Site icon Le Matin d'Algérie

Musique, poésie et pensée : la trajectoire singulière de Jean-Yves Clément 

Jean-Yves Clément

Jean-Yves Clément

Jean-Yves Clément est l’une des figures les plus singulières du paysage culturel français, au croisement de la littérature, de la musique et de la pensée. Écrivain, poète, essayiste, mais aussi éditeur et programmateur, il a su, en près de trois décennies, bâtir une œuvre rare qui conjugue rigueur intellectuelle, sensibilité artistique et passion pour les grandes figures du romantisme musical. 

À travers ses nombreux ouvrages consacrés à Chopin, Liszt, Glenn Gould ou encore Scriabine, Jean-Yves Clément explore les dimensions les plus intimes de la création, non pas seulement en biographe, mais en méditant sur la musique comme une forme de pensée en soi, une voie vers la vérité et l’élévation.

Ses publications, nombreuses et variées, participent d’une ambition cohérente : faire entendre la voix intérieure des compositeurs tout en révélant leur portée universelle. Les Deux Âmes de Frédéric Chopin (2010) offre une biographie poétisée du musicien polonais, entre portraits-tableaux et rêverie analytique, où chaque page tente de restituer le secret contenu dans un accord, un silence, une modulation. Franz Liszt : La Dispersion magnifique (2011) s’attache à dévoiler la multiplicité d’un génie insaisissable, entre virtuosité flamboyante et mysticisme profond. Avec Glenn Gould ou le Piano de l’esprit (2016), Jean-Yves Clément pénètre l’univers d’un interprète-philosophe, questionnant la solitude de l’artiste face à la perfection. Dans Alexandre Scriabine : L’Ivresse des sphères, il évoque la musique comme une traversée cosmique, une quête de fusion entre l’homme et l’absolu.

Son travail comparatiste, notamment dans Chopin et Liszt, la magnificence des contraires (2021), révèle une rare finesse d’analyse : il y confronte les tempéraments opposés de deux géants romantiques pour mieux en faire ressortir les contrastes féconds — l’introspection de Chopin répondant à l’exubérance de Liszt, leur rapport différencié à la scène, à l’amour, à la mort. Ces essais, souvent salués pour leur exigence alliée à une grande accessibilité, réinventent le genre biographique en le teintant de lyrisme, de métaphysique, et de clarté poétique.

Jean-Yves Clément ne se contente pas d’écrire sur la musique : il la vit, la transmet, la met en scène. En fondant les Rencontres de Nohant-Chopin puis les Lisztomanias de Châteauroux, il a fait émerger deux rendez-vous majeurs du calendrier musical français, où musiciens, penseurs et artistes dialoguent autour des grands compositeurs du XIXe siècle. Avec le Prix Pelléas, il a également offert à la littérature musicale une reconnaissance et une visibilité accrues. Son action, à la fois érudite et ouverte, a permis de tisser des ponts entre disciplines, entre publics, entre générations.

Mais c’est peut-être dans ses recueils poétiques et aphoristiques que l’on perçoit le plus intimement sa voix : Nuits de l’âme, inspiré des Nocturnes de Chopin, ou 111 notes d’amour déploient une langue dépouillée, musicale, tendue vers l’essentiel. Le Chant de toi, ode à l’être aimé, est un chant nu, direct, où l’amour devient rythme et souffle. À travers ces textes, Jean-Yves Clément poursuit la même quête : retrouver dans la langue l’intensité d’une note, la précision d’un silence, la densité d’un instant musical.

Dans un monde culturel souvent fragmenté, Jean-Yves Clément impose une voix singulière : celle d’un humaniste moderne, pour qui l’art est une manière de vivre, de comprendre et de transmettre.

Son apport dépasse le simple cadre littéraire ou musical : il est celui d’un passeur, d’un esprit fidèle aux grandes figures du passé, mais profondément tourné vers l’avenir, vers la circulation des idées et l’exigence de beauté. À l’heure où la culture cherche ses repères, il demeure une boussole précieuse.

Dans cet entretien, Jean-Yves Clément nous livre les clés de son travail, en dévoilant comment il tisse un lien profond entre la musique et la littérature, deux arts qu’il considère comme indissociables dans leur capacité à exprimer l’intime et le mystère de l’existence.

Il nous parle de son rapport personnel à la création musicale, de la manière dont les œuvres de Chopin, Liszt ou Scriabine nourrissent sa propre écriture et sa réflexion philosophique. Il évoque également sa démarche de médiateur culturel, qui vise à rapprocher le public des grandes œuvres classiques, tout en réinterrogeant la place de la culture dans notre société contemporaine.

