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« Quelqu’un se souvient de la troupe ? », un livre pour que le rideau ne retombe pas

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Entre septembre 1978 et 1986, à la Maison de la culture de Batna, une troupe de théâtre amateur a fait bien plus que jouer des pièces : elle a donné corps aux inquiétudes, aux colères et aux espoirs d’une société algérienne en pleine mutation.

C’est cette aventure humaine, artistique et politique que restitue Belkacem Boumaila dans Quelqu’un se souvient de la troupe ?, un livre-mémoire rigoureux et nécessaire, consacré à l’histoire de la troupe née autour de l’atelier de théâtre animé par Chouaïb Bouzid, jusqu’à l’ouverture du Théâtre régional de Batna.

Publié avec le soutien du ministère de la Culture et des Arts, l’ouvrage se situe à la croisée de l’enquête historique, du témoignage collectif et de l’archive militante. Il documente une période charnière où le théâtre, loin des scènes institutionnelles, devenait à Batna un espace de parole directe, de confrontation sociale et de conscientisation populaire. Un théâtre sans fard, qui parlait vrai, au plus près des réalités quotidiennes.

Une scène modeste, une parole frontale

Dès la prise en charge de l’atelier théâtre en septembre 1978, une première troupe se constitue à la Maison de la culture. Le contexte est celui des années post-indépendance, marqué par les désillusions, les fractures sociales, les urgences économiques et la question identitaire. Le théâtre qui s’y invente n’est ni décoratif ni consensuel. Il est frontal, parfois rude, toujours assumé.

Les spectacles abordent sans détour la corruption, les abus de pouvoir, les inégalités sociales, la précarité, l’urbanisation anarchique, la perte de repères moraux, mais aussi les séquelles du fait colonial et la question culturelle amazighe. Le plateau devient miroir : il renvoie au public ses propres contradictions, l’interpelle, le secoue et l’oblige à se reconnaître et à s’interroger. Comme le souligne Boumaila, ces créations fonctionnent comme de véritables « indicateurs sociaux », révélant les tensions profondes d’une société en transformation. Joué souvent dans des conditions matérielles difficiles, ce théâtre descend vers le public, parle sa langue, partage ses colères et ses espoirs. Il ne distrait pas seulement : il alerte et forme.

Un répertoire dense et engagé

Sur huit années d’activité, la troupe produit une quinzaine de spectacles, alternant créations pour adultes et pour enfants. Le répertoire comprend notamment : الصراع (Es-Sirāʿ – Le Conflit), الحمامة (El Hamama – La Colombe, pour enfants), الرشوة (Ar-Rachwa – La Corruption), سلسلة الملهوفين (Selsilat El-Melhūfīn – La chaîne des gourmands / des avides), قولوا (Goulou – Dites-le !), بن باديس وأوثان الاستعمار (Ben Badis et les ordures du colonialisme), الفلقة (El Falaka – La Punition), خلّف دور (Demi-tour !), فنّ وعفن (Art et pourriture) et القضية (El Qaḍiyya – L’Affaire).

Écrites par des auteurs locaux tels que Salah Lombarkia, Salim Souhali, Foundhala Mohamed Tahar ou Omar Fatmouche, ces pièces mêlent réalisme social, satire mordante et dimension pédagogique. Elles traitent du logement, du travail, des humiliations ordinaires, de la dignité bafouée. Elles dérangent pour réveiller et, dans l’ombre, forment une génération de comédiens et de techniciens rompus à l’exigence artistique et au sens du collectif.

Crédit photo :Lotfi Bensbaa 

Les pièces amazighes pionnières

Salim Souhali, auteur et figure chaouie multidisciplinaire, marque les années 1980 par deux productions emblématiques du théâtre identitaire amazigh : Khelf Dor (1984) et Fen oua Affen (1985). Khelf Dor retrace l’histoire algérienne, de Massinissa à l’indépendance, à travers un conteur chaoui, critiquant le discours officiel et appelant à une réappropriation positive de l’identité amazighe. Fen ou a Affen défend le patrimoine musical chaoui face à l’acculturation et met en lumière les tensions entre traditions locales et influences extérieures. Les deux pièces connaissent un vif succès populaire mais sont rapidement censurées par certains milieux politiques et culturels, illustrant les limites de l’expression identitaire régionale dans un contexte sensible. Ces œuvres restent un témoignage précieux de la vitalité culturelle chaouie et de la résistance artistique face à l’uniformisation.

De la Maison de la culture au Théâtre régional

L’année 1986 marque un tournant décisif avec l’ouverture officielle du Théâtre régional de Batna. Loin d’une rupture, le livre met en lumière une continuité évidente : le nouveau théâtre démarre ses activités avec les meilleurs éléments issus de la troupe de la Maison de la culture et reprend deux productions emblématiques, El Falaka pour adultes et El Hamama pour enfants. La troupe amateur ne disparaît pas : elle se transforme. Son savoir-faire, son esprit de rigueur et son engagement constituent le socle humain et artistique de l’institution naissante.

Un livre pour transmettre

S’appuyant sur des témoignages précis, des archives photographiques et une chronologie minutieuse, Quelqu’un se souvient de la troupe ? refuse l’effacement. Il rappelle que ces comédiens, souvent bénévoles, finançaient eux-mêmes décors, costumes et déplacements, et répétaient dans des conditions difficiles. Grâce à ce travail, Belkacem Boumaila, en passeur de mémoire vivante, redonne corps et voix à ceux que l’histoire avait relégués dans l’ombre. Le livre ne célèbre pas par nostalgie : il transmet, éclaire et inscrit cette expérience dans une histoire universelle du théâtre engagé.

Quelqu’un se souvient de la troupe ? n’est pas seulement un livre sur le passé. C’est une interpellation adressée au présent. Se souvenir ici n’est pas un geste commémoratif : c’est un acte culturel et politique, un rappel que l’art, même local et modeste, peut transformer une société. À Batna, le théâtre régional porte encore les traces de cette aventure fondatrice. Parce qu’il en est l’héritier direct. Parce que certaines scènes, même modestes, ont su dire l’essentiel.

Oui, quelqu’un se souvient.

Et grâce à ce livre, Batna, et le monde, n’oublieront pas.

Djamal Guettala 

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