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Une baguette ou une bagatelle pour sauver le système !

Débat

Une baguette ou une bagatelle pour sauver le système !

Certains ont remarqué que les boulangers veulent faire la révolution en Algérie ! Oui, ils veulent remettre en cause le système, de le défier et de le pousser dans ses retranchements. Ils ne rigolent pas, nos boulangers. La baguette à 10 DA ne fait pas l’affaire. Ils la proposent à 15 DA. Pourquoi pas à 11 ou 12 DA ? Ils ne font pas dans la demi-mesure. Quand ils mettent la main à la pâte, c’est pour en faire des baguettes. Ça ne rigole pas du tout ! Ils n’ont pas le temps, le four ne les attend pas !

Ils augmentent de 50% le prix de la baguette ! Mais pour quelle raison ? Ils disent que les prix des intrants ont augmenté. La farine aussi ? Non, largement subventionnée par l’Etat, elle reste l’intrant le plus important dans une baguette de pain. Les autres intrants comme le sel, l’eau, la levure et l’améliorant restent marginaux. Pour ce qui est de la main-d’œuvre, elle est souvent sous-payée pour un travail très pénible et elle est généralement non assurée.

Par contre, les boulangers doivent comprendre qu’il ne faut pas rigoler avec le pain du peuple. Lui aussi n’est pas de bonne humeur pour en discuter. Il faut savoir qu’en 2010 les Algériens sont, selon la FAO (Food and Agriculture Organization), les premiers consommateurs de pain dans le monde, avec presque 50 millions de baguettes par jour !

Sur un autre registre, on remarque que les boulangers n’ont pas compris que la survie de ce système, foncièrement injuste, est lié à cette baguette, à 10 DA. À l’époque des Romains, le pain et les jeux ont maintenu l’empire. En Algérie, nous y sommes encore dans cette dynamique obscure, avec une petite ramification : le pain, le lait et, pour le côté folklorique, le football. 

C’est, en effet, la bagatelle de 35 DA qui a sauvé ce système. Oui, une baguette et un sachet de lait à 25 DA ont permis à ce système de perdurer. Ce dernier ne reculera devant rien pour les garder à ces prix dérisoires. Sans oublier de dire au peuple, avec le mépris habituel: « on vous assure le pain, soyez reconnaissant quand même ! » 

On se rappelle, en 2011, quand les Algériens ont été sur le même élan que les Tunisiens, le système a trouvé rapidement la parade. Contrairement au voisin qui manque de moyens financiers, le Pouvoir algérien a augmenté les subventions du sucre et des huiles. Il a distribué de l’argent à grande échelle, réduisant ainsi les revendications du peuple à leur seul aspect pécuniaire. Cela lui a permis d’apaiser les tensions… Acheter la paix sociale avec la manne pétrolière.

Cela dit, si on mange trop de pains ce n’est pas parce qu’on ne sait pas manger autrement. Mais c’est l’aliment essentiel, en raison d’un choix trop limité. Et devant la cherté des légumes (secs ou frais d’ailleurs), les ménages n’ont d’autres choix que de remplir le ventre avec la mie, pleine de levure. D’ailleurs en Algérie, quand tu achètes un sandwich, c’est avant tout le pain qu’on te sert avec une…  La viande que tu paies… censée être le sandwich est présente juste pour l’esthétique.

Quand on analyse les habitudes alimentaires des Algériens on trouve qu’ils mangent le pain avec toutes les « sauces ». C’est-à-dire qu’on peut même trouver ceux qui mangent le couscous avec du pain ! Pour l’anecdote, je me rappelle que ça nous arrivait de prendre ce plat traditionnel avec du pain… parce que le restaurant universitaire n’offrait pas de cuillères ! Mais les habitués de ces restaurants savent bien que manger le pain est la seule façon pour couper l’appétit. Les repas sont, pour la plupart, de mauvaise qualité, malgré les moyens qui sont dédiés. 

Cette dernière remarque concernant les restaurants universitaires m’amène sur un terrain glissant, celui des subventions. C’est un sujet compliqué et complexe. A cela s’ajoute l’ignorance qui aggrave le sujet. En effet, quand on parle de ce sujet, on sent une certaine crispation. Lorsqu’un expert parle de subventions visées, l’Algérien moyen entend leur fin. Non pas de sa faute, quoi qu’il a une part de responsabilité en ignorant ses intérêts, et en restant silencieux face à une telle opacité dans la gestion de ces même subventions, mais parce qu’il y a toujours des minables qui jouent les défenseurs de la veuve et l’orphelin. 

Parmi ceux-là, on trouve souvent des politiciens sans scrupule, qui n’hésitent pas à voter haut les mains chaque projet de loi de finances qui remet en cause les acquis du peuple, tout en préservant, bien évidemment, ceux des riches. La Loi de finances 2018 est la preuve pour ceux qui ont encore des doutes innocents.

Les subventions sous leur forme actuelle sont injustes. Car elles profitent plus aux riches. Comme la farine qui entre dans plusieurs produits de large consommation et ça profite à toutes les couches sociales, sans distinction de revenues. A l’exemple des pâtisseries qui restent un luxe pour les classes moyenne et pauvre. 

Mais il y a également l’exemple des carburants et de l’électricité. Ça ne profite nullement aux ayants-droit. Les pauvres utilisent plutôt les transports en commun.

Et comme ils sont généralement des ouvriers, ils ne détiennent pas les moyens de productions qui consomment ces produits. Cela revient à dire que leur situation sociale et économique ne leur permet pas de consommer une large gamme de ces produits subventionnés directement ou indirectement par l’Etat.

Il y a un autre problème que je souhaite souligner ici, à savoir le gaspillage du pain. Un vrai fléau qui doit être pris au sérieux par les autorités compétentes. Le pain est peut-être l’aliment le plus gaspillé par les Algériens. On a tous en tête ces images qui déferlent la chronique pendant le mois du ramadan et depuis des décennies où le pain est partout sur les routes et aux abords des poubelles. Des estimations parlent de 120 millions de baguettes qui partent dans les poubelles pendant ce mois sacré, soit 4 millions par jour. 

Donc, faut-il libéraliser le prix du pain pour éviter ce gaspillage ? Une baguette avec son prix réel, sans subventions, peut, en effet, être une solution. Parce que de cette façon les consommateurs vont faire plus attention à leurs achats. On peut penser la même chose concernant les autres produits subventionnés: huile, sucre, lait, carburants…  Mais cela doit se faire une fois que l’Etat change son modèle de redistribution. Les subventions, sous leur forme actuelle, sont distribuées de façon injuste. Il est temps de remédier à ça ! Comment ? Des experts sont appelés à travailler sur cette question. Il y a des modèles à travers le monde qui peuvent être modélisés selon les besoins des Algériens. A titre indicatif, l’Etat doit investir davantage dans les transports publics au lieu de subventionner les carburants. C’est injuste quand un patron et un salarié paient au même prix le carburant de leurs voitures. Comme on peut le lire dans le figaro économique du 29/06/2017: « Les 20% d’Algériens les plus riches consomment six fois plus de carburant que les 20% les plus pauvres » et les subventions à l’électricité profitent aussi de manière disproportionnée aux riches, aux maisons vastes et climatisées », soulignait en 2016, Andrew Jewell, économiste au FMI.

Auteur
Nabil de S’Biha

 




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