L’Algérie a une manière élégante de commencer l’année. Elle souhaite le bonheur, puis elle le facture. La hausse du carburant n’est pas une mesure, c’est un signal. Un coup de klaxon au réveil pour rappeler que la caisse existe encore et que nous aussi, nous sommes toujours là pour régler.
Ce n’est pas l’essence qui augmente, c’est le quotidien qui se resserre. Le carburant reste le robinet principal. On tourne la poignée et tout suit. Transport, pain, tomate, pièces détachées, services, prix, humeur. Une hausse à la pompe et, par un mécanisme parfaitement rodé, la vie devient plus courte, plus chère, plus étroite. On appelle cela un ajustement. Pour nous, c’est simplement encore.
La gifle est toujours accompagnée d’une phrase censée calmer. Elle annonce surtout qu’il faut s’habituer. Qu’il vaut mieux encaisser sans trop regarder. Elle sert à anesthésier l’addition.
Les premiers à encaisser sont connus d’avance. Les chauffeurs.
Visibles, utiles, faciles à viser. Ils tiennent la ville par le volant pendant que d’autres tiennent le pays par la parole. Et comme la hausse ne suffit jamais, on ajoute la morale. Une loi, quelques comportements isolés, et c’est toute une profession qui passe à la caisse. PV distribués à l’humeur, contrôles au hasard, sermons en prime. Officiellement, il s’agit d’ordre et de sécurité. Dans la rue, cela ressemble surtout à une collecte.
Dans la foulée, on s’en prend aux taxis clandestins.
Personne ne choisit la clandestinité par goût. On y glisse par nécessité, quand le transport public manque et que la fin de mois serre. Ce n’est ni une vertu ni un modèle, c’est une béquille. Le symptôme d’un service absent. Mais il est plus simple de fabriquer des coupables que de réparer un système. Une arrestation fait une image. Une politique demande du temps.
Puis la scène devient plus intime. La poche.
Personne ne sacralise le liquide. On s’y accroche quand la confiance disparaît. Le billet n’est pas une idéologie, c’est un réflexe de survie dans un système bancaire qui rassure moins qu’un tiroir. Et au lieu de réparer l’outil, on serre l’utilisateur. Nous ne sommes plus des clients. Nous devenons des tirelires qu’on secoue quand la caisse tousse.
Dans la vitrine, le dinar suit.
Il ne baisse plus, il s’effrite. Et cet effritement n’a rien d’abstrait. Il se lit dans le panier qui maigrit, le salaire qui rapetisse, les projets qui parlent à voix basse, presque gênés d’exister.
Pendant ce temps, la gouvernance continue à la décoration.
Des ministres choisis non pour la compétence, mais pour la docilité. L’expérience se mesure à la capacité de répéter, d’inaugurer, de rassurer. La phrase compte plus que la structure. Le béton peut fissurer, l’excuse, elle, arrive toujours à l’heure.
Tout cela obéit à une logique simple. La realpolitik version nif.
La tête haute remplace la tête pleine. La posture tient lieu de pensée. La phrase gonflée tient lieu de vision. Et à force de gouverner le nez en l’air, ce n’est pas de la grandeur qui tombe. C’est une bêtise bien habillée.
Nous connaissons la suite.
Patience. Sacrifice. Conjoncture. Complot.
Tout est prêt, sauf l’essentiel. Reconnaître l’échec et en assumer le prix.
Alors oui, bonne année, citoyens. Et bon courage au réel. Celui qu’on ne lit jamais au Parlement.
En Algérie, la fatalité a un calendrier. Tous les dix ans, le boomerang revient.
Les mirages se dissipent, la boue remonte, les caisses sonnent creux.
Le reste relève de la responsabilité de la chaîne de commandement.
Zaim Gharnati

