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Octobre 1988, l’irruption de la pluralité dans l’espace algérien

Algérie
Image de Daoud Abismail/Unsplash

On ne peut comprendre la portée historique des événements douloureux qui ont secoué l’Algérie en 1988 sans poser un regard sur la genèse et la naissance de l’Algérie moderne.

Partons du simple constat qu’Octobre 88 est une éruption dans l’espace social algérien d’une voix qui cherchait à s’exprimer. La jeunesse, longtemps marginalisée a voulu prendre la parole. Ce qui était en jeu en octobre 1988 était la pluralité. Etait en jeu à cette époque : l’ouverture de l’espace politique à la pluralité et à la diversité des opinions.

Plusieurs éléments historiques peuvent expliquer les racines de la méfiance du pouvoir algérien envers la pluralité :

– L’héritage du parti unique (FLN) sous le régime socialiste après l’indépendance, où le pluralisme politique était prohibé.

– La peur de la fitna, de la division du corps social, très présente dans la culture politique arabo-musulmane.

– La mémoire de la colonisation et de ses divisions, suscitant la méfiance envers toute altérité politique.

-Le substrat autoritaire et patriarcal du pouvoir algérien, fondé sur le contrôle coercitif.

– L’influence du nationalisme anti-impérialiste des années 1960, hostile aux idéologies étrangères.

– La rente pétrolière qui rend le pouvoir algérien moins dépendant d’un consensus social.

– La faible expérience historique du pluralisme politique et médiatique en Algérie.

Ces facteurs ont favorisé un rapport de défiance envers toute expression pluraliste, perçue comme potentiellement déstabilisatrice par le pouvoir.

Le nationalisme algérien, depuis sa naissance, s’est construit sur le rejet de « l’Autre » colonial dans un rapport très antagoniste. Pendant la guerre de libération, le FLN a imposé sa domination comme unique représentant légitime du peuple algérien.  Durant les années de la lutte armée, les autres forces politiques étaient soient obligées de prêter allégeance au FLN et intégrer ses rangs et ceux de son bras armée, l’ALN, soient éliminés physiquement (nous faisons référence par exemple à la chasse aux militants du MTLD dans Paris des années 50 ou les massacres des militants du MNA (Melouza 1957 : nous ne discutons pas de la légitimité des uns ou des autres, nous posons un regard sur une pratique qui a permis au narratif algérien d’arracher l’indépendance du pays. Notre propos n’est pas de porter un jugement de valeur). Donc, les autres courants politiques algériens ont été marginalisés, voire réprimés pendant la guerre d’indépendance.

  • Le pluralisme politique a été assimilé à une division collaborationniste avec l’ennemi colonial. La nécessité de l’union sacrée contre le colonisateur a primé sur toute diversité d’opinions.

L’arabisation et l’islamisation de l’Algérie post-coloniale ont aussi réduit la pluralité culturelle du pays. Le FLN devenu parti unique après 1962 a continué à incarner le peuple algérien dans sa globalité.

La silhouette du martyr a figé le narratif national dans une mémoire officielle peu pluraliste.

Ainsi, dès les origines de l’État-nation algérien, le pluralisme politique a été perçu comme une menace pour l’unité et l’intégrité du pays.

C’est à juste titre pourquoi la question berbériste est perçue comme une menace potentielle pour la stabilité de l’Algérie par le pouvoir : elle introduit de la pluralité culturelle et linguistique, qui vient brouiller l’idée d’une nation algérienne homogène et unifiée. La revendication berbère peut être perçue comme un facteur de division et de fragmentation du pays. Le pouvoir craint que le mouvement berbériste ne dérive vers des revendications autonomistes ou indépendantistes.

La promotion du berbère est vue par certains comme une atteinte à l’arabité de l’Algérie et à l’unité du monde arabo-musulman. La pluralité linguistique et culturelle que suppose le berbère déstabilise l’idéologie nationaliste traditionnelle. Ainsi, malgré des avancées, la question berbère demeure sensible dans la mesure où elle introduit de la pluralité dans une conception monolithique de l’identité algérienne.

