La tenue à Tunis d’une réunion tripartite consacrée à la Libye, réunissant la Tunisie, l’Algérie et l’Égypte, a remis au premier plan une question centrale du dossier libyen : comment les pays voisins peuvent-ils contribuer à une issue politique sans donner le sentiment d’en dessaisir les Libyens eux-mêmes ?
La réaction prudente, voire réservée, de la diplomatie libyenne à l’annonce de cette rencontre illustre toute la sensibilité du moment.
Officiellement, l’objectif affiché par les trois capitales est de renforcer la concertation autour d’un soutien au processus politique, d’encourager le dialogue interlibyen et de prévenir une nouvelle dégradation de la situation sécuritaire. La présence de la représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU en Libye vise à inscrire cette initiative dans le sillage du cadre onusien, qui demeure la référence internationale en matière de médiation.
Mais du point de vue libyen, le principe est clair : toute discussion portant sur l’avenir du pays doit associer directement ses institutions officielles. Tripoli ne rejette pas l’appui régional ou international ; elle conteste toute démarche susceptible d’être interprétée comme une mise à l’écart. Derrière cette position se lit une volonté de réaffirmer une souveraineté longtemps mise à l’épreuve par la multiplication des initiatives extérieures depuis 2011.
Les voisins face à leurs propres impératifs
Pour la Tunisie, l’Algérie et l’Égypte, la stabilité de la Libye n’est pas un enjeu lointain. Elle touche à la sécurité des frontières, à la circulation des armes, aux réseaux de trafics et aux dynamiques migratoires. Chaque phase de tension en Libye a eu des répercussions directes dans l’espace régional. Dans ce contexte, la coordination entre pays voisins apparaît comme une nécessité stratégique autant que diplomatique.
La relance de ce mécanisme tripartite traduit la conviction que l’enlisement politique libyen alimente un vide propice aux acteurs armés, aux interférences étrangères et aux économies parallèles. Les trois pays entendent ainsi peser davantage, non pas en définissant un schéma de solution, mais en cherchant à créer un environnement régional plus cohérent et plus favorable à un compromis libyen.
La souveraineté comme ligne de fracture
La réserve exprimée par la diplomatie libyenne s’explique aussi par l’expérience des années passées. Le conflit libyen a fait l’objet d’innombrables conférences, médiations et initiatives parallèles, souvent porteuses d’agendas divergents. Dans ce contexte, toute réunion consacrée à la Libye en l’absence de ses représentants officiels est rapidement perçue comme un précédent problématique.
En rappelant que le ministère libyen des Affaires étrangères est l’interlocuteur légitime sur ces questions, Tripoli pose une ligne rouge : l’assistance est légitime, la substitution ne l’est pas. Cette posture renvoie également aux équilibres internes libyens, où la reconnaissance internationale peut peser dans les rapports de force entre institutions concurrentes. Mais la souveraineté ne se proclame pas seulement comme un slogan, elle se défend fermement.
Le rôle pivot, mais limité, des Nations unies
La participation de l’émissaire onusienne à la rencontre de Tunis vise à éviter toute impression de démarche parallèle au processus mené sous l’égide de l’ONU. Celle-ci reste le cadre de référence pour la transition politique libyenne. Toutefois, son action demeure tributaire des divisions internationales et des blocages internes, notamment autour des échéances électorales et de la réunification institutionnelle.
Ce relatif affaiblissement du levier multilatéral ouvre un espace accru aux initiatives régionales. Mais plus celles-ci gagnent en importance, plus la question de leur articulation avec la souveraineté libyenne devient sensible. Tout l’enjeu réside donc dans la capacité des acteurs régionaux à agir comme facilitateurs, et non comme décideurs.
Une équation délicate
L’épisode diplomatique actuel met en évidence une réalité incontournable : la Libye a besoin d’un environnement régional stable et engagé, tandis que ses voisins ont besoin d’une Libye pacifiée. Les deux impératifs sont étroitement liés, mais ils obéissent à des logiques politiques différentes.
Si la coordination entre Tunis, Alger et Le Caire contribue à soutenir le dialogue entre Libyens, à renforcer le rôle de l’ONU et à éviter toute logique d’alignement sur un camp contre un autre, elle peut devenir un facteur de stabilisation. En revanche, si elle est perçue comme un cadre où se négocient des équilibres libyens sans les Libyens, elle risque d’alimenter davantage de méfiance et de blocages. Pas seulement, quelle est réellement la marge de manœuvre d’Ahmed Attaf dans le dossier libyen ? Il est à craindre qu’elle soit très limitée face aux influences égyptiennes, émiraties et turques.
Pas seulement, la crise libyenne rappelle qu’aucune solution durable ne peut être ni strictement interne, ni imposée de l’extérieur. Toute avancée passera par un équilibre exigeant : un soutien régional réel, mais strictement adossé au respect de la souveraineté et à la centralité du dialogue libyen. C’est dans cet espace étroit que se joue, une fois encore, l’avenir du processus politique en Libye.
Mourad Benyahia

