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Ghita El Khyari : « Pour moi la littérature et la réalité politique ne sont pas deux mondes séparés »

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Ghita El Khyari est diplomate et ancienne fonctionnaire de l’ONU pendant près de vingt ans. Elle a choisi de raconter le monde à travers la littérature. Ses romans, ancrés dans des contextes internationaux et des environnements fermés, explorent les dilemmes humains au cœur des grandes décisions politiques. De la négociation de paix en Syrie au Forum économique mondial de Davos, elle mêle expérience personnelle et imagination pour offrir au lecteur une plongée dans des univers souvent perçus comme abstraits. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, ses inspirations et la manière dont sa carrière a façonné sa fiction.

Le Matin d’Algérie : Votre parcours de diplomate et de fonctionnaire à l’ONU a duré près de vingt ans. Comment cette expérience influence-t-elle votre écriture ?

Ghita El Khyari : Je puise mes récits directement de cette expérience et de mon vécu. De mon ressenti, évidemment, mais aussi des gens que j’ai croisés, au gré de mes rencontres et de mes voyages. J’ai vécu dans plusieurs pays, en ai visité beaucoup d’autres, au fil des années, et je me suis souvent interrogée sur le moteur des gens que j’ai pu y rencontrer – ce qui les poussait à rejoindre ces carrières un peu atypiques. Je me suis aussi, souvent, interrogée sur mes propres ressorts et motivations. J’ai toujours été fascinée par l’intersection entre l’intime et le géopolitique, car je suis convaincue qu’on sous-estime souvent le rôle des individus dans les décisions qui façonnent le monde.

La tradition des écrivains diplomates est bien connue et établie, mais leur nombre reste finalement assez limité. J’ai eu envie d’apporter ma pierre (aussi petite soit-elle) à la compréhension que le public peut avoir de ces environnements fermés.

Le Matin d’Algérie : Votre premier roman suit une négociatrice en chef lors de pourparlers de paix en Syrie. Qu’est-ce qui vous a inspirée pour créer ce personnage ?

Ghita El Khyari : Le personnage d’Alya Nasser est purement fictionnel, mais il s’inspire de nombreuses personnes que j’ai pu rencontrer au cours de ma carrière. J’ai voulu la mettre à la tête d’un processus de paix complexe, qui révèle en lui-même de nombreuses contradictions d’un ordre international en plein bouleversements. Il était aussi important pour moi de faire surgir la guerre en Ukraine dans mon roman, comme un tournant significatif à la fois pour ma protagoniste et pour le monde.

Le Matin d’Algérie : Les dilemmes personnels et professionnels sont au cœur de vos récits. Comment parvenez-vous à équilibrer ces deux dimensions ?

Ghita El Khyari : C’est exactement ce que j’ai voulu mettre à nu. L’imbrication étroite entre le personnel et le professionnel. Le fait que les individus sont faits de chair et de sang, de désirs, de contradictions, d’addictions, parfois, de mesquineries. Que la petite histoire et la grande sont plus étroitement mêlés qu’on a tendance à le croire. Je pense que le jeu des égos auquel on assiste depuis quelques années, et qui semble prendre une place croissante dans le concert des Nations, confirme encore plus ce phénomène. Mais ce que j’ai voulu montrer, c’est que cela ne se limite pas aux Chefs d’État. Chacun et chacune, à son niveau, est mû par des considérations et des pulsions qui leur sont propres et ne sont pas directement liées à leurs fonctions.

Le Matin d’Algérie : Votre second roman, en cours, plonge dans le monde des fondations humanitaires et du Forum de Davos. Pourquoi ce choix de contexte ?

Ghita El Khyari : Mon deuxième roman se déroule en effet encore en Suisse, mais cette fois à Davos, lors du Forum économique mondial. Je me suis moi-même rendue à Davos il y a peu de temps pour ce forum, et je dois dire que j’ai été sidérée par ce que j’y ai vu – et pourtant j’ai quelques années d’expérience derrière moi ! J’ai voulu décrire un milieu fermé, presque oppressant, dans une atmosphère hostile en raison du froid et de la neige, mais aussi très feutrée, dans un entre-soi étouffant. J’ai eu envie d’y planter un huis clos, qui se rapproche presque du thriller, tout en dépeignant un microcosme très particulier.

Le Matin d’Algérie : Vous avez vécu dans de nombreux pays : Maroc, France, Autriche, Suisse, Royaume-Uni, États-Unis. Ces expériences nourrissent-elles vos personnages ou simplement le décor ?

Ghita El Khyari : C’est une excellente question. Je pense que mon expérience nourrit aussi mes personnages, mais de manière plus nuancée que l’on pourrait le penser de prime abord. Ce qui frappe, lorsqu’on évolue dans les milieux des organisations internationales, c’est à quel point les gens se ressemblent malgré leurs différences. C’est un univers très confortable en ce qu’on est peu confronté à l’altérité. C’est contre-intuitif mais c’est la réalité – la très grande diversité ethnique ou de nationalités masque une très grande homogénéité sociale et idéologique. Par exemple, dans mon roman La Négociatrice, Alexeï Stroganov, le négociateur en chef russe, a fait les mêmes études et fréquenté les mêmes milieux que la protagoniste principale, Alya Nasser, qui elle-même a fréquenté la même université américaine que sa collègue sud-africaine. Je ne sais pas si cette réalité durera et si les bouleversements du monde finiront par avoir raison de cette homogénéité. C’est une possibilité.