À travers ses réponses, c’est une vision humaniste, passionnée et engagée qui se dessine, où l’art devient un vecteur essentiel de sens, d’émotion et de dialogue.

Le Matin d’Algérie : Votre parcours embrasse la musique la poésie, la littérature, la philosophie, avec une profonde unité. Qu’est-ce qui, selon vous, relie ces disciplines dans votre démarche ? 

Jean-Yves Clément : Ma vie ! Qui les embrasse depuis ma jeunesse. Ces différentes formes – et la musique est la première d’entre elles, qui a en quelque sorte généré les autres – semblent n’être qu’une déclinaison de celle-ci. Il y a effectivement un fil souterrain qui paraît les relier. Organique. Et qui sans doute échappe aussi à moi-même. C’est un fil qui en tout cas unit l’art et la vie. Je n’en connais pas d’autres.

Le Matin d’Algérie : Vos ouvrages tissent un lien subtil entre la biographie, la poésie et la philosophie. Comment cette alchimie s’opère-t-elle dans votre écriture ?

Jean-Yves Clément : J’ai écrit des « essais biographiques » sur Chopin, Liszt, Scriabine et Glenn Gould (chez Actes Sud en particulier), mais en aucun cas il ne s’agit d’ouvrages musicologiques, bien au contraire. Je lis la musique en professionnel (je suis pianiste au départ) mais j’écris sur elle sans aucun jargon. Là réside le défi. Celui pour moi de parler poétiquement (philosophiquement aussi) de la musique, et pas autrement. La musique étant elle-même une sorte de poésie supérieure. Toute autre commentaire me semble vain. En outre, j’ai écrit des ouvrages poétiques issus de la musique – il s’agit là d’une gageure plus grande encore, celle de transmuer les notes en mots. Enfin j’ai publié plusieurs recueils d’aphorismes – dont tout dernièrement L’Exil de la pensée (Le Condottiere), dont l’ambition stylistique est proprement musicale (la seconde partie est traitée comme un « thème et variations »). Dans les trois cas il s’agit bien d’avoir une écriture « poétique » mais à chaque fois d’une nature différente. La troisième « forme », les aphorismes, m’est la plus proche. Car c’est la plus essentielle. Son épure.

Le Matin d’Algérie : Vous avez fondé plusieurs festivals musicaux importants, comme les Lisztomanias, et vous en dirigez d’autres. Quel rôle jouent ces événements dans la transmission de la musique et de la culture ?

Jean-Yves Clément : Un rôle majeur. Pensons que Liszt justement fut le plus grand « transmetteur » de l’histoire de la musique ; en inventant le récital, qui donnait à entendre la musique dans de grandes salles, en transcrivant toute la musique de son temps (et d’avant), pour la faire connaître, en l’offrant à tous types de publics dans d’innombrables concerts de charité, enfin en créant une nouvelle manière d’enseigner à travers ses fameuses master classes, instituant une sorte de « communion » entre maître et élèves. Il s’agit là d’un modèle absolu de ce qu’il conviendrait de faire quand on dirige de telles manifestations – les ouvrir au plus grand nombre, sous les formes les plus libres possibles. Je pratique ces trois formes de transmission dans mes Lisztomanias. Génie oblige, comme le disait Liszt ! Car c’est aussi à nous, organisateurs, et aux artistes, d’aller vers les gens. Et d’affirmer en permanence avec conviction que toucher à la culture, c’est toucher le plus directement possible à la vie et rien d’autre !

Le Matin d’Algérie : Dans Chopin et Liszt, la magnificence des contraires, vous mettez en lumière leurs contrastes. Quel enseignement tirez-vous de cette comparaison pour notre compréhension du romantisme ?

Jean-Yves Clément : L’enseignement d’une complémentarité entre ces deux grands génies qui définissent pourtant chacun un romantisme bien différent – classique, mesuré, très pur et replié sur lui-même pour Chopin, théâtral, extérieur et nourri par les arts pour Liszt.  Ils expriment du même coup deux visions très différentes de l’existence, l’une enfermée sur elle-même, l’autre ouverte sur l’univers. Le romantisme offre plusieurs visages possibles – mais dans tous les cas il s’agit bien d’une sorte « d’explosion interne » du sujet !

Le Matin d’Algérie : Comment abordez-vous la relation entre la musique et les mots dans vos recueils poétiques, où la musique semble presque se faire langage ?

