone »

(تعب الموت/ حتى السلام بشع/ بعيدا عن الجسد الذي كان يسحب الدم/ بين شواطئ القلب المسفوحة/ بابل هدمت بابل)

Expérimenter la traduction au service théâtral avant- gardiste advient un projet de translation langagière et culturelle. C’est une mission difficile pour le traducteur dans la mesure où il se trouve au milieu de deux rives langagières, deux cultures, deux publics quasiment différents. Il se métamorphose en un artisan-ciseleur des mots mais son art doit être signé par la fidélité au niveau de conversion des signes. Car le fait de passer d’une langue à une autre c’est essayer de diminuer les intervalles entre le texte  d’origine et le texte traduit  avec bienveillance. Le traducteur essaye de trouver l’équivalent le plus fidèle aux termes dans le système de langue de translation.

La mort s’est épuisée au profit de la laideur de la paix, une paix recherchée mais non-retrouvée. Même la ville la plus connue par sa splendeur : « Babylone » s’est métamorphosée en un lieu de désordre et de crimes dans l’époque moderne. La question se pose ainsi : pourquoi l’amour humain est-il remplacé par la haine ? Même la mort condamne les comportements d’aversion violente de l’humanité qui est attachée au  pouvoir et à la fortune. Que reste de plus humain dans un monde orné par les valeurs destructives ?

« Le soleil se meurt »  entre les cœurs inconnus mais la voix des militant(e)s résiste portant les plaies du conflit entre réalité avouée et celle inavouée.

Finalement cette pièce reste un véritable témoignage du militantisme artistique avec une touche féminine qui fait de sa voix une lanceuse de vérité pour un changement individuel et sociétal. La parole se veut le premier pilier vers la prise de position.

Le théâtre dissident reste un moyen de purification des esprits à travers le message de morale transmis indirectement par le biais du reflet miroitant les vices de la société en question dont la véritable dissidence s’avère un combat permanent contre la passivité des humains, contre leur sottise. La victoire reste une question de survie à travers le changement métabolique du destin qui nécessite à son tour le changement de la peur par la révolte afin de mettre fin au mutisme et mettre le premier pas vers l’engagement qui dépend de la relativité entre le verbe et l’action.

Chaïmae Blilete, enseignante et doctorante

Laboratoire de recherche : « Langues, Littérature et Traduction ». Faculté Polydisciplinaire de Taza-Maroc

Notes :

Renvois

[1] Touria Jabrane nommée : « la dame des planches », article  intitulé : « Touria Jabrane : adieu la dame des planches », publié par Mohamed Nait Youssef, revue albayane.press.ma

[2] Pièce présentée par Touria Jabrane,  citée dans l’article intitulé : « Un hommage à la fierté et la grandeur », Ouafaa Bennani, le 26 août 2020, revue le Matin.ma.

[3] Passage présenté en arabe par Touria Jabrane.

[4] Passage présenté en arabe par le musicien du chant gnaoui Mustapha Bakbou.

 

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