« Le Président de la République a reçu, dimanche, le président du Conseil de la nation, qui lui a remis un rapport sur le déroulement de la rencontre au cours de laquelle il a reçu les syndicats et les représentants du secteur des transports. » Pathétique entrée en la matière.
La phrase est propre. Polie. Administrative. Elle sent le papier fraîchement imprimé. Et pourtant, elle contient déjà toute la maladie du système, comme une radio qui montre la fracture avant même que le patient n’ouvre la bouche.
Parce qu’il faut entendre ce que ce communiqué dit, sans le dire. Il dit qu’un conflit social, celui des transporteurs, a été traité de telle manière qu’on a jugé utile d’y ajouter une scène institutionnelle: le Sénat vient remettre un rapport au Président, en présence du directeur de cabinet et d’un conseiller politique. Autrement dit, la crise ne se règle pas seulement sur le terrain social. Elle se règle sur le terrain du récit, de la mise en ordre, du “tout est sous contrôle”. On ne gouverne plus, on atteste.
Normalement, dans une démocratie qui tient debout, un conflit comme celui-là suit une ligne claire: les syndicats négocient avec le gouvernement, les ministres répondent, et le Parlement contrôle. Point. Ici, on assiste à une chorégraphie différente: le Parlement ne contrôle pas, il circule. La chambre haute n’arbitre pas, elle transmet. Et le sommet reçoit comme on reçoit un dossier à classer. La République devient une chaîne logistique.
Et c’est là que le communiqué devient délicieux, presque comique, à force d’être sérieux. Car que signifie “un rapport sur une rencontre au cours de laquelle il a reçu…”? Le président du Conseil de la nation reçoit les syndicats, puis rapporte au Président de la République. On découvre une institution nouvelle: le Sénat-facteur. La chambre haute ne légifère plus, elle fait la tournée. Elle recueille l’humeur sociale et la dépose au sommet, soigneusement, sans éclaboussures.
Ce mécanisme, à lui seul, raconte l’inversion. Dans un État normal, c’est le pouvoir exécutif qui rend des comptes au Parlement. Ici, c’est une chambre parlementaire qui vient rendre compte au Président. Le circuit est bouclé, l’inversion est parfaite. Le Parlement, au lieu de contrôler l’exécutif, devient un couloir. Le Sénat, au lieu de rester dans sa vocation, devient un service après-vente. Et la Présidence, au lieu d’être arbitre, devient guichet central.
À partir de là, l’origine du problème apparaît presque naturellement. On ne monte pas une telle scène pour un simple “désaccord technique”. Si le Sénat doit écouter, calmer, recevoir, puis “rapporter”, c’est que l’exécutif a laissé une crise naître là où elle ne devait pas naître: dans le ventre d’une décision précipitée. Une loi surgit, trop vite, trop haut, trop loin des routes. Elle traverse l’APN comme une formalité, sans friction, sans débat. Puis la route répond: blocages, paralysie, crispation. Et quand la réalité met le pays en travers, on tente la pirouette la plus spectaculaire: on retire, on adoucit, on recule, en expliquant que la loi “n’a pas été approuvée”. Votée, mais pas approuvée. Publiée, mais pas validée. Un texte légal traité comme une rumeur.
Voilà pourquoi on fabrique ensuite du “calme institutionnel”. Parce que la crise est embarrassante: elle ne révèle pas seulement une erreur de contenu, elle révèle une méthode. On fait passer une bêtise par la force, puis on nie l’avoir imposée. On confond autorité et compétence. Et quand le pays tousse, on ne recadre pas ceux qui ont provoqué la toux: on convoque une mise en scène de responsabilité, avec rapport, conseillers, et photo mentale de stabilité.
C’est exactement ce que dit le communiqué. Il ne parle ni de débat parlementaire, ni d’explication publique, ni de responsabilité politique. Il parle de “rapport”. Le mot est pratique: il transforme une crise en document. Il transforme une colère en procédure. Il transforme un dysfonctionnement en paperasse.
Et pendant que le Sénat apporte le papier, la question demeure, brutale: qui gouverne, qui contrôle, qui assume? Car si l’on doit mobiliser la chambre haute pour calmer un conflit social, c’est que l’État ne corrige plus ses erreurs, il les gère comme des fuites: un chiffon, un rapport, et on passe à la pièce suivante.
Le plus ironique, au fond, c’est que ce communiqué est censé prouver que l’État fonctionne. Il prouve surtout qu’il patine. Quand une République a besoin d’un “rapport” pour expliquer qu’elle a simplement reçu des transporteurs, c’est qu’elle ne traite plus les problèmes: elle traite leur trace.
Zaim Gharnati

