30 novembre 2022
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AccueilChroniqueL’Etat en Algérie : «Grossir n’est pas grandir »

L’Etat en Algérie : «Grossir n’est pas grandir »

 

Sonatrach

Les revenus pétroliers et gaziers sont présents dans l’Etat, dans la tête de ceux qui pensent être l’Etat. L’Etat au sens moderne du terme est une entité abstraite, une fiction juridique (des règles de droit) et non des personnes physiques influentes (rapport de forces). L’Etat postcolonial est né d’une contraction externe (une césarienne) et non d’une contraction interne (accouchement naturel.

Une fois né, il est nourri au biberon pétrolier et non au sein maternel. Le sein a été amputé par l’armée française pour être remplacé par une prothèse artificielle. C’est la nature des ressources d’un pays qui détermine son régime politique, en Algérie, les hydrocarbures découverts par les français et épuisés par les algériens.

La rente versée à l’Etat a la particularité d’être exogène c’est à dire que sa provenance et sa croissance ne sont pas liées au développement du pays mais dépendent des facteurs externes. Etant propriétaire des gisements pétroliers et gaziers, l’Etat a donc le droit de s’approprier la rente qui l’a confortée dans la gestion de l’économie et de la société. Il a conçu la rente comme un instrument d’une modernisation sans mobilisation de la nation.

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Pour ce faire, il a été conduit à affecter une part grandissante de la rente en cours de tarissement à la production et la reproduction de la base sociale c’est à dire à la consommation soit directement par la distribution de revenus sans contrepartie, soit indirectement par subvention, soit par les deux à la fois. Cette pratique a donné naissance à une véritable débauche des dépenses publiques et à une grande auto-complaisance en matière de politique économique et sociale.

La rente a constitué un soporifique en masquant toutes les insuffisances en matière de production et de gestion.  Elle a donné lieu à des problèmes très difficiles à résoudre : le premier de ces problèmes fût posé par des investissements considérables dans les projets inutiles entrepris notamment pour des raisons de prestige ou visant à satisfaire une boulimie de consommation : le second problème résulte des gaspillages des gouvernements en matière de dépenses courantes.

Il faut citer les dépenses excessives de fonctionnement, de souveraineté, de diplomatie, une augmentation inutile du nombre d’emplois destinés aux fonctionnaires de l’économie nationale, les subventions destinées à diverses activités improductives etc.

Le troisième problème, le plus épineux, devenus excessivement riches à la faveur d’une embellie financière exceptionnelle, les gouvernements successifs, pris dans le tourbillon de l’argent facile et « assurés ! » de l’impunité, n’ont pas eu la sagesse et la lucidité d’adopter une politique économique saine et rationnelle en matière de dépense, de subvention, de crédit, de change etc. Ce laxisme dans la gestion n’est pas fortuit. Il est le produit de tous les frustrations et traumatismes accumulés.

C’est l’explosion des dépenses publiques au-delà des besoins réels de la société et des capacités disponibles du pays. C’est ainsi que le train de vie de l’Etat se trouve sans freins et sans aiguillon.

Que faire pour rationaliser les dépenses pour ’éviter le recours à la planche à billets ou à l’endettement extérieur ? Vivant exclusivement de la rente énergétique, l’Etat peut se permettre de ne pas développer une production propre en dehors des hydrocarbures et rien ne l’empêche d’établir des relations clientélistes avec les acteurs économiques et sociaux qui se sont multipliés au fil du temps et des sommes amassées. Partant du principe sacro-saint que tout problème politique, économique ou social a une solution budgétaire.

Comme le budget est constitué essentiellement de recettes fiscales pétrolières, l’Etat jouit d’une grande autonomie par rapport à la population puisqu’il est capable de fonctionner et de renforcer ses services sans recourir à l’impôt ordinaire. L’essentiel du jeu économique et sociopolitique consiste donc à capturer une part toujours plus importante de cette rente et à déterminer les groupes qui vont en bénéficier.

Il donne à l’Etat les moyens d’une redistribution clientéliste. Il affranchit l’Etat de toute dépendance fiscale vis-à-vis de la population et permet à l’élite dirigeante de se dispenser de tout besoin de légitimation populaire. Elle dispose des capacités de retournement extraordinaire étouffant toute velléité de contestation de la société. Il sera le moteur de la corruption dans les affaires et le carburant des violences sociales.

La pièce d’un dinar a disparu de la circulation, comment faire l’appoint ? La monnaie algérienne a perdu ses vertus, elle n’est ni une monnaie de compte, ni une monnaie de réserve et risque de n’être plus une monnaie de paiement. La masse monétaire est pratiquement constituée d’’une seule monnaie, les billets de banque imprimés par la Banque centrale. La monnaie scripturale se réduit à une peau de chagrin, le chèque ne trouve pas preneur, le virement de compte à compte problématique.

Une seule imprimante importée des Etats-Unis s’appuyant sur le pétrodollar et accessoirement sur la production locale qui se rétrécit comme une peau de chagrin que l’on appelle Banque d’Algérie. Un seul Compte Recettes (Sonatrach), quarante-quatre millions de comptes dépenses (un compte par habitant à titre de métaphore). Une seule banque véritable (LE Trésor public) avec plusieurs guichets (les banques de dépôts y compris la Poste).

Des banques d’affaires fonctionnant comme des « tiroir-caisse » à l’importation ou à la consommation locale, les affaires étant dans l’informel c’est à dire hors de contrôle de l’Etat. Il n’y a pas pratiquement pas d’étude de solvabilité ou de rentabilité. Tout le monde veut du cash, la confiance est au abonnés absent. On navigue dans les « eaux glacées du calcul au comptant ». Le covid-19 défie l’ordre et crée le désordre. Il met à nu les défaillances et dénonce la nullité des acteurs.

