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Les outils conceptuels pour maîtriser le réel et réussir la transition

OPINION

Les outils conceptuels pour maîtriser le réel et réussir la transition

Depuis 2013 le pays réel a vécu à l’ombre d’un président invisible et inaudible. Et depuis le 22 février il vit au rythme et au son d’un peuple ô combien visible et ‘’bruyant’’ pour extirper l’épaisse frustration qui le taraude et pour laver l’honneur causé par l’image humiliante d’un président malade s’accrochant contre toute logique au fauteuil du pouvoir.

Depuis cette date, les événements sont pris entre l’étau du réel (pression populaire) et le pouvoir qui s’appuie sur la fiction du ‘’respect’’ de la constitution. Ai-je besoin de citer la panoplie des décisions ou des propositions de sortie de ‘’crise’’ qui vont du report anticonstitutionnel de l’élection présidentiel du 18 avril jusqu’à celle, ubuesque, du 4 juillet déjà enterrée avant d’avoir été déclarée morte ‘’légalement’’. Tout ceci pour dire que certains veulent imposer leur propre lecture du réel.

On sait pourtant que des lunettes embuées ou fissurées finissent par déformer le rapport à la réalité. Il est donc temps de se rendre à l’évidence et de se doter d’autres outils politiques et conceptuels. Le pays n’a pas affaire à une simple ‘’crise’’ mais fait face à un phénomène d’une autre ampleur qui finit par surgir quand il y a répétition des dites ‘’crises’’.

La répétition des faits donne du sens aux choses, ainsi que le prouve la réflexion et l’expérimentation scientifique. On constate que les acteurs de ce champ de bataille singulier dans la conjoncture du hirak, font appel, les uns à la sagesse, les autres aux ruses, sans compter les petits malins qui veulent savoir dans quelle direction le vent va tourner. Il est temps d’affronter les contraintes, toutes les contraintes qui pèsent sur la société.

Le marasme dans lequel le pays baigne est si pesant qu’il faut se donner et du temps et de persévérance pour colmater les fossés et autres crevasses sur le chemin qui mène vers un horizon plus ‘’clément’’. Et qui temps, dit transition qui est un concept qui renferme la notion de temporalité mais aussi, une culture, des rapports de forces politiques, qu’il faut saisir, analyser pour prendre des décisions en symbiose avec la dynamique du phénomène en cours.

La maxime d’Antonio Gramsci sur la ‘’cohabitation’’ entre le vieux monde qui ne veut pas mourir et le nouveau qui peine à vaincre, est la meilleure analyse sur la phase d’une période de transition. En bon élève de l’école de la dialectique et enfant de la patrie de Machiavel, Gramsci tourne le dos à l’application mécanique d’une certaine sociologie et lui préfère la puissance et la rigueur de la philosophie politique.

Quelles sont donc ces contraintes auxquelles se confronte le mouvement populaire ? Est-ce le système lui-même ? oui c’est une évidence puisque el Assiba tient encore les rênes des institutions de l’Etat. Cependant sur le plan politique et idéologique, le système est totalement décrédibilisé. L’on sait qu’en politique, un système, régime, groupe politique ‘’dévêtu idéologiquement’’ est déjà perdant.

D’autres obstacles, fragilités et autres pièges qui peuvent se mettre  au travers du mouvement populaire ‘’habitent’’ et se meuvent à l’intérieur du mouvement populaire lui-même. Le mouvement le sait puisqu’il avertit et dénonce les ruses du système pour introduire des germes de division au sein du peuple.

Ces obstacles ou fragilités tournent autour des questions du régionalisme, de la religion, des femmes et des mœurs auxquelles on colle des qualificatifs infantiles et moralisateurs qui sont des signes d’une ignorance ou d’une intolérance moyenâgeuse. Dans le monde entier et dans l’histoire de l’humanité, les problèmes (religion, ethnie, mœurs) ont labouré les sociétés. On sait aujourd’hui pourquoi ces problèmes ont baissé d’intensité dans certaines pays ou sociétés et pourquoi ailleurs, ils ont pris des dimensions à la fois dramatiques et névrotiques. Et chez nous, si ces problèmes frôlent parfois avec la névrose, on peut facilement identifier et les sources et leurs auteurs.

La source, c’est une vision du monde qui se nourrit de cette catégorie d’idéologie qui se vante de détenir la ‘’vérité’’. Les auteurs, ce sont des entités politiques à l’intérieur des structures étatiques ou à l’extérieur qui diffuse leur médiocre littérature dont la finalité est de formater les esprits pour prendre le pouvoir ou bien pour avoir la paix sociale quand on est déjà assis sur le koursi (trône). Les partis politiques ont leur part de responsabilité dans cette atmosphère étouffante.

On n’entend pas beaucoup la plupart des partis quand des charlatans diffusent leurs obscénités ‘’intellectuelles’’ et autres balivernes dans les télés, quand on fait la chasse aux couples ‘’immoraux’’, aux femmes faisant du jogging, quand le racisme ordinaire et criminel frappe les Africains, quand un ministre se permet de citer un ‘’chaoui’’ en l’accompagnant de a3chak, quand des ignares complexés se permettent de traiter les ‘’Arabes’’ de bédouins etc etc…

Pourquoi le monde a t-il été à la fois étonné et séduit par l’image du mouvement populaire du Hirak ? Parce que l’image d’un président malade qui collait à l’Algérie a laissé place à une autre Algérie actrice d’un mouvement singulier. Les jeunes du monde qui n’ont pas connu la guerre d’Algérie découvre l’épopée d’un peuple qui s’est libéré de la colonisation. Il découvre un peuple politisé et plein d’humour.

Il découvre grâce à ces deux faits (guerre de libération d’hier et révolution pacifique d’aujourd’hui) les ressources de l’intelligence de son histoire qui ont tenu et tiennent encore en respect tous ces pays étrangers qui ont détourné les révolutions dites du printemps arabe alors que celles-ci furent à l’origine d’essence populaire.

Maintenant que le calendrier ‘’constitutionnel’’ a pris du plomb dans l’aile, il faudrait se pencher sérieusement sur la période transitoire. Il ne faut pas nous laisser berner par la sociologie à l’américaine après avoir subi le fétichisme du juridisme de la constitution (1). On ne doit pas faire rentrer le réel dans des petits schémas technocratiques.

C’est le mouvement qui reflète le réel en le transformant et accouche d’un programme de la transition traduit à l’aide de mots et des concepts en rupture avec les bavardages des recherches académiques en vase clos. Exemple, la transition a-t-elle pour fonction d’accoucher d’une alternance ou d’une alternative ? La réponse est dans l’histoire du pays notamment depuis le congrès de Tripoli où les alternances qui se sont succédé nous ont empêché de goûter à une vraie alternative (1).

Ali Akika

Notes

(1)   A la bonne heure, ceux qui ne juraient que par le juridisme, découvre les limites de cette notion par les temps qui courent et se prennent à réfléchir à la transition à leur façon. Encore un effort !

(2)  Alternative, alternance, ce sont des concepts politiques qui se sont imposés à la science politique depuis que le pouvoir n’est plus de droit divin.

Une alternative est le fruit de bouleversements politiques qui accouche de nouveaux concepts et brise le cadre politico-juridique des institutions pour les remplacer par d’autres obéissant à une autre légitimité.   Quant à l’alternance, on la trouve en général dans les paisibles régimes qui se contentent de réformes en respectant le cadre institutionnel déjà en place.

Auteur
Ali Akika, cinéaste

 




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