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Lettre d’un « Harraga » aux voleurs de sa terre

Regard

Lettre d’un « Harraga » aux voleurs de sa terre

Sirs,

La patrie que vous m’avez dérobée pouvait bien être un florissant empire, mais elle m’a fait perdre l’espoir et le sourire et dans l’avenir, je n’attends que le pire.

Je veux partir, je veux fuir, dans les flots, je préfère périr que de continuer à souffrir le martyre sous vos sbires aux tranchants cimeterres.

Je m’arrache des bras de ma mère, je quitte mon père grabataire, je m’extrais de la chair de ma chair, je vous laisse ma terre, je vous abandonne ses trésors enfuis dans ses montagnes, ses plaines et son désert. Je renonce à ma vie sédentaire pour vivre nomade derrière les océans et les mers. Je me réfugierai dans les monastères, dans les sanctuaires et à l’Olympe de Jupiter. Je solliciterai les associations humanitaires, je me contenterai d’une vie rudimentaire pour que de vos bâillons et de vos chaînes, je me libère.

Sans que vous puissiez me faire taire, j’appellerai sans honte les chrétiens, les Juifs, les boulistes et les athées, frères.

Mon cœur que votre école a transformé en pierre redeviendra tendre chair et mes yeux bandés verront clair. De ma sœur aux cheveux en l’air, je serai fier, je ne lui collerai pas le pas par derrière et vivante je le ne la couvrirai guère d’un sombre suaire.

Je ne mettrai jamais sous terre un frère qui appelle son Dieu : Bouddha, Jehova ou père : je ne prendrai guère la place du créateur sur terre.

Ô cerbères, sortis droit du fond de l’enfer ! Vous avez trahi nos martyres, vous nous avez déclaré la guerre, dans vos geôles moisissent les pacifiques contestataires. De nos corps, de nos âmes, du sol, de l’air et de l’éther, vous êtes devenus propriétaires. La terre fertile, vous l’avez transformée en désert. Vous avez humilié et violenté les médecins, les universitaires, les chercheurs en nucléaire… au tour de nos cous, vous avez formé un nœud de vipères.

Ma révolte grogne comme un tonnerre. Je veux atteindre la rive où vos enfants étudient Balzac, Mozart, Shakespeare et Molière, mais comme mon père n’a pas un centième de vos salaires et mon frère est au cimetière après avoir rendu l’âme dans l’un de vos hôpitaux mortuaires, une embarcation de fortune me sera peut-être salutaire.

Je sens un froid polaire et ce n’est pas l’hiver, la plume à la main, je tremble au milieu de la mer, au-dessus de ma tête, je vois tourner les kères. Dans cette onde amère, moi et mes frères de misère, nous avons perdu tous les repères, mais jamais nous ne retournerons en arrière. Nous préférons que les poissons se nourrissent de nos chairs et que notre mort soit composée en vers qui seront chantés par les gorges nouées de nos mères. Vous n’entendrez sûrement jamais leur douleur et leur colère, car ce jour-là vous serez en train de vider vos verres de vin et de bière avant de vous mettre au premier rang à la méga mosquée pour la prière.

Pour que ma lettre arrive aux destinataires, je l’enferme dans une bouteille en verre. Les vagues l’emporteront vers ma terre et lorsqu’elle brillera sous la lumière solaire ou lunaire, les gardiens de la cité-mère courront comme des pervers en croyant que c’est l’éclat de la chère matière, car tout ce qui brille, de loin, ils le flairent. Lorsqu’ils découvriront mon message amer, déçus, ils jetteront mon papier dans une rivière et l’encre de mon message se mélangera à l’eau claire de la rivière qui finira dans la bouche de ma mère. Cette dernière poussera un cri qui fera trembler la terre, sa force brisera toutes les barrières, elle fissurera les murs de mon abrutissante école, du toit jusqu’à ses fondations sous terre. Il démolira leurs tours d’ivoire jusqu’à la dernière pierre. Leurs fortunes et leurs forces, en un éclair deviendront poussière.

Après cette tempête justicière, ma mère poussera un youyou qui frémira les chairs.  

Adieu terre-mère.

Auteur
Rachid Mouaci

 




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