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Mes combats pour la survie à l’étranger (I) !

Mémoires d’un émigré

Mes combats pour la survie à l’étranger (I) !

D’aucuns doivent s’imaginer qu’une fois en France ou ailleurs, après avoir réussi son coup de «harraga » (resquilleur de tous les dangers) au-delà des frontières, c’est du « regda wa t’mangi » (repos et pitance assurés) à satiété ! Que nenni ! 

Ils sont longs et fastidieux les chemins qui montent vers une situation et un quotidien sereins. Surtout quand, des années durant, vous vous êtes retrouvé coincé dans les dédales administratifs du pays. Des méandres qui vous font perdre un temps fou à régler des faux problèmes, et à courir dans tous les sens derrière la pitance, au lieu de bosser sérieusement afin de maintenir vos connaissances scientifiques à un niveau conforme aux standards internationaux.  

Retour sur les premières années d’exil et les luttes féroces qui se sont succédé des années durant pour assurer son bifteck et celui des siens. 

En 1998, à la suite de bons et loyaux services dans une école d’ingénieurs des sciences et des technologies (EIST), avec des CDD (contrat à durée déterminée) à n’en plus compter, des publications itou, s’ouvre enfin, au concours national, un poste de Professeur des Universités. Candidat local, j’avais toutes les raisons d’espérer décrocher le graal. Mais c’était sans compter sur les manigances d’une certaine demoiselle, répondant au nom de « Léma Gouilles » ! Ma candidature n’ayant pas été retenue, je ne pouvais contenir ma colère. Une colère exprimée et expédiée par courriel à tous mes collègues, un matin de juin 1998 :

Ceci est un cri de douleur, d’impuissance, d’injustice et de tristesse.

« Si tu parles tu meurs, si tu ne parles pas tu meurs quand même, alors parle et meurs ! », Tahar Djaout (journaliste et écrivain Algérien assassiné par les islamistes à Alger, le 2 juin 1993).

Moi aussi, j’ai décidé de prendre le risque d’une « fetwa » (condamnation prononcée par n’importe quel hurluberlu, au nom de la justice divine, contre tous ceux qui osent remettre en question des croyances et des engagements pour un état théocratique).

À l’issue de l’audition du jeudi 4 juin, la commission mixte a rejeté ma candidature au poste de professeur des universités à l’EIST. Cette école pour laquelle j’ai consacré huit années de dur labeur, tant en enseignement qu’en recherche.

INCROYABLE ! collez-y tous les synonymes possibles !

SCANDALEUX ! collez-y d’autres synonymes !

RIDICULE ! « No more comment » ! À part qu’heureusement le ridicule ne tue point ! il y aurait eu des morts depuis jeudi !

Ça mériterait un dessin de Dilem ou de Plantu :

Un croquis qui montrerait K. Madani assis sur son derche avec les bras croisés, l’air rêveur. Monsieur Dupont ou tout autre membre de la commission de spécialistes lui jette un œil suspect, et s’adresse à monsieur Durand :

– Il est assis comme ça depuis quand, lui ?

– Depuis qu’il est là, 8 ans ! 

L’issue de la procédure de recrutement n’étonnerait alors personne. La légende suivrait sous la forme : Kacem Madani épinglé ! il se la coulait douce l’animal !

D’aucuns doivent s’interroger sur les raisons d’une telle tournure. Je ne sais si je les comprendrai moi-même un jour, proche ou lointain. En tout état de cause, ces raisons doivent être d’ordre politique, et pas scientifique du tout. Et, comme je ne comprends rien à la politique… 

Peut-être y verrez-vous plus clair si vous arrivez à aller jusqu’au bout de ce récit.

Mon histoire avec l’EIST remonte à 1988 (10 ans déjà !). À l’époque, les relations franco-algériennes s’accomplissaient encore sous un semblant de beau fixe, pendant que le phénomène islamiste se préparait sournoisement. À la suite de journées scientifiques organisées, en 1987, entre le laboratoire d’Optronique de l’EIST et le laboratoire Laser de l’USTHB, G. Stallion, le responsable côté français, entreprend les démarches d’un accord de coopération avec l’équipe d’Alger. Dès novembre 1988, j’effectue un stage d’un mois à l’EIST pour travailler avec Pierre Brillant sur le sujet de sa thèse. Le travail s’accélère très vite. Au point que les visites deviennent de plus en plus nécessaires et de plus en plus fréquentes. En plus de mes stages à l’EIST, Pierre effectue 2 ou 3 séjours à Alger, ajoutées aux visites régulières du Professeur Stallion pour harmoniser nos sujets de recherche. 

