Marseille a commencé l’année 2026 dans l’odeur âcre de la fumée. Mercredi 31 décembre, à l’aube, une supérette du quartier Saint-Louis, dans le 15e arrondissement, a été ravagée par un incendie criminel.
Onze personnes ont été intoxiquées, extraites de leurs appartements par les marins-pompiers. Aucun mort, cette fois. Mais le scénario, lui, est devenu tristement familier.
Peu avant 6 heures du matin, un individu cagoulé aurait fait irruption dans ce commerce ouvert 24h/24, situé rue Le Chatelier. Selon les premiers éléments de l’enquête, il aurait répandu un liquide inflammable au sol, aspergeant l’employé présent avant de mettre le feu. La survie de ce dernier tient à un réflexe : fuir immédiatement, monter dans les étages, chercher refuge chez les habitants. Derrière lui, les flammes. Au-dessus, des familles encore endormies.
Seize engins, près d’une cinquantaine de marins-pompiers, mobilisés durant près de deux heures pour venir à bout d’un sinistre déclaré dans un commerce de petite superficie, au rez-de-chaussée d’un immeuble d’habitation. Le déséquilibre est frappant : des moyens lourds pour contenir une violence devenue ordinaire.
Onze victimes ont été prises en charge pour des intoxications aux fumées. Des habitants réveillés en sursaut, évacués en urgence, certains encore en pyjama. Derrière le chiffre, des vies bousculées, des peurs ravivées, et une impression de déjà-vu difficile à ignorer.
Une répétition inquiétante
Car cette supérette, connue sous le nom de l’alimentation des 4 chemins, n’en est pas à sa première attaque. En novembre 2024, elle avait déjà été visée par des tirs nocturnes, suivis d’un incendie. À l’époque, des individus avaient ouvert le feu sur la devanture avant de jeter un engin incendiaire et de prendre la fuite. Aucun blessé par balle, mais un commerce détruit et un quartier traumatisé.
Un an plus tard, le retour du feu ne peut plus être considéré comme un simple fait divers. Il dessine une continuité, un message, peut-être une stratégie. La police privilégie la piste criminelle et parle d’attaque ciblée. Le parquet de Marseille a ouvert une enquête pour tentative d’homicide, confiée à la Brigade de répression du banditisme. Un signal clair : l’acte est désormais traité comme relevant d’une criminalité grave, organisée ou du moins structurée.
Le commerce comme ligne de front
Dans les quartiers nord de Marseille, les commerces de proximité sont devenus des points de tension. Épiceries, supérettes de nuit, snacks : des lieux censés répondre à des besoins essentiels, mais qui se retrouvent exposés, parfois instrumentalisés. Pour les habitants, la peur n’est plus abstraite. Elle s’invite dans les cages d’escaliers, s’insinue par les gaines d’aération, frappe aux portes au milieu de la nuit.
Mettre le feu à un commerce situé au pied d’un immeuble habité, à une heure où les habitants dorment, revient à accepter — ou à ignorer — le risque de tuer. L’absence de mort ne doit rien à une quelconque retenue, mais à une succession de hasards favorables et à la rapidité des secours.
Une ville sous tension permanente
Cet incendie intervient dans un contexte de fin d’année marqué par une vigilance sécuritaire renforcée. Mais la répétition des attaques interroge la portée des réponses exclusivement répressives. À Marseille, la violence ne se contente plus de l’espace public. Elle s’enracine, s’organise, et transforme certains quartiers en territoires sous pression constante.
Le feu, ici, n’est pas seulement destructeur. Il est un langage. Un avertissement adressé à un commerce, à un quartier, parfois à toute une ville. Tant que ces actes resteront cantonnés à la rubrique des faits divers, ils continueront de se reproduire. Et la question restera entière : combien de fois encore faudra-t-il compter les victimes avant de compter les morts ?
Mourad Benyahia