La revendication berbériste a réveillé quelque chose d’intense. Elle introduit une intensité de diversité linguistique et culturelle qui vient brouiller l’homogénéité de la nation algérienne, un des narratifs les plus puissants qu’utilisa le pouvoir en place depuis la fin de la guerre. Elle génère une tension entre la langue berbère (forte intensité de pluralité) et l’arabisation imposée par l’État (faible intensité de pluralité).  L’idéologie nationaliste algérienne s’est  reposée sur une logique de « tri » qui sacralise l’identité arabo-musulmane du pays (et c’est à sur ce point que Menache Amar, fondateur de l’Etoile Nord africaine (1926) divergea profondément avec Messali El Hadj (qui rejoindra bien plus tard les rangs de L’Etoile, lui qui  n’a jamais été membre fondateur).

Le berbérisme incarne plutôt une logique de « mélange » et de syncrétisme identitaire.

La pluralité berbère intensifie la diversité des récits et des mémoires qui composent l’imaginaire national. Elle introduit une tension entre des temporalités longues (la langue berbère) et la temporalité courte du récit national. Ainsi, la revendication berbériste ( depuis Menache Amar, passant par la crise de 1949,  le printemps berbère de 1980, l’aventure intellectuelle du MCB (Mouvement culturel berbère, sa plate forme de Yakouren (1982), vient ébranler, par l’introduction de la pluralité, l’homogénéité de la matrice identitaire algérienne.

L’Algérie, depuis l’indépendance jusqu’en 1988, a tenté ou plutôt réussi à contrôler son espace social et le rendre hermétique à toute contestation ou remise en cause.

Pourquoi le régime craint la pluralité ?

Le pouvoir algérien semble craindre la pluralité des usages et de la parole dans l’espace public pour plusieurs raisons : la pluralité échappe au contrôle et remet en cause le monopole étatique sur l’information et l’expression. Elle permet l’émergence de discours critiques, de contestation et de remise en cause de l’ordre établi. La libre parole fait remonter les problèmes de corruption, d’injustices et de dysfonctionnements du système.

Le brassage d’idées nouvelles est perçu comme une menace potentielle pour les intérêts des élites au pouvoir. La pluralité d’initiatives émanant de la société civile affaiblit la mainmise étatique sur l’espace public. Elle ouvre la voie à des revendications sociales et politiques difficiles à canaliser pour le pouvoir. La pluralité est associée au désordre, à l’anarchie, incompatible avec la verticalité du pouvoir algérien. Elle remet en cause le narratif officiel et le patriotisme de façade imposé par le régime.

  • En somme, la pluralité des voix et des usages de l’espace fait peser une menace sur le contrôle social et politique exercé de manière coercitive en Algérie.

Pour la raison fondamentale qui demeure la mainmise sur la rente pétrolière

Nous pouvons énumérer d’autres menaces : Menace pour le contrôle de l’information et de la narration nationale. La pluralité des voix remet en cause le monopole étatique sur le discours et introduit des éléments discordants. Menace pour la stabilité sociale et politique. La libre expression peut catalyser des revendications, de la contestation, et déstabiliser l’ordre établi.

Menace pour les intérêts acquis des élites au pouvoir. La transparence et la critique érodent les positions de pouvoir et les privilèges.  Menace d’ingérence étrangère et de propagation d’idées importées. La pluralité échappe au contrôle des frontières physiques et symboliques.

Menace de perte de repères et d’anarchie. La pluralité est perçue comme un facteur de chaos contre l’unité nationale. Menace pour la sacralité du pouvoir en place et la verticalité de l’organisation sociale. La pluralité introduit de l’horizontalité. Menace d’émancipation incontrôlable des individus, notamment des femmes et des jeunes.

En somme, la pluralité fait vaciller les fondements d’un pouvoir autoritaire qui cherche à contrôler étroitement la société.