Mon dernier stage dans le cadre de cet accord s’effectue du 20 juillet au 20 septembre 1990. Période pendant laquelle, j’ébauche le squelette de la première publication (IEEE JQE) sur les Semi-conducteurs soumis à une contre-réaction optique.

En quelques mois, ce papier est devenu une référence quasi-incontournable, non seulement pour les travaux du laboratoire sur le sujet, mais aussi pour d’autres équipes. D’ailleurs, il ne s’écoule pas un trimestre sans que je ne sois sollicité pour expertiser des contributions d’autres équipes de recherche et juger de leur recevabilité (referee) quant à leur publication dans des journaux spécialisés. Le dernier en date m’a été expédié par Optical Society of America, il y a à peine quelques jours. Il est toujours sur mon bureau d’ailleurs.

Vers le 10-12 septembre, nous présentons un poster à Coloq 2, une conférence sur les lasers et l’optique quantique organisée à Lille.

Vers le 15 septembre, à quelques jours de mon retour à Alger, G. Stallion me demande si j’étais intéressé par un poste d’un an en tant qu’ingénieur de recherche à l’EIST. Le travail consisterait à mettre en place des manips d’optique classique et d’optronique pour les étudiants de 1ère année (équivalent de la 3ème année du cursus universitaire). Il est vrai que j’étais loin de m’attendre à une telle proposition. Après quelques heures de discussions avec mon épouse, on décide d’accepter l’offre. Après tout, faire changer d’école à notre aîné -c’était notre unique souci- ne lui poserait pas quelconque problème insurmontable, d’autant que son niveau de français avait bien progressé, en à peine deux mois.  

Je débarque donc le 15 novembre, et me mets à l’œuvre dès le lendemain. Auparavant, j’avais été reçu par J. Wasse, le directeur de l’EIST, qui m’intime clairement que je n’avais pas été recruté pour travailler sur la thèse de Mr Brillant mais pour monter les TP d’optique -dans le cadre de l’horaire légal ? demandais-je. -Evidemment ! C’était suffisant pour moi, il me restait les week-ends et les heures du soir pour mes recherches. C’est ainsi que pendant 10 mois, c’était le même rythme, tous les jours que dieu fit :

08h-17h30 : montage des manips d’enseignement, commande de matériel, rédaction de textes, etc…  

18h-21h, week-ends, jours fériés et congés inclus : recherches, calcul numérique, manips de recherche, rédaction de publications, etc… 

Il est vrai que j’avais une soif de travail telle que je ne voulais pas gaspiller le moindre moment. Tout ceci aux dépends de ma petite famille, bien sûr (ma petite moitié en a vraiment souffert). Mais, comme disait G. Stallion à l’époque, il n’y a pas de tentations externes sur la côte de granite rose, et c’est le cadre idéal pour un chercheur.

Septembre 1991, mon contrat est rempli. Les 17 manips que je devais monter dans le cadre de mon contrat d’ingénieur ont toutes fonctionné. Ajoutées à cela, quelques bonnes publications dont une dans le fameux Physical Review. Un pavé de 18 pages (record toujours détenu au Labo, au moment où je rédige ces quelques lignes).

Pour moi, ce fut une grande année à plein d’autres égards. Le fait remarquable étant que mon aîné venait de décrocher son passage en 6ème, avec 2 trimestres d’assiduité seulement en CM2 (ma petite famille ne m’ayant rejoint qu’à noël 1990).

« Anyway », fin septembre nous rentrons, enfin, à Alger ! De toute façon, ma femme étant enceinte d’une petite bambinette, nous ne pouvions nous imaginer mettre au monde un enfant ailleurs que chez nous, entourés de l’attention et du concours de nos familles. Nous étions si persuadés d’être rentrés pour ne plus repartir que nous avions réservé une place dans une clinique de proximité, pour un accouchement prévu aux alentours du mois de janvier 1992. 

Mais, c’était sans compter sur une trajectoire déterministe aux allures imprédictibles, que d’aucuns appelleraient tout simplement destinée. (À suivre).

K. M.

Auteur
Kacem Madani

 




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