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Les «néo-algérianistes » de la littérature algérienne

DEBAT

Les «néo-algérianistes » de la littérature algérienne

Depuis quelques années, nous sommes envahis par une marchandise livresque qui fait renaître dans l’esprit de nos jeunes consommateurs et consommatrices de livres, une ambiance qui remonte aux années 1940 sous la forme d’agitation scripturale avec une nette excitation pour les années de l’inertie et de l’arrêt du temps.

La marchandise en question a été conçue sur la seule base commercialement rentable puisqu’elle forme un investissement à court terme qui permet une rotation rapide du capital de ces éditions qui table sur des noms encore jeunes, vigoureux et surtout qui n’attendent pas des années pour une consécration littéraire ou une reconnaissance académique après leur décès.

Nous les nommerons volontiers  de «néo-algérianistes », un terme que nous empruntons et sans réserve à notre ami Salah Guemriche, en lui mentionnant avec reconnaissance que le concept est lancé et nous comptons le faire notre.

Aujourd’hui, au sein de notre institution littéraire algérienne dite d’expression française interviennent des concepteurs software de la machine commerciale de l’édition. Après défiguration du paysage culturel et littéraire entamé durant les années 1980, les voici qui arrivent avec une campagne de salut de la fiction, remodelée et renouvelée durant les années 1990 avec une « littérature » des services d’urgence !

L’édition française ouvre quelques portillons à des noms sûrs idéologiquement et commercialement fiables à la vente au seul premier tirage. Boualem Sansal fut le maître garant à cette assurance culturelle et financière. Ancien fonctionnaire d’une entreprise étatique, farouche critique du système économique et social semi-capitaliste qu’il a vu naître. Il s’inscrit  par son livre Le village de l’Allemand dans une cartographie d’état-major d’une soldatesque coloniale. Ce dernier terme est totalement banni dans cette écriture aux saveurs intemporelles.

Sansal influe et regroupe par son verbe, une représentation de scribes générateurs et génératrices d’auteurs (ces) qui amusent la galerie des copistes, au point de nous drainer dans des eaux usées d’un imaginaire, qui n’est le leur, ni de leur âge ni de leur devenir esthétique : ils ne sont là que pour fournir une matière première pour un produit médiatiquement élaboré.

Le plus initié du « groupe » Sansal, signe un manuscrit re-corrigé, retravaillé et relu d’une Kahina qui pourrait les tuer tous. Salim Bachi se réclamant être un lecteur envahi par la Nedjma de Kateb Yacine, mais préféra  un petit détour par Circé de la Numidie et c’est tout à l’honneur de cette narration qui nous a permis de lire un monde d’acculturation envers l’Histoire et de ses acteurs réels. A lire Salim Bachi, nous plongeons dans les abîmes les plus sombres de ces couloirs dédaliques d’une édition à valeur du correctement écrit. Après avoir vomi les quelques composantes historiques d’un pays natal, nous le revoyons de retour à la recherche du vomiquier qui apaiserait les douleurs survenues lors d’un premier survol du monde de l’écriture. Maître Camus n’y est pour rien. Et pourtant on s’acharne à ce mettre sur ces pas.

Si M. Bachi se dévoile à notre lecture par son appartenance camusienne, héritage indiscutable de ces lectures de collégien et de lycéen, c’est Meursault qui ne veut pas mourir seul et arrivant à grand galop, qui inquiète nos lectures avec Kamel Daoud décidé de rompre avec le cours de l’Histoire, d’ignorer qu’il y a eu mouvement, des forces sociales en marche et changements dans le quotidien. Non Meursault préfère se fixer au texte de son initiateur, de mourir seul, sans sépulture, ni larmes. Le Camus de Daoud trompe son sceau dans l’immobilisme de l’imaginaire, libellé ses pages dans une puanteur qui rappelle les exactions des paras de Bigeard au soir de son arrivé à Saïda.

Albert Camus est conforté par ce «néo-algérianisme » qui brille par son occultation volontaire du fait colonial. Pas de madame Camus à l’horizon, mais des plumassières qui donnent du vertige à nos jeunes lectrices. Les années 1940 forment le rêve de vivre dans la joie. Ce temps « où nous fûmes modernes » où tout aller bien, au point où toute revendication indépendantiste, nous eûmes les honneurs des camps d’exterminations du Sud algérien ou les noyades par balles sur la nuque.