Ce qu’octobre 88 aurait permis si le processus avait abouti : l’ouverture de l’espace algérien à la pluralité. C’est l’advenue d’une société ouverte. Dans une société ouverte, l’espace public présente une intensité faible de clôture, de hiérarchisation et de contrôle. Il est marqué par :

Une grande tolérance, ouverture et porosité entre les groupes sociaux (intensité de brassage élevée). Une fluidité des parcours et des échanges dans l’espace (intensité de mouvement élevée)

Une esthétique de la transparence, de la légèreté, du provisoire dans l’aménagement (faible intensité de pérennité). Un fort sentiment de possibles et d’appropriation ludique de l’espace.

A l’inverse, les acquis fragiles que ces événements ont permis d’obtenir, voire d’arracher, nous semblent s’effilocher dans le temps.

  • Le pouvoir revient à la case de départ et re-tente de verrouiller par instillation petit à petit cet espace de possibilités.

Le pouvoir exerce une intensité forte sur l’espace social. Il s’arroge  le zonage et le contrôle social.  Les groupes sont cantonnés dans des espaces assignés (forte intensité de cloisonnement). Les déplacements et les interrelations entre groupes sont limités (faible intensité de brassage).

Malgré la modernisation de l’espace rural, on peut observer certains traits d’un espace social cloisonné en Algérie : La persistance de la ségrégation spatiale héritée de la période coloniale entre la ville européenne et la ville indigène.  Le contrôle social et la limitation des libertés individuelles dans l’espace public, notamment pour les femmes. La rareté des lieux de mixité et de brassage interculturel en dehors des centres urbains. La dichotomie entre espaces modernes globalisés et territoires délaissés créant une fragmentation socio-spatiale. La fermeture et l’enclavement de certains espaces comme les cités ou les quartiers réservés aux élites. Certains quartiers de la capitale sont simplement interdits aux communs des mortels. L’omniprésence policière et la faible tolérance à la dissidence dans l’espace public. L’urbanisme de zonage hérité du modernisme avec une compartimentation fonctionnelle rigide.

Les cités dortoirs qui n’ont plus recette dans aucun pays moderne, continuent à pousser comme des champignons en Algérie. Sans aucune esthétique, ni gout, des immeubles en boite d’allumettes déforment le paysage et révèlent l’incompétence de ceux qui ont la charge d’urbaniser un territoire plus grand trois fois la France. La diffusion limitée de l’art et des formes d’expression libre dans l’espace commun.

Et dans ce décors, on oublie la jeunesse, celle qui a crié haut et fort en Octobre 88 son ras le bol, bien avant la chute du mur de Berlin.

Le chômage massif des jeunes, notamment des diplômés, empêche leur intégration dans la vie active (notion qui est presque inexistante dans notre pays). Ce qui suscite chez cette frange de la population un sentiment d’exclusion. A cela s’ajoute le manque d’infrastructures de loisirs et de lieux de socialisation qui  renforce l’impression d’étouffement. La rareté des vecteurs d’expression artistique et politique libre dans l’espace public frustre leur quête d’émancipation. La difficulté d’accès au logement bloque leur indépendance et leurs plein épanouissement personnel et social (fonder une famille, satisfaire le besoin sexuel, etc.)

La surveillance sociale et politique limite les possibilités à la jeunesse  de se réunir, débattre et s’organiser collectivement. L’imaginaire de l’ailleurs, très présent sur les réseaux sociaux, contraste avec la fermeture de l’espace national.

  • Notre  jeunesse se heurte donc à un espace social verrouillé, d’où le rêve de traverser la Méditerranée vers des contrées fantasmées offrant plus de possibles.

La jeunesse algérienne dans sa majorité reste profondément attachée à une forme de religiosité héritée des parents.  Cette omniprésence du religieux dans l’espace public (mosquées, propagande islamiste…) rappelle constamment la norme communautaire. Les injonctions morales religieuses, notamment sur les comportements des femmes, restreignent les libertés individuelles.

