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Zied Bakir : « La langue de mes livres n’est autre que le « franusien »

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Après La Naturalisation, édité chez Grasset le 29 janvier 2025, Zied Bakir poursuit une aventure littéraire où l’écriture se confond avec la vie. Entre humour discret, quête de légitimité et regard lucide sur l’exil, l’auteur franco-tunisien compose un roman qui interroge la filiation, le territoire, la mémoire et la place du politique.

Écrire en français, dit Zied Bakir, est devenu pour lui un choix vital, presque une manière de se naturaliser par « l’encre versée », dans un monde où l’incertitude pèse lourd sur les écrivains du Maghreb. Dans cet entretien accordé au Matin d’Algérie, il revient sur sa relation intime à la langue, sur son goût pour les villes errantes, sur ses influences musicales et littéraires, et sur ce qui, depuis la jeunesse, continue d’alimenter son œuvre : la nécessité de transformer les blessures silencieuses en matière romanesque. Comme il le confie lui-même : « Peut-être que la seule raison d’écrire est de vouloir être aimé. »

Le Matin d’Algérie : Votre roman s’ouvre sur une quête intime très forte. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire cette histoire maintenant ?

Zied Bakir :L’écriture, pour moi, est une quête intime, mais elle peut être partagée avec les autres, car la lecture est aussi une quête intime. J’ai tendance à confondre la vie et l’écriture. Quand j’ai voulu m’installer en France j’ai décidé que ce serait pour et par l’écriture, (c’est donc pour cela que j’écris en Français.) Mais c’était un « pari » très risqué. Après avoir publié un premier livre chez Grasset (« L’amour des choses invisibles », 2021.) j’ai demandé à être naturalisé français, disons, par « l’encre versé ». Nous vivons des temps incertains, surtout pour les intellectuels et les écrivains maghrébins (En Algérie, vous êtes bien placés pour le savoir avec les affaires Sansal et Daoud, à titre d’exemple.) Ajoutez à cela une petite dose de paranoïa et la vie devient difficile avec un passeport vert, donc j’ai voulu avoir le rouge, et dans le même temps, j’ai décidé de consolider ma position d’écrivain en écrivant un deuxième livre que j’ai voulu intituler, par plaisir personnel et ironie : La naturalisation. J’espérais faire d’une pierre deux coups, bref, c’est ma petite cuisine interne !

Le Matin d’Algérie : Comment trouvez-vous l’équilibre entre mémoire personnelle et imaginaire romanesque ?

Zied Bakir : La mémoire personnelle est un point de départ. L’imaginaire romanesque doit envelopper le récit de soi, mais au final, on obtient un mélange des deux, donc pour que cela tienne, pour que le texte fasse corps, il faut que l’imaginaire soit compatible avec les éléments réels, tout le défi est là. S’il y a équilibre (équilivre ?) eh bien tant mieux car je ne prétends pas l’avoir trouvé.

Le Matin d’Algérie : Vos personnages semblent porter des blessures silencieuses. Comment travaillez-vous cette vulnérabilité dans l’écriture ?

Zied Bakir : L’humour et l’autodérision sont le ciment de mes textes. C’est une forme d’autodéfense par l’esprit. Cela a évoqué, pour certains de mes lecteurs, l’humour juif, mais on a tous quelque chose en nous de juif. Par ailleurs, l’idée de renvoyer au silence des blessures est peut-être le but ultime de mon écriture. Comme on le sait, le silence est un langage universel. C’est aussi pour ça que mes livres sont courts ! Je n’aime pas le bavardage, mes livres publiés sont la moitié ou le tiers de la première version, si on trouve ça dommage, j’en suis flatté. Écrire pour explorer le silence, c’est un paradoxe exquis et une belle gageure.

Le Matin d’Algérie : Le langage tient une place centrale dans votre style. Comment définiriez-vous votre relation à la langue arabe et à la langue française ?

Zied Bakir : Le français est ma langue de travail et de vie. La langue arabe occupe peu de place dans ma vie, et ce, bien avant mon expatriation. J’ai récemment relu un livre en arabe de Najib Mahfouz parce que je me trouvais au Caire, et je voulais me rappeler des souvenirs de mes premières lectures mais je suis vite revenu à la langue française, comme on revient au travail, ou à la maison. La langue arabe, plutôt que langue maternelle, je dirais « langue de lait », comme les dents de lait, je l’ai perdue mais je sais qu’elle est là, toujours à ma portée. En vérité, la langue de mes livres n’est autre que le « franusien », c’est-à-dire le français tunisien. Vous savez qu’il existe un français belge, suisse, québécois, sénégalais, algérien bien sûr, etc. Eh bien il y a aussi le français tunisien. Mais au final, comme on dit, la langue n’a pas d’os. Et tout ce qui compte, ce sont les émotions véhiculées par un texte.

Le Matin d’Algérie : Quelle importance accordez-vous au rythme et à la musicalité dans votre écriture ?

