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Récit-feuilleton. Exils (37)

Encore un Aïd el adha sans famille et sans ambiance chère à l’enfance ; combien d’immigrés exilés depuis de nombreuses années se retrouvent de nouveau seuls dans des foyers aux chambres exiguës et aux murs froids et combien d’autres doivent se sentir encore plus isolés de leurs pays d’origine ?

Loin des réveils matinaux aux couleurs du pays. Enfants et adultes émerveillés qui trouvent là l’occasion de se réunir ensemble entre parents, voisins et amis. Musiques qui résonnent de chaque maison telle une invite à la fête qui se prépare, après le sacrifice rituel du mouton et la prière collective à la mosquée.

L’exil, c’est aussi surtout ce que tous les parents ont enduré leur vie durant. C’est ainsi qu’après bien des pérégrinations dans les banlieues de la région parisienne, le père de Omar devint maçon à Sétif, sa ville natale. Il mourut en laissant sa mère seule, analphabète et sans qualification avec ses quatre enfants dont il était l’aîné. Il faut dire qu’elle trima comme pas deux pour les élever. C’est d’elle qu’il  tenait une force indescriptible. Une rageuse envie de se battre.

Récit-feuilleton. Exils (36)

Elle symbolisait pour lui le sacrifice. Elle était son refuge. Il existait entre eux une intense complicité. Pour ne pas désespérer, ils se donnaient mutuellement courage. La volonté d’aller plus loin… Pourtant, il suivit le chemin parcouru par son père pour se retrouver à son tour à l’école de l’exil. Pour vivre dans la froideur de l’éternel hiver capable d’ankyloser toute mémoire. La banlieue se révéla un second exil. Un exil dans l’exil. Sa mémoire remonte souvent à la surface des souvenirs oubliés çà et là…

Devant un sandwich et un café, il ouvrit son journal à la page des faits divers. Il aimait beaucoup. Elle leur était réservée. Lorsque l’un d’eux exhibait trop son faciès et ne dissimulait pas assez sa couleur, il se trouvait toujours quelqu’un pou lui loger une balle dans le corps. Il porta sa tasse de café à ses lèvres lorsque ses yeux furent attirés par un petit article. Une jeune Maghrébine, Mlle Yasmina B., a accouché il y a quelques semaines sous une fausse identité. Elle a utilisé les papiers d’une amie française afin de bénéficier des avantages sociaux et échapper à l’expulsion du territoire français. Elle a reconnu devant les policiers avoir accouché d’un garçon, placé depuis à la D.D.A.S.S.

Bonté divine. Voilà qui allait jeter de l’huile sur le feu et rallumer les rancoeurs. Pourquoi donc ces jeunes qui désertaient leur pays s’égaraient-ils dans les dédales d’une société qui, à chaque crise, laissait paraître sa xénophobie ? A dire vrai, une vénéneuse culture. Surtout que ces derniers temps, les contrôles d’identité avaient augmenté et qu’ils étaient  considérés comme des terroristes en puissance. Plusieurs milliers de personnes à surveiller et à punir. Comme d’habitude, devant la recrudescence des « bavures », les ministères en charge de la « communauté nationale à l’étranger » et autres ambassades et consulats maghrébins envoyaient pour la forme une lettre de protestation aux autorités des pays d’accueil…

Quelques jours plus tard, il apprit par le même journal la suite de l’aventure de Yasmina B. Dans une lettre à la rédaction, elle disait en substance ceci : Mon ami est en prison. Toute relation sexuelle étant interdite pendant les visites dans les parloirs, nous étouffions nos émois. Sa main dans la mienne pendant une demi-heure. Joie indicible. Juste un sourire et un baiser. D’étreinte, point. Combien de semaines d’abstinence. Quand on s’aime, c’est difficile à supporter. Le sida ? Un risque certes, Mais aussi un épouvantail. L’administration pénitentiaire fantasme. Vivre de l’autre côté du mur, c’est difficile. Pour le comprendre, il faut faire l’opération inverse : les taulards à la place des surveillants et vice versa. On rirait bien. Devant tant d’ineptie, seules les larmes. Que voulez-vous ? Mon ami Ali en prison et moi sans travail. Que faire ? Nous avions décidé pourtant d’avoir un bébé. Histoire de nous souder davantage. Nous nous étions ravisés lorsque Ali tomba pour recel. Bêtement. Il me conjura de le garder. Après plusieurs mois, il était toujours prévenu. Sans jugement. Quelle serait sa peine ? On n’en avait aucune idée. Un avocat commis d’office. Vous pensez si cela le touchait. Quand je suis allée le voir à son cabinet, il me reçut quelques minutes. Le temps de m’écouter poliment. De me dire que tout se passerait bien… Il me fallut choisir : continuer ma grossesse ou avorter. Dans les deux cas, une couverture sociale était nécessaire. Alors, autant opter pour la première solution. Surtout qu’Ali et moi nous le, désirions ce bébé depuis au moins trois ans… (A suivre)

Ammar Koroghli-Ayadi, auteur-avocat 
Email : akoroghli@yahoo.fr

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