Le Matin d’Algérie : La diplomatie et les organisations internationales sont souvent perçues comme lointaines ou abstraites. Comment vos romans rendent-ils ces univers accessibles aux lecteurs ?

Ghita El Khyari : À travers ceux et celles qui les incarnent, justement. Je ne suis pas là pour donner un cours de droit international sur les différents organes de l’ONU et la paix et la sécurité mondiales. Je tente d’embarquer le lecteur à travers des histoires individuelles, des trajectoires de vie, des rencontres. Je crois que chacun peut s’identifier, malgré tout, aux personnages de mon roman.

Le Matin d’Algérie : Quelle place accordez-vous à la dimension géopolitique dans vos romans ? Est-ce un fond ou un moteur de l’intrigue ?

Ghita El Khyari : C’est un moteur central de l’intrigue. Le monde est en plein bouleversements, et les événements récents ne font que confirmer le caractère exponentiel de la vitesse des changements que nous sommes en train de vivre. Mes romans documentent, aussi, ces évolutions géopolitiques, le renversement des alliances entre les pays, l’affaiblissement du droit international et aussi l’effondrement des systèmes de valeurs.

Le Matin d’Algérie : Comment décririez-vous votre style d’écriture : réaliste, introspectif, journalistique, ou un mélange de tout cela ?

Ghita El Khyari : Mon style est un mélange de tout ça. J’écris des romans courts, qui se veulent réalistes, même si je tente de laisser de la place aux personnages, à leurs attentes, leurs aspirations et bien sûr leurs émotions. Je crois que j’ai peur d’ennuyer le lecteur avec des éléments trop techniques, alors j’essaie de rendre mes récits fluides !

Le Matin d’Algérie : La question du rôle des femmes dans des environnements dominés par des hommes apparaît dans vos récits. Était-ce un enjeu pour vous de l’aborder ?

Ghita El Khyari : C’est une thématique centrale pour moi. D’abord du fait de mon histoire personnelle – je viens d’une famille de militants des droits des femmes, au Maroc.

Ma mère, en particulier, pour qui c’est le combat d’une vie, mais mon père également, qui était un militant politique de gauche au Maroc. Cet engagement s’est retrouvé dans ma trajectoire professionnelle – j’ai beaucoup travaillé sur les questions d’égalité femmes-hommes à l’ONU – et reflète évidemment des convictions profondes.

Ce que j’ai voulu décrire dans La Négociatrice – et on retrouvera des thématiques similaires dans mon deuxième roman – ce sont les injonctions contradictoires qui sont imposées aux femmes en situation de leadership, et comment elles parviennent, ou non d’ailleurs, à concilier ces rôles avec d’autres identités. La maternité, les relations amoureuses, la solitude, les relations familiales, la santé mentale, les violences sexuelles et sexistes : tous ces sujets sont aussi abordés dans mon roman.

Le Matin d’Algérie : En tant qu’autrice et ancienne diplomate, quelle est votre vision de l’intersection entre littérature et réalité politique ?

Ghita El Khyari : Pour moi la littérature et la réalité politique ne sont pas deux mondes séparés. J’écris de la fiction parce qu’elle offre un espace de vérité différent. Elle ne cherche pas à convaincre, à justifier, ou à mettre dans des cases. Elle permet de montrer d’autres choses, que les communiqués taisent – la fatigue morale, la solitude du pouvoir, la violence des institutions.

Le Matin d’Algérie : Quels sont les défis majeurs que vous rencontrez lorsque vous transposez des expériences réelles en fiction ?

Ghita El Khyari : Je crois que le défi majeur est de conserver le réalisme tout en tentant de rendre l’histoire captivante pour le lecteur. Pour ce premier roman, inspiré de faits géopolitiques réels, j’ai vraiment voulu ancrer une histoire de fiction au sein du processus de paix sur la Syrie tel qu’il a réellement eu lieu, mais j’ai pris des libertés pour ce qui est du dénouement de l’histoire. Je pense que pour les prochains romans, je me détacherai un peu plus des faits réels, même si les événements politiques de ces derniers mois sont de nature à nourrir de la fiction pour des générations !

Le Matin d’Algérie : Enfin, quels projets littéraires ou thèmes aimeriez-vous explorer à l’avenir ?

Ghita El Khyari : Pour l’instant, je suis concentrée sur le lancement de mon deuxième roman en février. J’envisage également une suite à La Négociatrice – affaire à suivre !

Entretien Réalisé par Djamal Guettala 

https://www.ghitaelkhyari.com

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