Nous sommes sans planification stratégique depuis la fin des années 70. Nous naviguons à vue. Notre bouée de sauvetage est le prix du baril de pétrole. Il oscille entre un prix plafond et un prix plancher.

La rente est une donnée exogène qui échappe à la compétence des acteurs locaux. Elle n’est pas un élément constitutif du prix de revient. Le pétrole n’est pas cher parce qu’une rente est payée, mais une rente est payée parce que le pétrole est cher. La rente dont bénéficient les pays producteurs masque les défaillances de production et les perversions de gestion.

Parler de rentabilité et de productivité en Algérie nous semble être une gageure. Tout échappe au calcul économique. L’économie locale est livrée « pieds et poings » liés au marché mondial qui décide de la survie de la population locale. Ce qu’elle doit produire, à quels coûts, pour quelle période.

C’est un instrument redoutable de domestication des peuples et de corruption des élites. Le prix élevé du baril de pétrole a structurellement pour effet de pérenniser le système mondial dominant. Le résultat de cette stratégie savamment orchestrée, a été de livrer l’économie algérienne « pieds et poings liés » au marché mondial.

Cette intégration suicidaire à l’économie mondiale sans analyse préalable et sans objectif clairement défini a poussé l’ensemble de l’économie nationale à l’importation et l’agriculture en particulier à être incapable de reproduire la force de travail de l’homme en Algérie. Cette dépendance de l’économie aux hydrocarbures répond à une stratégie de conservation et de pérennisation des avantages et des privilèges liés à l’exercice du pouvoir.

La principale caractéristique de cette couche au pouvoir est d’être l’alliée privilégiée de la bourgeoisie étrangère qui n’entend pas tolérer le développement d’une bourgeoisie locale, propriétaire, promoteur d’un Etat capitaliste économiquement indépendant et politiquement nationaliste.

Elle peut développer de larges secteurs en dehors de l’Etat rentier et devenir un acteur incontournable tant sur la scène nationale par la création massive d’emplois que  sur le plan international par ses capacités professionnelles et pouvant saisir les opportunités géostratégiques qui s’offrent au pays non pas comme réservoir d’énergie et de matières premières comme un Etat rentier mais en termes de valeur ajoutées d’un Etat laborieux par la mobilisation d’une population de cinquante millions d’habitants (marchés porteurs) majoritairement jeune, saine, éduquée instruite, disponible, motivée animé d’un désir fort de prouver au monde entier ses capacités et son génie créateur pour peu qu’elle parvienne à se libère de l’injustice, de la corruption et du népotisme.

Faire de la politique en Algérie, signifie seulement lutter pour conserver le pouvoir ou lutter pour le conquérir, pour soi-même ou pour son groupe pour les privilèges qui y sont attachés.

Plus l’économie est fragile, plus les menaces internes sont dangereuses, plus le pouvoir fait appel à l’extérieur, les dirigeants politiques recherchent des patrons étrangers (ancienne puissance coloniale ou super puissance) donc une relation d’Etat client à Etat-patron.

D’où un retour en force, sous l’impulsion des économies dominantes ou des organisations multilatérales qu’elles contrôlent des pressions en faveur du libéralisme c’est-à-dire du libre jeu du marché, de la vérité des prix, de la liberté d’entreprendre, mais aussi de la privatisation, de la déréglementation, d’un rôle aussi large que possible de l’entreprise et des capitaux privés y compris étrangers ainsi qu’une référence déterminante aux critères de la combattivité sur les marchés mondiaux.

Dans ce cadre, l’Algérie peut être considérée aujourd’hui comme un relais relativement « sage » du processus de mondialisation économique dans une position de faiblesse manifeste, c’est l’abandon du nationalisme économique des années 70 et le passage à un discours d’adaptation aux lois du marché mondial. Ce processus de mondialisation qui tend à imposer un système planétaire de type capitaliste autour des USA, de l’Europe et des pays émergents s’appuyant sur un système monétaire unique dont il convient de gérer les tensions pour en pallier les excès et les dérèglements.

L’Etat algérien est appelé à gérer les effets internes de la mondialisation économique suivant une démarche plus réaliste que nationaliste. Les hommes et les groupes rivaux ne se soucient pas de réfléchir aux problèmes fondamentaux de la société, ni de proposer un programme précis pour les résoudre mais seulement de se maintenir ou d’accéder au pouvoir.

Le problème majeur de l’Algérie d’aujourd’hui est fondamentalement politique. C’est celui de la légitimité du pouvoir. Il réside dans le fossé qui sépare le peuple de ceux qui sont chargés de conduire son destin. C’est une chose que la phase politique de libération nationale, ç’en est une autre que la phase économique, construire une économie était une tâche bien délicate, bien plus complexe qu’on ne le pensait.

Dans la plupart des cas, on a laissé s’accroître les déficits et la création des crédits afin d’augmenter artificiellement les recettes publiques, au lieu d’appliquer une politique authentique de redistribution de revenus à des fins productives.

Un conseil sage, au lieu d’importer une « auto », produit un « vélo ». Il ne coûte pas cher et est facile à fabriquer : le vélo brûle ta graisse et te fait économiser de l’argent. La voiture brûle de l’argent et te fait grossir. L’un te fait svelte, l’autre te rend diabétique. Ne cherche pas la graisse dans les os tu n’en trouveras point … ! »

Dr A. Boumezrag

(*) Il s’agit là d’une image sommaire et caricaturale destinée à éclairer un tant soit peu les jeux et les enjeux du calcul au comptant des différents acteurs.

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