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Mémoire d’un Oranais (11) : le scanner du colonel Boumediene

Boumediene
La rumeur, nous en avions parlé dans une chronique précédente, sur un ton d’humour conforme à la tendresse que crée la nostalgie du pays natal. Il n’en n’est malheureusement pas de même pour d’autres rumeurs, beaucoup moins susceptibles à faire rayonner le souvenir de ce beau pays de soleil qui fut notre berceau.

Quatre décennies sont passées après une drôle d’histoire de scanner. Il avait nourri la conversation de tout un peuple sans qu’il puisse avoir accès à la moindre information quant à la maladie de son tsar, craint et vénéré. Et c’est bien évidemment le plus fertile des terreaux pour la rumeur.

J’étais étudiant en France lorsque la douce nouvelle nous est parvenue, celle de la fin d’un despote. Mais à cette époque-là encore je pouvais rentrer pendant certaines vacances scolaires. Et c’est comme cela que tout avait débuté, un peu avant cette annonce.

C’est d’abord ce mot que le souvenir retient. De ceux qu’on prononce en chuchotant, ce fameux chuchotement qui faisait partie de la langue algérienne après une rotation de l’œil afin de s’assurer que personne n’est présent à une distance d’écoute.

La voix était tremblante car elle n’ignorait pas qu’elle portait des paroles dangereuses. Elle finit cependant toujours par sortir furtivement de la bouche « il paraît qu’ils ont ramené un scanner à Alger ».

Mémoire d’un Oranais (10) : une identité algérienne gravée dans la peau

Il faut bien comprendre que même si le mot était déjà connu à l’époque, il n’était franchement pas dans le vocabulaire courant, encore moins dans celui de la bureautique pour laquelle le nom n’existait pas plus que l’ordinateur individuel.

Ce mot étrange de « scanner » courait les rues, de bouche à oreille, toujours le dos courbé, l’œil attentif et la voix murmurée. La maladie des despotes n’est pas de l’ordre humain, elle nous échappe.

« Il est immense, presque tout l’étage de l’hôpital » disait l’un. « Non, ce n’est pas plus grand qu’une valise » rétorquait l’autre. Mais c’est sûr que cette histoire de l’étrange venue du scanner pour tenter de diagnostiquer le colonel était du pain béni pour les conversations…chuchotées.

C’est qu’à cette époque les distractions n’étaient pas nombreuses, la RTA et sa chaîne unique, El Moudjahid et sa parole unique, le FLN, un parti unique. Alors il fallait bien que le peuple s’occupât et se passionnât pour ce scanner mystérieux, une innovation à la pointe du miracle. Un peu plus tard en France une infirmière à l’hôpital m’avait dit que le bureau du médecin qui m’attendait était juste après la salle du scanner.

Vous vous imaginez bien que j’ai attendu de très longues minutes avant de rejoindre la salle d’attente devant la porte du scanner dans l’espoir qu’elle s’ouvrît. Je voulais savoir ce qu’était ce grand mystère, ce mot étrange qui avait circulé dans tout le pays de mon enfance. J’allais enfin découvrir la « chose », celle qu’on avait ramenée spécialement à mon homonyme, en avion-cargo, en bateau ou démontée dans des caisses, pensions-nous à l’époque. Je l’avais enfin vu !

Sur mon bureau, une imprimante-scanner me fait tous les jours rappeler ce mot qui est aujourd’hui d’une aussi grande banalité qu’un quelconque instrument dont l’usage est de servir à la préparation de cours d’un enseignant.

Mais moi, ce scanner d’une toute autre nature, je l’ai acheté à la Fnac.

Boumediene Sid Lakhdar

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