La sacralisation de certains espaces (mosquées, cimetières, mausolées de saints) y limite les comportements et les interactions. L’ordre social hiérarchisé, issu de la tradition musulmane, se reflète dans l’agencement de l’espace et son usage dominé par un patriarcat séculaire. Ces normes, emmagasinées depuis la prime enfance codifient les relations garçon/ fille. Normes qui s’insinuent au plus profond de l’inconscient et façonnent ainsi notre manière d’être au monde, notre façon de l’habiter. Notre manière d’exister simplement. L’interdît religieux est si puissant qu’il contrôle et la sphère privée et la sphère publique de l’algérien. Le contrôle social s’appuie sur ces interdits religieux en matière de mœurs, de codes vestimentaires, de pratiques culturelles…etc.

La verticalité du divin surplombant le corps social s’incarne symboliquement dans l’élévation des minarets et mosquées. Les rituels religieux scandent le temps et rythment l’usage de l’espace public de manière contraignante.

Le poids persistant du religieux en Algérie contribue ainsi au maintien d’un ordre spatial et social cloisonné, hiérarchisé et peu émancipateur, surtout pour la jeunesse.

Le verrouillage de l’espace algérien relève d’une logique de tri qui s’oppose à la logique de mélange des sociétés ouvertes. Permettons-nous d’approfondir : le tri implique un cloisonnement et une mise à l’écart de certains groupes (jeunes, femmes, opposants politiques…). Il génère une syntaxe spatiale fermée avec des séparations franches entre catégories. Le tri induit un contrôle accru des frontières, des accès et des usages de l’espace. Il se base sur une logique binaire de l’absolu (licite/illicite, pur/impur, inclus/exclu…). Le tri réduit la pluralité des interactions et des pratiques socio-spatiales.

A l’inverse, le mélange renvoie à la porosité, au brassage, à l’ouverture, à la diversité des usages de l’espace.

L’impact ou la résonance du verrouillage de l’espace public sur l’espace médiatique va sans dire. Nous avons assisté à une programmation orchestrée de la mort de la presse indépendante et plurielle. Et notre président inaugure un prix journalistique en son nom. En toute honte bue. Les seuls médias qui bénéficient encore des largesses publicitaires étatiques sont les journaux inféodés au pouvoir du moment. Nous avons la mort dans l’âme lorsque le quotidien du soir imprime un éloge au président et se targue de donner des leçons de nationalisme à toute contestation du narratif national.

Donc, le verrouillage de l’espace médiatique empêche l’émergence d’une presse plurielle et indépendante. Des journalistes subissent une forte pression des autorités qui entravent leur travail d’investigation.

Combien de journalistes croupissent aujourd’hui dans les geôles de l‘Algérie nouvelle ?

La surveillance et la censure de l’information sont intenses, notamment sur les questions politiques et les affaires de corruption. Les médias d’opposition ont fait les frais des entraves administratives et judiciaires. La majorité d’entre eux sont purement dissous ou interdits (Le Matin, Liberté…).

Nous ne pouvons pas jeter l’opprobre sur l’ensemble des journalistes qui exercent au pays. Loin s’en faut. L’autocensure est très répandue parmi eux de crainte de représailles sur leur carrière ou leur sécurité.  Les locaux des médias indépendants, qui continuent timidement à critiquer par ci par là sans aller trop loin, sont soumis à des pressions : perquisitions, coupures d’électricité, coupure de subventionnements… etc. L’espace médiatique qui a arraché une libre pensée durant plus de trente ans  est verrouillé au profit d’une presse de propagande étatique. Seuls les réseaux sociaux permettent une parole critique mais sujette à surveillance et restrictions.

  • L’asphyxie de la liberté de la presse révèle bien l’ampleur de la fermeture de l’espace social et médiatique en Algérie.

Octobre 1988 est sans conteste un événement majeur de l’histoire moderne de notre pays. Il a permis une ouverture de l’Algerie à la modernité. Les acquis sont fragiles. Soyons vigilants et permettons à cette fenêtre ouverte d’y rester. Cela va de notre responsabilité collective. La servitude dépend de celui qui l’accepte. Mais pas de celui qui tente de l’imposer.

Pour ceux qui sont morts pour cette Algérie rêvée, cette Algérie meilleure. Ceux qui n’ont pas accepté le statut de servile. Octobre ne vous oubliera pas.

Saïd Oukaci, Doctorants en sémiotique

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