Il existe en Algérie une zone grise où les responsabilités ne disparaissent pas après coup, mais se dissolvent avant même d’être posées. Ce n’est pas un vide juridique. C’est pire : une saturation. Trop d’impunité, trop longtemps, jusqu’à ce qu’elle devienne une matière structurelle du pouvoir, un réflexe, une condition de fonctionnement.
À ce stade, l’impunité n’est plus une anomalie. Elle est la règle tacite. Elle ne sert pas à protéger après l’erreur, elle autorise avant l’acte. Elle permet de décider sans mesurer, d’agir sans prévoir, de laisser faire sans jamais assumer. Ce n’est pas la faute qui est pardonnée, c’est la conséquence qui est neutralisée.
Dans un tel système, la catastrophe n’est jamais un échec politique. Elle est un dommage acceptable. Elle touche ceux qui ne comptent pas dans l’équation du pouvoir, ceux dont la disparition ne dérègle aucun équilibre, n’affecte aucun réseau, ne menace aucune continuité. La mort devient une variable silencieuse.
Alors on parle de fatalité, de destin, de circonstances. Le vocabulaire sert à nettoyer le réel, à lui retirer toute responsabilité humaine. Pendant que les morts s’empilent, les postes, eux, restent intacts. Ce ne sont pas les responsables qui tiennent, c’est le système qui les retient, les fixe, les protège de toute conséquence.
L’excès d’impunité produit un renversement dangereux : il inverse la logique de la faute. Plus on est haut, moins on est exposé. Plus on est proche du centre, plus on devient intouchable. La responsabilité se transforme en punition réservée aux périphéries. Le sommet fonctionne hors-sol, détaché de ses propres effets.
Mais l’impunité ne tue pas seulement. Elle use. Elle façonne un citoyen qui sait qu’aucun compte ne sera jamais rendu, que sa vie ne déclenchera ni enquête réelle, ni rupture politique. Elle fabrique la résignation, l’autocensure, le retrait. Elle apprend à survivre sans attendre justice, à vivre sans exiger réparation.
De temps en temps, quelqu’un tombe. Juste assez pour calmer. Un nom sans poids, un visage remplaçable. Une offrande administrative. Le système appelle cela une sanction. En réalité, c’est un sacrifice rituel destiné à préserver le cœur intact du pouvoir, à donner l’illusion du mouvement sans jamais toucher à la structure.
Cet excès d’impunité ne tient pourtant pas seul. Il s’appuie sur un autre excès, plus discret encore : celui du silence. Silence médiatique, silence institutionnel, silence social. Tant que les mots n’atteignent pas le centre, l’impunité circule librement. Elle prospère dans ce qui n’est pas nommé.
Mais un pays ne tient pas indéfiniment sur des sacrifices et des silences. L’accumulation des drames non assumés ne produit pas seulement de la colère. Elle creuse une rupture de confiance irréversible. Quand plus rien n’est payé par le haut, tout finit par être payé par le bas.
L’Algérie ne souffre pas d’un excès de crises. Elle souffre d’un excès d’impunité. Et tant que cette matière invisible continuera de lier le pouvoir à lui-même, chaque incendie, chaque noyade, chaque mort sera traitée comme un incident tolérable.
Jusqu’au jour où ce qui a été accepté trop longtemps cessera brutalement de l’être.
Zaim Gharnati

