L’annonce de la démission de Noureddine Taboubi de son poste de secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), le 23 décembre 2025, marque un moment de rupture dans l’histoire récente de la principale organisation syndicale du pays.
Au-delà du geste personnel, cet acte met en lumière les tensions multiples qui traversent aujourd’hui la centrale syndicale, prise entre crise interne, pressions politiques et affaiblissement de son rôle historique.
Sur le plan statutaire, la procédure engagée ne conduit pas à un départ immédiat. Le règlement intérieur de l’UGTT prévoit un délai d’examen et de consultation des instances avant toute validation définitive. Mais sur le terrain politique et social, l’impact est immédiat : la figure centrale du syndicalisme tunisien annonce son retrait à un moment où l’organisation est engagée dans un rapport de force ouvert avec le pouvoir.
Depuis le congrès extraordinaire de Sousse en 2021, l’UGTT vit une crise latente. La décision d’autoriser un troisième mandat à sa tête a durablement fragilisé la cohésion interne de l’organisation. Ce choix a nourri des accusations de verrouillage des structures et de confiscation du débat démocratique, accentuant la fracture entre la direction et une partie de la base syndicale.
À cette crise de légitimité s’est ajoutée une difficulté croissante à organiser un congrès rassembleur, capable de trancher les désaccords et de redéfinir une ligne claire. La démission de Taboubi apparaît ainsi comme l’expression d’un épuisement politique autant que d’un blocage organisationnel.
Face-à-face avec le pouvoir
En parallèle, l’UGTT s’est retrouvée en confrontation directe avec les autorités tunisiennes. Rupture du dialogue social, arrêt des négociations collectives, restrictions du droit syndical : la centrale a multiplié les alertes et les dénonciations. L’annonce d’une grève générale pour le 21 janvier 2026 a constitué un point culminant de cette escalade.
La question qui se pose désormais est celle de la capacité de l’UGTT à maintenir cette dynamique dans un contexte de transition interne. La démission de son secrétaire général ouvre une zone d’incertitude : affaiblissement du rapport de force ou, au contraire, recomposition stratégique autour d’une ligne plus offensive.
Une institution à la croisée des chemins
Historiquement, l’UGTT a occupé une place singulière dans la vie politique tunisienne, oscillant entre acteur social, médiateur national et force de résistance. Depuis les événements du 25 juillet 2021, ce rôle s’est progressivement réduit, sous l’effet conjugué de la centralisation du pouvoir et des divisions internes.
La séquence actuelle pose des questions de fond : l’UGTT peut-elle se réorganiser sans se fragmenter ? Un changement de leadership est-il susceptible de redonner souffle à l’action syndicale ou d’accélérer son marginalisation ? La centrale est-elle encore en mesure de peser sur les grandes orientations économiques et sociales du pays ?
Plus qu’un débat autour d’un homme, la démission annoncée met en jeu l’avenir d’une institution clé. La manière dont l’UGTT gérera cette étape — confirmation ou retrait de la démission, clarification de la stratégie syndicale, ouverture d’un processus démocratique interne — sera déterminante.
Dans une Tunisie marquée par la crise sociale, la contraction des libertés et la défiance politique, l’issue de cette séquence dira si l’UGTT demeure un acteur central du rapport social ou si elle entre dans une phase de recul durable.
Mourad Benyahia