Zied Bakir : Tout est là, écrire est avant tout une affaire de rythme et de musicalité, c’est composer une symphonie avec des mots. Je rêve d’écrire comme Joan Sebastian Bach ou un compositeur baroque. D’ailleurs, je considère La Naturalisation comme un roman « humoresque », ce terme désigne un genre de musique romantique caractérisé par des morceaux d’humour fantaisiste dans le sens de l’humeur plutôt que de l’esprit. Ce nom vient de l’allemand « humoreske », terme qui a été donné à partir des années 1800 aux contes humoristiques. On peut aussi y lire les mots « humour » et « mauresque ». Comme je suis maghrébin, cela correspond. (rire.)

Le Matin d’Algérie : Plusieurs scènes évoquent la ville comme un personnage à part entière. Comment pensez-vous l’espace narratif ?

Zied Bakir : Je suis un lecteur de Patrick Modiano, et un grand amoureux de Paris. La géographie urbaine m’intéresse beaucoup, dans le sens où mes personnages sont des errants. Les rues, les places, les jardins publics sont souvent les lieux de l’action. C’est une manière d’explorer le territoire, quand on parle d’immigration, et de cheminement, le territoire est une donnée essentielle.

Le Matin d’Algérie : « Le roman aborde la filiation et l’héritage. Ce thème est-il pour vous une clé de lecture de la Tunisie contemporaine ? »

Zied Bakir : La Naturalisation est un roman tunisien, même s’il se déroule en grande partie en France. Une part de la Tunisie, tout comme d’autres pays du monde, se trouve aujourd’hui en France. Nous partageons une histoire et un héritage communs avec ce pays, et il me tient à cœur de le rappeler à mes lecteurs français. Il existe une interdépendance qui doit être comprise et acceptée de la meilleure manière possible. Dans un monde de plus en plus petit, il devient essentiel d’assumer nos différences tout en développant nos points de convergence.

Le Matin d’Algérie : Comment recevez-vous la réaction des lecteurs depuis la parution du livre ?

Zied Bakir : J’ai eu la joie de recevoir quelques messages de gratitude. Nous avons besoin de savoir que nos efforts n’ont pas été vains. Écrire un roman, c’est lancer une bouteille à la mer, je dirais même que c’est un message de détresse, un SMS (Save My Soul, et pas un SOS !) Être lu, entendu, parfois compris, voire aimé, cela donne de la force pour continuer. Peut-être que la seule raison d’écrire est de vouloir être aimé justement. À Tunis, une étudiante en Master de Lettres a décidé de faire son mémoire sur La naturalisation. C’est un honneur.

Le Matin d’Algérie : Vos textes portent souvent une dimension politique, parfois discrète, parfois frontale. Est-ce un choix assumé ou une conséquence de votre regard sur le monde ?

Zied Bakir : Les deux à la fois. Néanmoins, je déplore que la littérature s’intéresse trop à la politique et pas l’inverse. Heureusement que la première est éternelle et moins déprimante que la seconde.

Le Matin d’Algérie : La jeunesse occupe une place particulière dans votre univers. Que souhaitez-vous transmettre à travers elle ?

Zied Bakir : La jeunesse, c’est l’âge des ambitions, mais c’est aussi une période de la vie où l’on se cherche, et où l’on se permet de se perdre. Je crois qu’il est nécessaire de se perdre pour se trouver par ses propres moyens, et non pas en étant guidés par les parents ou les conventions sociales. Jusqu’ici j’ai puisé mon inspiration dans les années de ma jeunesse et de mon enfance. Ce sont des thèmes immuables, surtout dans le récit de soi et la quête initiatique.

Le Matin d’Algérie : Vous faites partie des auteurs qui renouvellent les écritures arabes et francophones. Comment percevez-vous ce mouvement littéraire d’aujourd’hui ?

Zied Bakir :Ce mouvement, s’il en est un, s’inscrit dans la continuité de nos aînés. Même si je considère que notre époque est moins riche que celle de Kateb Yacine, Rachid Boudjedra, Driss Chraïbi et les autres. L’âge d’or de la francophonie n’est pas à venir. Aujourd’hui nous essayons de sauver ce qu’il y a à sauver, la position de la France dans le monde n’étant plus ce qu’elle était. Par exemple, je lis dans Le Monde d’il y a quelques jours : « La Tunisie, nouveau terrain de jeu pour la diplomatie culturelle russe. » Cela en dit long.

Le Matin d’Algérie : Quels sont vos projets littéraires ou artistiques après ce roman ?

Zied Bakir : Pour moi, le travail commence maintenant. Je continue d’écrire avec l’espoir de faire le livre qui correspond le plus à l’idée que je me fais de la littérature : explorer l’âme humaine, à partir de la sienne propre. Plusieurs chantiers sont en cours…

Entretien réalisé par Djamal Guettala 

Zied Bakir est né en 1982, à Ghraïba, en Tunisie. Il vit aujourd'hui à Anduze, dans les Cévennes (france). La Naturalisation est son deuxième roman chez Grasset, après L'amour des choses invisibles, en 2021.

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