Jean-Yves Clément : Je l’ai dit plus haut, ce sont des écrits d’un type très particulier puisqu’il s’agit précisément de commuer les notes en mots – alors qu’on a fait le contraire durant des siècles ! Je parle explicitement des recueils issus de pages de Chopin, tels ses Préludes ou ses Nocturnes (je l’ai fait aussi pour ses Valses et ses Études), où je tente de transformer presque analogiquement les notes en mots, du moins partiellement ; on ne peut prétendre suivre de façon durable et linéaire la musique comme si c’était un récit ordinaire. On doit seulement espérer aboutir à une sorte de vision poétique d’ensemble de la pièce qu’on « interprète » ainsi. Le mystère dans cette alchimie, c’est qu’il ne serait pas pensable pour moi de la pratiquer en dehors de pièces très précises – et nécessairement courtes – de Chopin. Ce qui est très étrange également, c’est que le moins bavard des musiciens, le moins littéraire me « permette » cette conversion, m’y autorise, en tout cas me l’inspire… J’ai écrit par ailleurs un grand poème, Le Chant de toi (cherche midi) et un récent recueil d’aphorismes, L’Exil de la pensée (Le Condottiere) dont j’ai parlé plus haut. Les deux se veulent « musicaux » avant tout… L’Exil finit même en exploitant le « thème et variations » cher à l’esprit de la musique…

Le Matin d’Algérie : Vos publications consacrées aux grands compositeurs mêlent analyse, sensibilité et intuition. Quelle part de vous-même déposez-vous dans ces portraits d’artistes ?

Jean-Yves Clément : Une part très importante dans la mesure où les quatre génies auxquels j’ai consacré des essais me sont particulièrement proches ! Donc ce sont un peu des miroirs de moi… Il y a un lien sans doute qui les unit, une certaine vision spirituelle de l’art à laquelle n’échappe pas le si pur Chopin, dont la musique semble composer une langue parfaite, « le langage des fleurs et des choses muettes », comme le disait le poète… (Baudelaire parlait également à propos de Chopin de « cette musique légère et passionnée qui ressemble à un brillant oiseau voltigeant au-dessus de l’horreur d’un gouffre » …) Chacun des quatre est une partie de moi…

Le Matin d’Algérie : Vous œuvrez depuis longtemps à faire rayonner la musique classique. Quel regard portez-vous sur sa place aujourd’hui, et comment imaginez-vous son devenir auprès d’un public élargi ?

Jean-Yves Clément : Un regard un peu dépité – surtout en France car visiblement elle intéresse de moins en moins, on lui préfère des ersatz peu ragoutants qui n’ont de musique (ou de pianistes) que le nom ! Mais elle intéresse moins aussi parce qu’on la traite mal, qu’on ne lui accorde que peu de crédit, comme c’est le cas pour la culture, d’une manière générale. Je ne veux pas imaginer son avenir mais continuer à faire ce que je sais faire, sans concession démagogique à la mode. Ni de chercher à tout prix un « public » ! « Un des pires mensonges sera toujours de prendre le nombre pour la qualité », affirmait André Suarès. Il ne s’agit toujours et encore que de montrer l’exemple. Ce que ne font pas toujours nos instances éducatives !

Le Matin d’Algérie : Le modèle des conservatoires français a longtemps été une référence internationale. Selon vous, conserve-t-il encore cette place aujourd’hui ?

Jean-Yves Clément : Les conservatoires conservent avant tout, sans se soucier beaucoup de la vie artistique en dehors d’eux, et c’est bien ce que je leur reproche… c’est une vieille histoire, déjà dénoncée par Liszt dans les années 1830, mais qui ne s’arrange guère… L’art – qui doit être une matière vivante et non une chose morte – et la fonction publique ne font pas bon ménage, ça ne date pas d’aujourd’hui… et ça ne changera pas puisque ces endroits prétendent être les seuls à dispenser l’évangile musical ! Et d’ailleurs ils n’incitent nullement – sauf exception – les élèves à se rendre à d’autres concerts qu’aux leurs… Le niveau est quand même différent à Lyon et Paris… où les professeurs sont (maintenant) souvent eux-mêmes des concertistes… Rêvons qu’un jour les professeurs de « français » soient des écrivains, et les professeurs de philosophie des philosophes !!

Le Matin d’Algérie : Avez-vous des projets en cours ou à venir ?

Jean-Yves Clément : Toujours et jusqu’au bout ; ma vie me semble un grand projet dont je ne veux pas voir l’issue ! Sa coda… Composé de beaucoup de choses variées mais qui forment une mosaïque unifiée et en mouvement, jamais arrêtée, jamais fixe… 

Le Matin d’Algérie : Un dernier mot peut-être ?

Jean-Yves Clément : Vive la vie et le méchoui ! Avant toute chose !

Entretien réalisé par Brahim Saci

https://www.le-passeur-editeur.com

Quitter la version mobile