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Mémoire d’un Oranais (15) : Nawal et sa journée sous l’olivier

Olivier
Image par Julie-Kolibrie de Pixabay

Tous les ans sur la route d’Espagne à l’approche du Sud, lorsque les ondes algériennes sont dans une zone de bonne réception, le même effet se reproduit. Àce moment, un mélange de nostalgie ou d’envie de retrouver la langue française perdue après des heures de cheminement.

Dès l’approche de la région favorable la main tourne le bouton de défilement des chaînes radiophoniques. Après plusieurs passages infructueux sur toute la bande hertzienne des moyennes ondes, jamais utilisées durant l’année, soudain résonne cette voix si caractéristique des présentateurs francophones de la radio chaîne 3.

Curieusement tout s’efface, le temps et les rancœurs de notre long passé militant qui ne nous a franchement pas rendu ami avec le support médiatique de ce que nous avons tant combattu.

Le moment est plutôt au plaisir de retrouver un accent francophone qui n’existe plus vraiment nulle part et qui est la voix du pays qui nous a vus naître. Je suppose toujours que nos amis marocains s’en retournant au pays par cette route ont le même ressenti car les ondes francophones marocaines émergent au même moment de la journée.

Cet accent français, ces tournures si particulières, légèrement précieuses, d’un autre temps mais si sympathiques, nous replongent soudainement dans notre jeunesse.

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L’idée de l’émission est aussi vieille que les reportages radiophoniques et reste des plus écoutées en des temps estivaux « Allo, la chaîne 3 ! ». Les auditeurs sont conviés à appeler la station de radio afin de faire part de l’état de la circulation mais surtout de leurs sentiments et activités de vacances.

Le concept est un modèle standard dans le monde entier car c’est une valeur sûre et attendue en été. Voilà qu’une auditrice intervient, l’animatrice lui demande de décliner son nom et son lieu d’appel, ce qu’elle fit avec un ton enjoué. On sentait l’immense bonheur de la personne qui parvient enfin à obtenir le miraculeux décrochage.

Nous appellerons cette jeune dame Nawal par discrétion mais surtout par oubli de son véritable nom. Nawal est professeur d’EPS, joviale et certainement ravie de partager ce moment de communication. Mais Nawal est un peu timide lors de la prise de parole et la présentatrice a dû forcer le questionnement pour arriver à la débrider.

Très rapidement on en est venu à une conversation qui a tourné au « vous allez bien ? » et l’autre de répondre « oui, très bien, il fait beau, on est en vacances ». Un peu comme ces conversations des années soixante et soixante-dix entre des personnes n’ayant pas beaucoup d’instruction et de vocabulaire avancé, à l’image de nos grands-parents envers lesquels nous gardons respect et tendresse. « Comment vas-tu ? », « ça va, et toi? », « comment vont tes enfants ? », « ils vont bien, et les tiens ? », « et ton mari, il va bien ? « oui, je te remercie, il va très bien ». Et ainsi de suite où tout passe, de la cousine au grand-père, en terminant par la belle-fille et le voisin.

Nawal nous a donc dit qu’elle était en vacances une bonne dizaine de fois, qu’il faisait beau et autant de fois encore qu’elle était ravie.

La présentatrice, comme tous les jours avec la majorité des intervenants, essayait de décrocher un sentiment, une humeur, un mot différent. Je désespérais qu’elle y parvienne lorsque jaillit enfin une parole de génie, une de celles qui peuvent nous emmener loin dans la pensée de Nawal. « Nous n’étions pas à la plage mais sous un olivier, à la campagne ».

Enfin une évocation qui nous sort de l’habituel « nous étions à la plage, il fait beau et nous sommes contents ». Avec l’olivier de Nawal on attendait qu’elle se lance dans une évocation littéraire ou philosophique à propos d’un arbre mythique de la Méditerranée qui s’incruste dans notre histoire commune comme une marque identitaire et symbolique puissante.

Mais l’olivier n’est pas seulement la matrice de la vie méditerranéenne, son lien historique, il aurait pu être un merveilleux point de départ pour que Nawal s’épanche sur ses sentiments de plénitude, ses pensées et ses projets. L’arbre plusieurs fois millénaire aurait transmis à n’importe quelle parole de Nawal la force tranquille et éternelle.

Car rien de ce qui peut être dit à propos de cette journée passée à l’ombre d’un olivier ne peut tomber à plat. Il fallait juste qu’elle se laisse aller, ne pas essayer de dire des choses compliquées et lâche ses sentiments à propos de la journée qu’elle a manifestement appréciée.

Nawal a été charmante dans sa voix qui laissait imaginer un grand sourire sur le visage mais rien à faire « elle était ravie de sa journée, il y avait beau temps, la sortie était familiale, on avait mangé sous un olivier ». On en restera à cette seule confidence mainte fois répétée.

La première pensée qui vient à un ancien francophone d’Oran est le désastre de l’éducation nationale, cinquante ans après. Mais elle fut balayée rapidement car Nawal avait toute la formation nécessaire et un français qui ne souffre d’aucun manque dans la maîtrise de la syntaxe.

Que s’est-il donc passé pour que Nawal rate cette belle idée de l’olivier pour retomber dans la banalité des autres interventions « la mer, il fait beau » et ainsi de suite ?

On pourrait se pencher sur une autre justification. Il n’est pas facile de s’exprimer lorsqu’on est confronté à l’idée d’un immense public qui vous écoute. La voix peut s’étouffer, le tremblement s’inviter et les mots s’entremêler. Mais là également il faut rejeter l’argument car Nawal a passé beaucoup de temps pour obtenir le droit à une parole qu’elle a choisi d’assumer et a fait preuve d’insistance dans sa volonté d’appeler la station à deux reprises.

Et puis, tellement d’autres auditeurs éclatent de leur gouaille et de leur emportement, souvent excessifs. Le résultat est au final le même « il fait soleil dans notre beau pays, on revient de la plage, il y avait du monde, on est content… ». L’explication de cet étrange phénomène national est donc ailleurs.

Le langage et l’abstraction, c’est d’abord une formation à la liberté. S’exprimer en public, partager un sentiment, exposer un point de vue, ce n’est pas seulement une question de syntaxe même si sa maîtrise est essentielle. La liberté de parole est un exercice quotidien qui nécessite le déverrouillage de tous les blocages et une liberté sans compromis. C’est à ce prix que l’individu fait le lien entre ses pensées et son langage appris scolairement.

Nawal est une femme, de quoi peut-elle parler en public devant des dizaines de milliers d’auditeurs ? De ses sentiments intimes et de ses rêves de projets que la sérénité de l’olivier lui aurait suggéré ? Pourrait-elle s’épancher sur son sentiment politique ou sur la beauté de l’art qui peut bousculer les conventions ?

Pourrait-elle nous parler de son envie d’évasion, d’air pur et de liberté que l’olivier lui inspire ? Impensable et impudique pour une femme qui avait passé la journée en famille.

La pauvre Nawal, dans son enthousiasme angélique et sincère, elle ne pouvait appréhender le symbole caché de l’olivier, cela ne lui était pas naturel devant un public car on lui a toujours dit de s’en tenir aux convenances. La liberté d’abstraction et de sentiments personnels, ce n’est pas convenant.

Le doigt finit par éteindre machinalement la radio car l’auditeur suivant est de l’espèce des hurleurs, retour au silence de la route. Depuis ce jour lorsque j’entendrais plus tard parler d’olivier vient inévitablement à mon esprit l’inoubliable scène de Rouiched dans l’Opium et le bâton « Vous aviez des oliviers, hein !».

Sid Lakhdar Boumediene

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