La récente prise de position de l’Organisation nationale des journalistes algériens (ONJA), dénonçant « Complément d’enquête » de la chaîne publique française France 2 au nom de l’objectivité, du professionnalisme et de l’indépendance journalistique, appelle une mise au point nécessaire.
Cette réaction mérite un point de rappel. Non pas pour défendre le contenu du reportage incriminé, qui peut légitimement être discuté, mais pour interroger la légitimité de ceux qui s’érigent soudain en gardiens de l’éthique médiatique.
Car enfin, qui parle ? Et au nom de quelle pratique journalistique ?
Il est pour le moins paradoxal de voir des journalistes algériens — ou des organisations qui prétendent les représenter — reprocher à la presse française ses manquements supposés à l’indépendance et à l’objectivité, alors que le paysage médiatique national demeure largement marqué par des contraintes structurelles, politiques et économiques qui limitent fortement l’autonomie réelle du travail journalistique.
En Algérie, la question de l’indépendance de la presse n’est pas théorique. Elle se pose quotidiennement : accès inégal à l’information officielle, lignes rouges implicites, pressions politiques, dépendance financière des médias publics et privés, autocensure largement répandue. Dans ce contexte, l’exercice du journalisme critique relève souvent de l’équilibre précaire, sinon du risque personnel. Des journalistes ont été incarcérés, alors qu’un autre, A. Blam est maintenu en prison depuis plusieurs mois. Et on n’a pas vu ou entendu l’ONJA prendre position pour les défendre.
Dès lors, prétendre donner des leçons de déontologie à une presse étrangère — fût-elle imparfaite, discutable ou critiquable — relève davantage de la posture politique que de la rigueur professionnelle. La presse française, avec toutes ses limites, fonctionne dans un espace pluraliste où la contradiction, la critique interne, les recours judiciaires et le débat public restent possibles. Les enquêtes qui y sont produites peuvent être contestées, réfutées, démontées… mais rarement interdites a priori.
Cela ne signifie pas que tout ce que produit la presse française soit irréprochable. Loin de là. Les biais éditoriaux existent, les agendas politiques aussi, et certaines émissions relèvent davantage du récit orienté que de l’enquête équilibrée. Mais la réponse à une enquête jugée partisane devrait être journalistique : contre-enquête, démontage factuel, droit de réponse argumenté. Pas l’indignation institutionnelle ni l’anathème collectif.
En s’engageant dans une dénonciation à tonalité nationaliste, certaines organisations professionnelles prennent le risque de brouiller davantage les frontières entre journalisme et discours politique. Elles affaiblissent, ce faisant, la crédibilité même du combat qu’elles prétendent mener pour une presse plus forte, plus libre et plus respectée.
La défense de la souveraineté nationale ne passe pas par la suspension de l’esprit critique, encore moins par l’illusion que la presse algérienne, dans son état actuel, incarnerait un modèle supérieur d’indépendance et de professionnalisme.
Avant de dénoncer les manquements des autres, il serait sans doute plus utile d’ouvrir un débat lucide sur les propres fragilités du journalisme algérien : ses marges de liberté réelles, ses conditions d’exercice, sa capacité à enquêter sans entraves et à déranger tous les pouvoirs, sans exception.
Faute de quoi, la formule populaire s’impose d’elle-même : quand l’hôpital se moque de la charité. Autrement dit, ce n’est plus de journalisme qu’il s’agit, mais d’une prise de position essentiellement politique.
Samia Naït Iqbal

