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Les démocrates algériens en question

REGARD

Les démocrates algériens en question

«La démocratie sur nos bords a pris une couleur étrange qui assombrit notre ciel, et pose de nouveaux poids sur nos poitrines. » Bernard Dadié, Un nègre à Paris

Aucune institution et aucune réforme n’assureront la liberté des Algériens si ceux-ci n’en admettent pas les conditions et les limites, s’ils ne sont pas prêts en fait à en payer le prix. Bien qu’il tire son origine de mouvements révolutionnaires — explicables sinon justifiables par les fautes accumulées —, le Hirak peut encore être considéré comme une tentative de sauvetage de la démocratie. Pour que cette tentative réussisse, il faut que le peuple plus profondément incorporé à la nation ait davantage accès au pouvoir, que l’armée, de nouveau soumise aux autorités civiles, se confonde avec la nation, que les Algériens en général se montrent à la fois moins chauvins et plus profondément civiques, moins revendicateurs quand il s’agit de leurs intérêts immédiats et moins atones quand il s’agit de leur intérêt collectif. À défaut, la dictature d’un homme, d’une caste, d’un clan réussirait sans doute à s’imposer. Et sans doute se nommerait-elle aussi démocratie…

Le renouveau du mouvement démocratique algérien sera fondamentalement intellectuel et moral ou il ne sera pas. Aucun regroupement d’organisations existantes ne pourra remplacer la revitalisation dont la conscience démocratique a besoin. Les libertés auxquelles nous sommes attachés doivent être défendues. Mais cela ne suffit pas. L’esprit démocratique doit être à nouveau conquérant. Au-delà du dogme de la nation, il se doit de susciter une mystique propre, celle de l’unité révolutionnaire.

La foi démocratique est exigeante sur le choix des moyens et des tactiques. L’un des moyens majeurs de la naissance de la démocratie algérienne est l’intransigeance de la foi démocratique chez les démocrates.

La fin de la mainmise de l’armée sur le destin du pays est une condition non moins impérative. Celle de l’éradication des partis islamistes aussi. Il n’y aura de paix authentique, et donc d’avenir digne pour l’Algérie, que par le triomphe du dialogue entre les démocrates. Les démocrates algériens devraient s’appliquer, quoi qu’il en coûte, à ne pas prononcer une parole publique qui ne décourage à la fois les uns et les autres de l’espérance de leur victoire totale. Il ne s’agit pas d’éluder, par lâche sentimentalisme, la dureté nécessaire de certains affrontements.

Mais telles polémiques, chauffées et réchauffées, toutes portes closes dans l’étroitesse d’un bureau, ont quelque chose de démocratiquement affligeant dont la mesure où elles mettent si légèrement en question, et souvent sur des informations sollicitées, l’honneur d’autrui et d’un autrui qui mène ailleurs par d’autres méthodes le même combat.

La démocratie est en question et les démocrates, si diversement engagés qu’ils soient, doivent se reconnaître nécessaires les uns aux autres. Celui qui agit a besoin de la liberté et l’expérience de celui qui juge et à celui qui juge, l’expérience laborieuse et éprouvante de celui qui agit n’est pas moins indispensable.

Parce qu’un démocrate, c’est un citoyen qui refuse de marcher la tête en bas, de penser à l’envers, de prendre pour des réalités les désirs des messieurs décorés qui dirigent l’armée et la police ou même l’industrie et les banques. Un démocrate n’est pas un utopiste qui croit réalisable la « démocratie pure » mais c’est une femme ou un homme qui sait que, si l’on cesse d’agir pour un régime plus démocratique, la corruption des pouvoirs, qui ne cesse jamais d’agir, aura tôt fait d’éterniser un régime antidémocratique comme celui que nous avons en ce moment ou d’installer un régime plus tyrannique. 

C’est aux démocrates de témoigner, par leur comportement de chaque jour, de la résistance des principes qu’ils défendent. Dans l’ingrate période que nous traversons, c’est à eux, et à eux seuls, de « fatiguer le doute du peuple » par la persistance de leur combat au service de la vérité.

Pour qu’il y ait un mouvement démocratique, il faut que les démocrates sachent s’unir et s’organiser. Sans un tel mouvement, quand le régime actuel aura totalement cessé de faire illusion même vis-à-vis de ses aficionados, quand il montrera son impuissance à résoudre les problèmes, il n’y aura plus pour l’Algérie, en ce moment critique, qu’une alternative : ou bien un nouveau totalitarisme militaire à la Boumediene ou bien l’islamisme. Les démocrates algériens attendront-ils pour s’unir de se trouver dans les camps de concentration ?

 

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain

 




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