Chaque 12 janvier, le temps amazigh se remet à zéro. Yennayer n’est pas qu’un simple changement de calendrier : il est une plongée dans une mémoire plurimillénaire, un acte de fidélité à une civilisation enracinée dans la terre, le cycle des saisons et la sagesse des anciens.
En Algérie comme dans l’ensemble de l’Afrique du Nord, cette fête ancestrale ressurgit chaque année avec la même force symbolique, rappelant que l’histoire des peuples ne se mesure pas seulement à l’aune des empires, mais aussi à la persistance des cultures. Historiquement, Yennayer marque l’entrée dans une nouvelle année agricole. Il correspond à un moment de transition, où la communauté paysanne se projette dans l’avenir à travers des rites propitiatoires. Les pratiques culinaires associées à cette fête — abondance des plats, diversité des ingrédients — traduisent une symbolique de fertilité et de prospérité.
Dans ce cadre, le temps n’est pas linéaire mais cyclique. Il est rythmé par les saisons, les travaux agricoles et les événements communautaires. Yennayer constitue ainsi un repère structurant du calendrier social amazigh.
Mémoire collective et transmission culturelle
La transmission de Yennayer s’est longtemps opérée en dehors des institutions formelles, par le biais de l’oralité, des pratiques familiales et des rites domestiques. Cette transmission informelle a permis à la célébration de survivre aux périodes de marginalisation culturelle. Yennayer fonctionne comme un support de la mémoire collective, réactivant chaque année un récit partagé sur l’origine, la continuité et la légitimité historique des Amazighs.
Yennayer marque le début de l’année 2976 du calendrier amazigh, dont le point de départ est traditionnellement fixé à l’accession au trône d’Égypte du roi berbère Chachnaq Ier, en 950 avant J.-C. Ce repère historique, bien que débattu par les historiens, sert avant tout de symbole : celui de l’inscription des Amazighs dans le temps long de l’histoire universelle. À l’origine, Yennayer est intimement lié au monde agraire. Il célèbre la terre nourricière, les récoltes espérées et la promesse d’abondance. Dans les villages de Kabylie, des Aurès, du Mzab ou de l’Atlas saharien, la table devient un espace de communion : couscous aux légumes secs, poulet, fruits secs et mets traditionnels traduisent une même aspiration à la prospérité. L’abondance du repas est un présage ; le partage, une règle sacrée.
Mais Yennayer n’est pas figé dans le folklore. Longtemps marginalisée, parfois confinée à la sphère domestique, cette fête a survécu grâce à la transmission orale, au geste quotidien et à la résistance culturelle silencieuse. Sa reconnaissance officielle en Algérie, où le 12 janvier est désormais jour férié et chômé, marque un tournant symbolique majeur : celui de la réconciliation de l’État avec une composante fondamentale de l’identité nationale.
Yennayer, le Nouvel An amazigh, constitue un fait culturel total au sens maussien, articulant temporalité, pratiques agraires, mémoire collective et dynamiques identitaires. Ce faisant, cette célébration se doit de dépasser le cadre festif pour devenir un marqueur identitaire, un dispositif de cohésion sociale et un enjeu de patrimonialisation dans le contexte contemporain algérien. Les calendriers ne constituent jamais de simples instruments de mesure du temps. Ils sont des constructions sociales, chargées de symboles et de représentations, traduisant une certaine manière d’habiter le monde. Yennayer, s’inscrit pleinement dans cette logique. Longtemps relégué à la sphère domestique et rurale, il connaît aujourd’hui une visibilité institutionnelle accrue, notamment en Algérie où il est reconnu comme jour férié.
Par ailleurs, il est primordial de voir cette fête ancestrale sous l’angle anthropologique, en interrogeant ses fondements agraires, ses fonctions sociales et sa portée identitaire. La problématique centrale est la suivante : comment Yennayer, en tant que rite calendaire, participe-t-il à la construction et à la transmission de l’identité amazighe dans un contexte de modernité et de reconnaissance étatique ?
L’analyse de Yennayer mobilise plusieurs apports théoriques issus de l’anthropologie et de la sociologie. Le concept de « fait social total » développé par Marcel Mauss permet de saisir la multiplicité des dimensions — économique, symbolique, religieuse et sociale — que recouvre cette célébration. De même, la notion de mémoire collective, telle que formulée par Maurice Halbwachs, éclaire les mécanismes de transmission intergénérationnelle à l’œuvre dans les pratiques liées à Yennayer. La problématique s’articule autour de l’hypothèse selon laquelle Yennayer fonctionne comme un dispositif de régulation symbolique du temps social, tout en constituant un support de revendication identitaire et de reconnaissance culturelle.
Cette problématique s’arc-boute sur trois axes :
1. Yennayer est avant tout un rite agraire, dont la fonction première est de sécuriser symboliquement le cycle agricole et la reproduction sociale.
2. La persistance de Yennayer repose sur sa capacité à s’adapter aux transformations sociales tout en conservant un noyau symbolique stable.
3. La reconnaissance institutionnelle de Yennayer participe à un processus de patrimonialisation qui transforme le sens et les usages du rite.
Institutionnalisation et patrimonialisation
La reconnaissance officielle de Yennayer en Algérie marque une rupture significative. Elle inscrit la fête dans l’espace public et dans le calendrier national, lui conférant une légitimité étatique. Toutefois, cette institutionnalisation soulève des enjeux anthropologiques majeurs. Le passage d’un rite vécu à un patrimoine célébré comporte le risque de folklorisation, c’est-à-dire de réduction du sens profond de la pratique au profit de sa mise en scène. L’enjeu réside donc dans la capacité à préserver la dimension vécue et communautaire de Yennayer. L’analyse de Yennayer met en évidence la complexité des dynamiques identitaires contemporaines. Loin d’être une revendication exclusive, Yennayer peut être appréhendé comme un espace de médiation entre pluralité culturelle et unité nationale. Il illustre la possibilité d’une reconnaissance des différences sans fragmentation du corps social.
Yennayer apparaît comme un observatoire privilégié du rapport des sociétés amazighes au temps, à la mémoire et à l’identité. En tant que rite calendaire, il articule tradition et modernité, local et national, mémoire et institution. Son étude confirme que les pratiques culturelles ne sont pas des survivances du passé, mais des ressources actives dans la construction du présent.
Yennayer, la mémoire du temps
Au-delà de la célébration, Yennayer interroge notre rapport à l’histoire et à la pluralité. Il rappelle que l’identité algérienne est une stratification, un palimpseste où se superposent langues, mémoires et héritages. En ce sens, Yennayer n’oppose pas ; il relie. Il n’exclut pas ; il agrège. Dans un monde soumis à une uniformisation culturelle accélérée, Yennayer agit comme un acte de résistance douce. Il affirme le droit des peuples à nommer le temps selon leurs propres repères, à célébrer leurs racines sans se replier sur elles. Fêter Yennayer aujourd’hui, c’est à la fois honorer les anciens et transmettre aux générations futures le sens de la continuité.
Yennayer n’est donc pas seulement le Nouvel An amazigh. Il est une leçon de durée, un rappel que la modernité ne se construit pas dans l’amnésie, mais dans le dialogue fécond entre passé et avenir. Quand la terre s’apprête à renaître, la mémoire, elle aussi, refleurit.
Bachir Djaïder, journaliste et écrivain