L’univers au masculin de ces «néo-algérianistes » est fait de mots que la linguistique appliquée traduit par un concentré comportemental et des verbes et adjectifs à contenir le réel et non la réalité. Lorsque Rachid Boudjedra s’est mêlé et avec raison, dans le seul champ de la polémique littéraire, il savait qu’il avait en face de lui des textes totalement désarmés, d’où le recours de certains à l’un des appareils répressif d’Etat contre qui ? Althusser lui-même. Boudjedra est conscient que les « néo-algérianistes » ne saisissent rien de l’intérêt d’une polémique littéraire qui fait avancer les idées et booster les archaïsmes et autres vieux réflexes. Certes que nous on voudrons à notre aîné d’être pris entre les tenailles de l’islamisme médiatique, mais nous ne pouvons lui soustraire sa fidélité et sa permanence dans les entreprises de l’Histoire de ce pays, tant politiques qu’esthétiques. Il n’aime le terme « constant », un mot qui relève de l’immuabilité, il est plutôt durable dans la dialectique du quotidien. Nous le citons, parce qu’il nous a éclairé sur ce qui se tramait derrière ces écritures qui jettent des pensées sulfureuses et vitrioleuses mêmes.

L’écriture du groupe du nouveau algérianisme débute en 1942 et s’achève en 1954, il était destiné à des étrangers en promenade, un soir d’été. Elle éloigne l’actuel de la réalité et se rapproche d’une mémoire dont les images s’inscrivent dans l’Ailleurs et l’anéantissement.

Côté dames, voici Leila Marouane qui se ballade d’un nid à un autre à la recherche d’une quelconque apaisante et confort d’écriture… sans pouvoir y laisser sa plume. La Fille de la Casbah est généreusement encadrée dans un souhait cosmologique d’un paradis qui n’existe qu’au bout de la bille d’un stylo à 0,85 centime euro. Elle ne décrivait que le tropisme de cette Algérie mal comprise, ne générant que des monstres à la barbe fourchue et les Hadda qui les accompagnent n’est que de nouvelles Fatma. Merci à l’écriture qui se tait et se tue à longueur de journée depuis 50 ans de traversée du détroit de Magellan.

De vague en vague, il y a lieu de s’interroger. Qu’est-ce que cette écriture en forme de bloc-notes qui nous impose de revoir de plus près le calendrier grégorien ? C’est celle d’une fileuse de tapisserie toujours en vente chez le plus archaïque d’Alger. Kaouther Adimi en traversant son rêve (cauchemar ?) le long de la rue Charras, n’aperçut qu’une seule existence, celle de l’imprimeur Charlot. Un des éditeurs de la noblesse coloniale en Algérie. C’est certain qu’à cette même rue la librairie ouvrière et progressiste de Dominique le Rouge est invisible, obscure et sans mémoire.

          A les lire ou à les entendre parler, ils sont tous passés par l’école de la lecture de Camus. Il devient leur gourou et leur prophète. Ils s’excitent avec lui dans leur propre exil intérieur en disloquant les mots et les phrases, croyant faire du nouveau-roman de l’après-guerre incivil. Mais c’est bien leur propre romance qu’ils renouvellent.

Ils inventent et s’inventent des géographies, des ponts et des chemins à la rencontre de l’Autre qu’ils saisissent à peine. Entre Alger et Paris, ils survolent leurs désespoirs, leurs caprices et leur fatigue, colorés par des goûts spirituels et à des sensations névrotiques. A la première descente d’avion ils s’essoufflent d’un long voyage en compagnie de ces Autres. Ils se comblent de leur désarroi juste après leur passage de la PAF française. Ils renouvellent le geste de leurs ancêtres : s’exiler avec leur exil.

    

        A la première station, nos «néo-algérianistes » se rappellent d’avoir lu, un jour, dans ce pays de l’ailleurs, les quatre nouvelles « algérienne » de L’Exil et le Royaume et qu’ils sont les hôtes du pays qui a vu Camus mourir. Sont-ils là pour assister à son ultime salue ou les leur ? Leur bagage n’est fait que de souvenirs émiettés, qu’ils tenteront de recoller à une identité qu’ils se sont inventés eux-mêmes.

Les «néo-algérianistes » recoudront et recomposeront sans cesse les néfastes années du Travail- Patrie – Famille et ils s’éloigneront de nous en devenant, de jour en jour, des images satellitaires se désintégrant dans la magnétosphère.

Auteur
M. Karim Assouane

 




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