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Récit-feuilleton. Exils (44)

La cité à l’air d’un bloc de granit posé sur le sol qui n’a plus l’intention d’en bouger, comme pour bouder le monde environnant. La cité efface le souvenir à la ville pourtant à quelques stations de RER.

Cette ville semble être née à l’improviste. C’est une ville étrange, tel un souvenir éphémère des temps. La ville engloutie par l’obscurité ranime les souvenirs. Des nids de cigogne sur le toit d’ardoise de l’académie de la ville natale.

Omar entend encore la voix de ma mère : « Quand on se coupe les ongles, on ne doit pas les laisser traîner les rognures. De même pour les touffes de cheveux, après d’être peigné «. Quand il était gamin, au cours du mois de Ramadan, il sortait avec ses camarades après la rupture du jeûne pour  parcourir les quartiers, dans une quasi obscurité, dans tous les sens à grand bruit et à grand fracas. Leurs mères les appelaient à travers les portes entrebâillées et les fenêtres des minuscules balcons de leurs HLM…

Récit-feuilleton. Exils (43)

En exil, les mêmes HLM formant des cités où s’entassent les familles des migrants ; d’autres résident dans les foyers. Inlassablement, certains vitupèrent : « Nous servons de décor à cette civilisation. Depuis des années, les gens de ce pays nous considèrent comme des éléments accessoires de leur paysage social. Nous sommes de simples figurants ». L’un d’eux affranchit Omar : « Je m’appelle Mohamed. Je suis maghrébin, nord africain disent certains. J’habite dans un foyer Sonacotra. Ne croyez surtout pas que c’est triste. Pas du tout, c’est même tout le contraire. Surtout les dimanches, à la cuisine commune. L’ennui, c’est que je n’ai pas su vieillir. Dieu, que la vie est courte ! Venu adolescent ici, j’en repars bientôt retraité. Certes, avec une maigre pension.

Quand je m’ennuie, je regarde par la fenêtre. J’habite dans une tour, au quatorzième étage. Il y a un petit ascenseur, mais il lui arrive de bouder durant plusieurs jours. Vous pensez bien qu’on a essayé de le réparer pour de bon. Rien n’y fait. Vous savez, il y a les enfants qui jouent avec… Je travaille dans un chantier. J’ai un programme de moine-soldat : lever à six heures du matin, petit déjeuner quickly. Après avoir rempli ma gamelle de nourriture préparée la veille, je prends le bus de six heures trente cinq. Après le métro, je prends un train à la gare de l’Est qui m’amène en banlieue. Une autre banlieue. Une banlieue pour habiter, une autre pour travailler.

A huit heures précises, je dois être sur le chantier. Cela fait vingt ans que je fais cela. Aucun problème de retard. J’aurais souhaité être OHQ, mais à l’ANPE, on m’a dit que je n’avais pas un Q.I suffisant pour faire un stage qui m’aurait permis de monter en grade et mieux gagner ma vie. J’ai pour ainsi dire coupé les amarres avec mon pays. Je rentre une fois tous les deux ans. Le temps de faire un mioche à ma femme. Plusieurs fois, il a fallu aller la chercher chez ses parents. Elle en a marre, qu’elle dit. Un mois tous les deux ans, ce n’est pas suffisant…

Ammar Koroghli-Ayadi, auteur-avocat 
Email : akoroghli@yahoo.fr

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