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Un pari incertain pour plusieurs générations d’Algériens

Alphabétisation

Un pari incertain pour plusieurs générations d’Algériens

Le dossier de l’alphabétisation continue à s’entourer d’un flou artistique, aussi bien dans ses objectifs stratégiques que dans les moyens mobilisés pour une telle mission. Pourquoi appeler des adultes à rejoindre les bancs de l’école, au moment où l’école régulière, destinés aux élèves en âge d’être scolarisés « se dérobe » de sa mission? Quel est le bilan de l’école fondamentale qui a « juré » par tous les saints de ne pas déscolariser un élève avant l’âge de 16 ans?

Pourquoi aucun recensement scientifique n’a été mené pour identifier les personnes qui sont vraiment dans le besoin d’être alphabétisées et identifier, en même temps, le niveau d’enseignement qu’il convient de prodiguer à chaque groupe de personnes? Trop de questions sont charriées par une opération dont on ne cesse d’étaler les résultats « positifs » à la télévision. Et, afin d’être dans « l’air du temps » et conférer un vernis de « crédit » à cette entreprise claudicante, on a intégré l’alphabétisation en tamazight à partir de 2015.

Il semble que la politique d’alphabétisations ne soit pas encore sortie de l’habillage populiste qui en neutralise les effets et la portée. Dans plusieurs communes, l’opération se mue en un décor folklorique, où sont regroupés dans une belle kermesse, vieilles femmes, jeunes adultes, anciens élèves précocement déscolarisés, des personnes qui n’ont jamais mis les pieds à l’école,…etc. Aucun tri n’est opéré. En outre, l’enseignement est, jusqu’à l’année passée, dispensé exclusivement en arabe. Le bilan de l’enseignement des adultes en tamazight, dans quelques régions du pays, n’est pas encore établi.

Aucune place pour le français

Une question: pourquoi limiter l’alphabétisation aux deux langues nationales? Le français occupe encore une place importante dans le pays, malgré les revers qu’il a connus dans le système d’enseignement. La ministre de l’Éducation nationale, Mme Nouria Benghebrit, vient de proposer que l’enseignement des matières scientifiques au collège et au lysée se fasse en français. C’est dire l’échec de la langue arabe dans ce segment de l’enseignement, d’autant plus que les études universitaires, pour les matières scientifiques, sont poursuivies en français. On estime que la raison principale de redoublement de la première année à l’université- avec un taux effarant dépassant les 50 %-, est due au changement de langue d’enseignement. Les élèves arrivent en première année universitaire avec un bagage squelettique en langue française.

L’année passée, le directeur de l’Office national d’alphabétisation et d’enseignement pour adultes (ONAEA), Kamal Kherbouche, avait déclaré que l’Algérie abordera bientôt la stratégie de 2e génération dans les opérations d’alphabétisation. Ce qui signifie, d’après lui, le maintien de son personnel, constitué de 12 000 contractuels.

Les inquiétudes des employés travaillant sous le régime du contrat au sein de l’Office s’étaient manifestées en 2016 du fait que le gouvernement avait fixée pour l’année en question la fin de la stratégie d’alphabétisation de première génération, correspondant à l’apprentissage des connaissances primaires en lecture et écriture pour adultes. Au-delà de cette échéance, rien de bien palpable ne s’est profilé. Le directeur de l’ONAEA, expliquait que la mission de son établissement et des agents contractuels, allait se poursuivre et s’étoffer la stratégie d’alphabétisation de la 2e génération, consistant à aborder le monde numérique et l’alphabétisation culturelle.

Chiffres aléatoires

Selon une les estimations de 2008, faites par l’ONAEA, le taux d’analphabétisme était de 22 % sur l’ensemble de la population algérienne, après qu’il fût situé à 26,5% en 2002. En 2013, l’ancien directeur de l’Office, Noureddine Belabed, avait annoncé un taux de 16,3 % de personnes analphabètes. Il comptait neutraliser le phénomène de l’analphabétisme en 2016. Cette échéance étant déjà passée, le moins avisé des observateurs ne risquerait pas de s’aventurer à affirmer que l’analphabétisme est vaincu en Algérie.

De son côté, Mme Aïcha Barki, président de l’association Iqraa, était plus prudente, en projetant, en 2009, réduire de moitié, à l’horizon 2016, le taux de 22 % enregistré en 2008. Aux efforts de l’ONAEA et de l’association Iqraa pour alphabétiser le maximum d’adultes, ce sont greffés, en 2015, les nouveaux projets d’alphabétisation en tamazight auxquels s’associe le Haut conseil à l’amazighité (HCA).

Cependant, des analystes n’ont pas manqué, dès le lancement des grandes opérations d’alphabétisation au début des années 2000, de relever les insuffisances grevant le contenu des programmes et la population ciblée. Car, outre les grands adultes qui n’ont pas eu la chance de fréquenter l’école, de jeunes adolescents, ayant été trop tôt déscolarisés, ne sont pas mieux lotis sur le plan de la lecture et de l’écriture. Leur intégration optimale dans la société d’aujourd’hui requiert une immersion dans le monde de l’écrit et de la communication de premier niveau.

Paradoxe

Le directeur de l’Office national d’alphabétisation et d’enseignement pour adultes a annoncé l’année dernière qu’une l’évaluation de la stratégie nationale de l’alphabétisation allait être menée. Au-delà de cet horizon, a-t-il expliqué, l’Algérie s’attèlera à la stratégie de deuxième génération qui est censé améliorer le contenu des programmes, en l’adaptant aux besoins de familiariser les populations ciblées à la réalité numérique qui est en train d’envahir la vie quotidienne de la société, et en l’ouvrant sur les volets de la formation culturelle.

Incontestablement, la définition donnée en 1951 par l’Unesco pour une personne « alphabétisée » [à savoir, une personne « capable de lire et d’écrire, en le comprenant, un exposé simple et bref des faits, en rapport avec sa vie quotidienne« ], est quelque peu bousculée par la réalité d’aujourd’hui et le progrès prodigieux accompli par la technologie numérique et le développement de la culture.

Cependant, s’agissant des opérations d’alphabétisations menées en Algérie, l’on est fondé à se poser la question de savoir, comment ce qui n’est pas bien ancré dans l’école régulière – sur le plan de la formation aux domaines de la culture générale et à la modernité numérique -, peut-il l’être dans les établissements d’alphabétisation ? C’est là un criant déficit soulevé depuis plusieurs années par des pédagogues et qui n’a pas, à ce jour, trouvé de voie royale pour sa concrétisation.

Auteur
Amar Naït Messaoud

 




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